2018. Lettre de Pentecôte (2/2)

Le Pardon

Ecrire pour la troisième fois sur le pardon n’est pas un manque d’inspiration comme le diraient les mauvaises langues, mais une vraie difficulté à aborder un sujet qui ne cesse pas de questionner. Souvent dans mes rencontres, la question du pardon est posée comme un impossible que je voudrais réaliser, mais que le ressentiment m’empêche de vivre. Le pardon est d’abord un regard d’amour tourné vers Dieu qui demande à se donner dans la relation fraternelle au-delà de nos blessures. Il ne s’agit pas de soigner en surface, ou de vouloir œuvrer en oubliant Dieu. Mais dans ce qui est de notre responsabilité, vouloir pardonner, et se donner les moyens de vouloir pardonner, en attendant de l’Esprit Saint l’aide nécessaire pour aller plus loin, dans cette vie de Fils de Dieu appelé à vivre les dons et les charismes comme une grâce. «L’unité doit être le résultat d’une vraie conversion de tous, du pardon réciproque, du dialogue théologique et des relations fraternelles, de la prière, de la pleine docilité à l’action de l’Esprit Saint, qui est aussi Esprit de réconciliation.»[i] Il est vrai que plus nous vivons en vérité le sacrement de réconciliation, en d’autres termes plus nous savons voir notre péché, plus nous sommes capables de demander pardon, nous transformant ainsi en artisans de paix. Et paradoxalement plus nous sommes conscients de notre péché, plus nous sommes aptes à pouvoir pardonner l’offense qui nous est faite.

Ceci étant dit, parfois il nous faut la réalité du temps pour comprendre la réalité du pardon. Cependant il y a une convergence entre la vie sacramentelle de la réconciliation, et notre capacité à vivre le pardon fraternel, tous deux sont fortement liés mais non exclusifs. La civilisation de l’amour demande de dépasser les tensions pour toujours regarder vers la croix du Christ et vivre la réciprocité du pardon comme croissance de l’esprit de fraternité, témoignage de notre fidélité à Dieu porté par l’espérance du renouveau fraternel et ancré dans un amour qui se reçoit et qui s’offre.

« Afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi »

Appelé à suivre le Christ, nous sommes aussi invités à le rendre présent dans notre vie afin de garder ce dialogue du cœur qui nous oriente dans la volonté du Père et nous fait vivre l’obéissance à l’Esprit Saint. Rendre Jésus présent dans notre vie demande alors le langage de l’amour dans la vérité de la réalité. Ne rêvons pas d’être disciples du Christ mais vivons dans cette mission de l’amour. Car c’est le Seigneur, le premier qui pose un regard d’amour dans notre vie et qui se manifeste. Et nous répondons à cet appel qui est en même temps un défi pour ordonner notre vie. La transformation intérieure que nous sommes appelés à vivre ouvre au dynamisme de l’amour et dans la familiarité de la Parole à une créativité toujours plus belle. Il s’agit de faire confiance et d’avancer dans la fidélité. Mettre Jésus au milieu de nous c’est vouloir partir avec lui pour toute chose, revêtu de sa force et de la grâce de l’Esprit Saint. A travers cette présence de Jésus je suis capable de compassion pour mes frères et d’avancer en vérité dans la foi. En tendant la main à mon frère dans un regard bienveillant et en lui offrant ma vie comme manifestation de l’amour de Dieu, je deviens alors pour lui une joie de Dieu dans sa vie. Comme nous serions plus ardents à le vivre si nous en prenions vraiment conscience !

Le pardon est la porte ouverte à la présence vivante de l’amour de Dieu dans ce qui est le plus concret pour nous. Loin des longs discours et des doctes considérations, le pardon est la source du témoignage authentique. Il est cette offrande de vie qui annonce le royaume et en même temps cet approfondissement de la fraternité qui donne toute sa richesse à la rencontre vraie. Le pardon est la respiration de la vérité dans le langage de l’amour. Cet espace si fragile et pourtant si profond que l’on peut passer à côté, tout en y manquant l’incroyable richesse, mine d’or d’une ressource toujours nouvelle. Diamant qui luit dans notre nuit de la lumière de la foi et par toutes ses facettes relie la relation à Dieu à la fraternité. Le pardon enracine la confiance dans un respect plus profond de l’amour et en même temps un dialogue plus fécond. Il abat les murs de haine pour résoudre les conflits et dans le regard du Christ voir l’émerveillement de la richesse de la création. Nous ne sommes pas invités à nous refermer sur nous-mêmes dans une forme individualiste de la souffrance, mais bien à dépasser l’absurdité du mal par une culture de vie qui ouvre à la richesse du partage généreux et prolifique. C’est la base de toute activité missionnaire qui répond à la soif de tout homme d’être aimé et à son tour d’aimer. Jésus nous a révélé cet amour et continue de nous le partager dans le souffle de l’Esprit Saint.

La découverte de l’amour de Dieu s’enracine dans la familiarité aux Ecritures que nous ne cessons pas de méditer. En chaque événement les Ecritures nous conduisent à attester de la bonté de Dieu dans notre vie. Le discours de Pierre à la Pentecôte, montre cette proximité des Ecritures avec la réalité de cette effusion qu’ils vivent, sans pourtant tout comprendre. L’Ecriture redonne sens à l’expérience vécue en Dieu, relecture dans l’intelligence de la foi qui nous fait missionnaires. Car parler de cette présence de Jésus dans notre vie, et de la découverte de l’amour nous ouvre à une nouvelle compréhension de notre vie, comme un chant de louange qui se déploie en toute chose. L’action de grâce de la manifestation de Dieu dans notre vie nous fait partager cette ferveur de la foi où nous attestons que Jésus Christ est Seigneur ! Oui, l’amour nous conduit sur les chemins du monde à redire cette espérance du salut pour tous dans la fidélité à la Parole. Une conversion que nous avons sans cesse à vivre et à faire vivre pour maintenir la communion entre nous. Un renouvellement de notre façon de penser, d’agir, d’être, qui porte en soi la grâce de l’Esprit Saint et qui illumine tous nos gestes d’un sens nouveau, qui est celui de disciple du Christ.

« Sans lui retirer mon amour, ni démentir ma fidélité »[ii]

L’amour des ennemis est la perfection de l’amour fraternel et se manifeste pas la vérité du pardon. Comprendre ce que nous avons à vivre dans l’amour demande alors de fixer notre regard sur le Christ en croix. C’est ce qui rend le pardon profondément chrétien parce que tout prend sens dans la croix du Christ et sa résurrection. Le pardon n’a de sens que dans la contemplation du Christ en croix et l’ouverture de notre intelligence à l’espérance de l’amour qui renoue toujours ce qui est brisé pour ne point se dénaturer. Le pardon est ces mots d’espérance dans le langage de l’amour. De cette espérance qui voit toujours nouveau, même quand nous essayons de dire : ‘c’est toujours la même chose’. L’espérance y trouve toujours une nouveauté qui nous permet d’aspirer à autre chose. Comme un renouvellement du regard en voyant au-delà de nos visions, la promesse de Dieu se réaliser dans sa création. Les sacrements de l’initiation (baptême – confirmation – eucharistie) nous font entrer dans ce dynamisme de l’espérance par laquelle nous accédons à une vie de grâce avec Jésus pour ami. L’amour rend compte de son espérance dans le pardon. Cette volonté de l’amour de ne pas se figer sur une situation, mais bien dans l’espérance de voir une relation où la communion se vit, se partage, se témoigne. Alors le pardon devient un chemin de renonciation à tout enfermement, et nous encourage à continuer à marcher dans l’horizon d’espérance qui est lumière de vie. Il est alors le signe entre l’amour et l’espérance, il est donc un acte de foi. On pourrait même dire que le pardon est la foi qui se vérifie dans l’amour et ne cesse pas de se déployer dans l’espérance, comme un témoignage de vie.

Nous comprenons alors que le pardon est un témoignage de notre foi et l’authentification de notre appartenance au Christ. Si l’humilité est cette recherche d’obéissance au Ecritures dans la paix et la douceur, cela implique aussi la violence de l’autre qui me fait subir l’humiliation comme une situation de péché auquel je dois répondre dans la constance de la lumière de l’Esprit Saint en cherchant toujours à être artisan de paix. C’est-à-dire ne pas réagir tout de suite. L’humiliation m’invite alors à reconnaitre le chemin du pardon comme libération de l’amour pour ma relation fraternelle.

La définition du chrétien, nous le savons est celui qui atteste que Jésus Christ est Dieu. Toutes les églises chrétiennes se sont mises d’accord dessus dès le commencement. C’est une définition minimaliste, auquel les credo ont ajouté quelques fondamentaux et établi la dignité de tout baptisé dans une foi personnelle et communautaire. Par la croix du Christ nous comprenons que Jésus vient nous sauver définitivement du péché, grâce aimante de Dieu et elle ne cesse pas de se répandre parmi nous. Mais la Passion nous fait prendre conscience du pardon que Dieu a voulu vivre avec sa Création, jusqu’à donner son Fils unique. Ce pardon qui n’attend pas de réciprocité pour s’exprimer, devient la résurrection de notre Sauveur. Cela nous demande alors une transformation de notre vie et une conversion pour entrer dans ce pardon et renouer la relation perdue. La parabole du père prodigue est du même ordre, il n’attend pas que le Fils lui fasse tout son discours bien préparé, «Il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers»[iii] Le pardon entre bien dans une phase d’élan de l’amour nourri d’espérance quant à la réconciliation. Il n’est conditionné en rien. Le pardon est ce dynamisme de l’amour qui s’exprime dans ce chant d’espérance. Comme une mélodie qui traverse notre vie et nous appelle à le suivre. Nous n’avons plus d’ennemis mais que des frères à aimer au-delà de l’intelligence de ce monde, mais bien dans le regard du Christ Rédempteur. Il rétablit dans la dignité la relation fraternelle, mais n’occulte pas la situation. Le fils revenu chez son Père ne retrouve pas l’héritage gaspillé, mais plus que l’avoir c’est bien la relation d’être qui prime en tout, l’amour de Dieu est premier et toujours à retrouver en quittant les chemins de traverse.

Il faut rappeler que le pardon chrétien est d’abord christologique, c’est-à-dire manifestation de l’amour du Fils pour ce monde. Notre liberté doit s’exprimer dans ce pardon, comme une chance à renouer le lien, même si toutes les intentions ne sont pas louables. Laisser le temps de la conversion pour s’embraser alors à deux de l’amour de Dieu pour le monde. Car à travers le pardon se vit l’esprit de louange et d’action de grâce. Comme une paix intérieure qui nous habite et nous invite à se prolonger dans l’éternité. Promesse de Dieu à ce monde, promesse de Dieu pour chacun d’entre nous, promesse de Dieu qui se témoigne à travers notre fidélité à sa Parole. Nous devons alors relire notre relation au prochain dans cette appartenance au Christ crucifié qui appelle à la résurrection. «Il y a encore le chemin souvent si difficile et ardu de l’action pastorale pour ramener chaque homme – quel qu’il soit et où qu’il se trouve – sur la route, parfois longue, du retour vers le Père dans la communion avec tous les frères.»[iv]

 Néanmoins, il nous est souvent pénible de pardonner car nous faisons de l’amour une variable d’ajustement aux situations. Version utilitaire d’un amour qui perd son sens dans les signes à demander qui sont plus de l’ordre de la magie que de la grâce. Si tu m’aimes vraiment prouve-le ! L’amour n’a pas besoin de preuve car Il est. Au commencement de toute chose, l’amour de Dieu inonde notre vie et toute la création. Par notre baptême nous devenons témoins de cet amour qui sauve et qui demande un acte de liberté de notre part pour y être associé. C’est de la responsabilité de notre témoignage. La fraternité n’est pas conditionnée à des situations mais c’est un fait. Nous sommes frères ! Fils et fille d’un même Père : Dieu. C’est alors que nous devons revoir nos relations pour témoigner de cette fraternité, même si cela nécessite un dialogue. Il faut être au moins deux pour se reconnaitre frères. Toutefois, même dans ce cas-là, si l’autre se ferme à mon approche, il n’en demeure pas moins mon frère, le temps et la distance l’aideront à retrouver peut-être cette fraternité perdue ? Il me faut réaliser toutes les démarches possibles pour vivre la communion fraternelle tout en prenant en compte la réalité pour laisser à l’autre sa marge de liberté. Il pourra refuser cette fraternité, et nous serons alors appelés à vivre la distance, mais de notre part, nous aurons fait l’impossible. Le reste concerne Dieu et la capacité du frère a opérer le changement nécessaire. Soyons acteurs du pardon sans en être ni les démiurges, ni les tyrans. La relation engage un dialogue où l’autre répond et ouvre à des choix où nous devons être prêts, comme le père prodigue à recevoir le fils revenu, même si les intentions ne sont pas dénuées de tout calcul. L’amour transforme et le pardon libère pour une autre approche où tout devient possible.

Néanmoins le témoignage se fait dans la relation humaine, et parfois, nous blessons cette relation. Le refus du pardon est parfois la genèse d’une colère qui nous habite et qui nous empêche de faire le pas de la miséricorde, et toujours d’une tristesse qui nous habite dans une relation abîmée. C’est alors que nous entrons dans cette prière du psalmiste «Délivre-moi, Seigneur, de l’homme mauvais, contre l’homme violent, défends-moi, contre ceux qui préméditent le mal et tout le jour entretiennent la guerre, qui dardent leur langue de vipère, leur lange chargée de venin»[v] Refuser de pardonner au nom de circonstances dites impardonnables, abîme notre dignité humaine, aigrissent les cœurs, et génère la violence. Il en est de même pour ceux qui voudraient subordonner de manière absolue le pardon à la justice ou la réparation. Le pardon est le langage de l’amour et se vit dans la gratuité, qui n’admet aucun octroi, ni frontière, mais demande toujours la vérité. Une vérité sans amour est dans le cas de l’offense un sentiment de vengeance, de vendetta, c’est à dire toujours être dans une récrimination peccamineuse. Cela n’empêche que parfois dans la nature de l’offense et la blessure que cela inflige, cela demande une relation sacrificielle.

Hélas, d’autres ont profité de ce langage de l’amour qu’est le pardon en y oubliant leur propre responsabilité de justice et de fidélité aux responsabilités qui sont les leurs. Les seuls qui ont une parole autorisée est l’offenseur et l’offensé. Ceux qui par leur responsabilité exercent une autorité, vérifieront que chacun a pu exprimer pleinement sa liberté et devront discerner ce qui est le plus juste dans la restauration de la relation sans pourtant revenir lorsqu’il y a une liberté exercée, sur la décision. Lors d’une violente dispute entre enfants, les parents devront vérifier que les conditions de réconciliation sont bonnes pour relire avec chacun, et laisser la personne grandir en humanité. Chaque fois que c’est nécessaire une tierce personne peut discerner surtout lorsqu’elle à un rôle d’autorité par rapport aux acteurs. L’humiliation, comme la vengeance, et l’extrême judiciarisation sont un déni de fraternité, et une atteinte à notre vocation de fils et filles de lumière. Le pardon se vit d’abord entre les personnes, et c’est une relation qui se renoue dans le don. Ne soyons pas comme ce lièvre qui accable le paysan (Fable de La Fontaine)

L’imitation du Christ nous invite toujours à reconnaitre l’amour comme premier, dans les fruits de l’Esprit Saint dont la paix et la douceur font partie et m’invite alors à ne pas recourir ni à la force destructrice ni à la violence angoissante. L’amour de Dieu est premier et m’invite à reconnaitre que dans toutes mes relations, le langage de l’amour doit surgir immédiatement, comme une réponse logique à ma relation véritable à Dieu. En fait l’humilité m’invite alors à toujours regarder vers le Christ et à avancer avec confiance, dans les joies comme dans les épreuves, dans les humiliations subies comme dans les pardons à donner. Espérance d’un amour qui trouve sa résolution en Dieu. L’amour peut tout et en même temps à besoin de nous. La connaissance de Dieu est d’abord de reconnaitre l’amour en Lui qui le premier nous aima et nous reçoit dans son amour miséricordieux. Lui qui nous as tissés dès le sein de notre mère, et nous a créés, êtres d’amour en puissance pour répondre en toute liberté à son amour dans la réalité de notre nature humaine. «L’amour même est une connaissance, il porte en soi une logique nouvelle[vi]. Il s’agit d’une manière relationnelle de regarder le monde, qui devient connaissance partagée, vision dans la vision de l’autre et vision commune sur toutes les choses.»[vii]

Il s’agit pour nous de savoir renouer ce qui est brisé en acceptant le pardon comme une force de conversion vers un regard d’espérance. Car le pardon est le regard d’espérance de l’amour. Savoir pardonner signifie alors rester fidèle à notre vocation baptismale et ouvre un témoignage qui interpelle, tant l’esprit de ce monde est repu d’individualisme aux mille contradictions. Savoir pardonner nous ouvre à la lumière de la vie. De cette vie que la Parole a créée dans l’amour qui ne cesse pas de se déployer dans ce oui à la volonté de Dieu. L’humilité de cette parole qui est conditionnée au oui de l’homme pour se déployer et trouver un sens nouveau, et lorsque le péché vient l’abîmer, la Parole s’incarne et sauve parce qu’elle est fidèle à l’alliance. Oui l’humilité est cette capacité à me laisser transformer progressivement par sa Parole et conformer ma vie à la lumière de son dessein d’amour. Nous y reconnaitrons alors cette présence de l’indicible qui vient nous visiter et nous inviter à faire ce qui lui plait, ce qui est parfait et de prolonger l’amour dans le pardon.

Le Pardon est Parole

Le pardon est parole. Une parole qui se goute, qui se chante, qui s’écoute, qui se touche, qui respire. Le pardon est donc au-delà des mots, une parole dynamique qui passe du rang de victime au rang d’acteur. Comme une bonne odeur de bonheur que l’on retrouve après avoir connu les affres du mal, et parfois de l’absurdité de la situation. Il n’est plus le temps des larmes de souffrance, mais celui de la joie retrouvée à travers une paix intérieure qui restaure notre vie et lui donne un nouvel élan.

Certaines situations ont pu se révéler angoissantes. L’absurdité du mal a peut-être traversé notre histoire. Des histoires dont on n’ose même pas parler à notre entourage le plus familier, tellement l’oppression est forte, et le silence devenu familier. Pourtant mettre une parole sur ce que nous avons vécu, c’est laisser le verbe incarné mettre la lumière dans nos vies. Retenons que jamais rien n’est impardonnable pour le disciple du Christ. Ce n’est pas mettre de côté notre souffrance, comme si ce n’était rien, ou la minimiser. Le pardon lui donne un sens nouveau qui s’inscrit dans notre histoire comme une relation de confiance qui se rétablit à nouveau. «Simon, Fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ?» Le pardon est une parole qui libère et qui conduit sur d’autres rapports. Il se vit à travers un geste, une rencontre qui engendre un dialogue, un mot attendu par l’autre comme lieu de libération. Le pardon se fait toujours par rapport à un autre, car même lorsque nous devons nous pardonner à nous-mêmes, nous remettons Dieu (le Tout Autre) au centre de notre être comme image de Dieu appelé à se restaurer dans la ressemblance.

Il y a des souffrances qui ont été des fractures dans la vie, comme une béance qui ne s’est jamais refermée. Au fond de cette béance coule toujours une source de douleur et de souffrance. Ne pensons pas fermer cette béance en laissant notre histoire dans une infection de toute relation. Le pardon dans sa parole, nettoie la source de nos maux, pour redonner le mot qui restaure et libère. Quand bien même le temps a creusé notre béance, toujours plus profonde, et plus secrète, en disciple du Christ, dans l’offrande, nous devons vivre le pardon comme une volonté de l’amour qui va jusqu’au bout. Jusqu’au bout de soi pour être vraiment je.« Je te pardonne » a plus de puissance que tous les feux nucléaires assemblés, il en a l’infini de la présence de Dieu. Dans certaines situations, remettre sa propre souffrance devant la croix de Jésus, Verbe de Vie qui se donne, ouvre pour nous un chemin de résurrection. On peut pardonner mais la perversité de l’acte et sa violence entraine un questionnement que seule la croix de Jésus peut ramener à la lumière de la résurrection. Devant l’absurdité du mal, le silence de la croix, et la vie de l’Esprit nous aide à trouver ce chemin de vie que nous sommes tous appelés à emprunter.

Ce n’est pas qu’une image poétique, le pardon est lieu d’une parole, même quand des silences furent de mise. Une Parole qui libère des angoisses, et de nos peurs, des dépréciations de soi et des enfermements. Parce que le pardon puise dans l’amour sa vigueur, se réchauffe dans l’espérance d’un regard renouvelé, et s’enracine dans la foi véritable. Certaines situations traumatisantes ont laissé place à la sidération. Lors d’une forme de traumatisme important, nous mettons en place des mécanismes de défense qui peuvent entrainer un état de sidération où se mêlent stupeur et désarroi mais en même temps rend figé, inerte. La sidération est le temps où tout s’arrête, la situation où nous sommes, continue de se dérouler, mais nous ne sommes plus là. Plus rien ne s’enregistre. Silence. Un arrêt du temps où nous évacuons jusqu’aux moindres émotions. Une absence qui rend la verbalisation très difficile voire impossible. Un état de mort apparente où plus rien ne se passe, le corps continue mécaniquement de fonctionner, mais le cerveau s’est arrêté. Le pardon par les différents sens, redonne une parole à ce moment particulier. Comme une relation renouée dans notre dignité humaine.

Or la Parole du pardon est dans la logique de l’amour, un don. Une gratuité qui s’exprime dans la générosité d’une présence retrouvée. Le pardon n’efface rien, ni n’oublie pas, il transcende la situation pour lui donner un nouvel horizon, un nouveau passage vers d’autres paysages de vie au quotidien attrayant. Il est cette flamme si fragile qui embrase dans l’amour sans cesser de grandir, et de s’épanouir dans une relation retrouvée. Comme une rupture de malédiction pour connaitre le vrai bonheur dans l’amour de Dieu. Le pardon est une parole qui régénère.

La dynamique du pardon demande l’amour et permet aussi de vivre d’autres situations, mais en aucun cas n’est constitutif de préliminaire. Il y a dans le pardon de l’amour un absolu qui transcende l’humain pour toucher le divin. Comme un langage des cieux que nous pouvons parler ici-bas. Car le pardon est repos de l’âme dans l’acceptation de notre histoire, malgré l’événement et ce que nous avons vécu. C’est en cela que le pardon est la persévérance de l’amour. Le pardon est maitre du temps parce qu’il lui donne le goût de l’éternité. Un couple qui n’a pas connu de pardon ne sait pas ce que c’est que l’amour. Le pardon n’oblige à rien mais propose une mutuelle restauration dans des champs d’action où chacun reconnaitra sa liberté d’enfant d’un même Père. Restreindre le pardon à des conditions sera vivre l’absurdité de la vérité qui dénie l’amour. Mais l’amour qui se prolonge dans le pardon illumine dans la vérité. Point d’amour sans reconnaitre la vérité de la situation. Point de pardon sur des mensonges idéologiques mais sur la réalité d’une relation authentique. Car le propre du pardon est de reconstruire sur des fondations solides, et non sur la vacuité du mensonge. Il n’y a pas de réparation, mais bien une reconstruction, une refondation à travers la parole donnée et reçue par-delà l’amour gratuit qui se donne et qui ouvre devant le don au pardon.

Le pardon – croisement dans le chemin de l’amour

Le pardon est sur le chemin de l’amour le croisement qui réoriente notre vie vers l’horizon de la lumière. Une intersection qui nous libère des difficultés de l’autre voie, celle des ornières de la récrimination et des barrages des vengeances. Lorsque nous l’empruntons, au début on ne voit pas trop de différence, mais peu à peu on s’écarte des visions négatives, et on marche vers la bonne direction. Graduellement on s’aperçoit que notre chemin ouvre à la vérité de l’amour, libération intérieure qui devient chemin de confiance en Dieu et en nos frères, lieu de communion où nous ne sommes plus seuls mais déjà à deux avec Jésus, et à plusieurs avec nos frères qui n’ont plus peur de s’approcher de nous, car ils nous savent capables d’une véritable relation fondée sur l’amour, vécue dans la vérité et respectant l’autre même dans ses pauvretés. Le croisement du chemin peut paraitre parfois plus ardu, ou plus désertique, voire plus incertain, tant il est périlleux d’aimer dans le don. Dans une forme de tyrannie personnelle, nous voulons bien pardonner une fois, mais la suivante me délivre de toute fraternité avec l’autre. ‘Il ne faudrait pas qu’il me croit assez bête pour lui pardonner une seconde fois’. Question que nous retrouvons avec St Pierre, jusqu’à combien de fois devons-nous pardonner, jusqu’à sept fois ? Il n’y a pas de comptabilité dans le pardon, parce qu’il est le langage de l’amour, et que l’amour puise dans l’éternité de Dieu son infinité.

Des croisements sur la route, nous devrons en prendre. Les carrefours qui nous réorientent vers Dieu sont parfois mystérieux certes, mais nous invitent à vivre l’espérance en toute confiance. Parfois dans une épaisse forêt, prendre des croisements qui nous paraissent peu engageants demande un acte de foi. La confiance en Dieu et en nos frères sont la grammaire du langage de l’amour alors que l’espérance en est sa conjugaison[viii] (ou ses déclinaisons suivant les langues). Vivre ces changements dans les intersections c’est apprendre à nous orienter dans la relation à l’autre. Chemin d’apprentissage qui prend tout son sens dans l’incarnation du Christ. Il est venu nous sauver, et nous invite à la réalité de la fraternité. Faire route avec notre frère demande alors d’accepter ses pauvretés, et qu’il accepte de prendre les nôtres afin de vivre la communion qui est préfiguration à l’union à Dieu. Nous n’avons pas à idéaliser la relation parfaite, ou mettre des exigences despotiques, mais dans l’humble obéissance à la Parole de Dieu, continuer à vivre la vérité de l’amour dans tous les croisements issus des blessures sur le chemin.

S’orienter dans un carrefour, c’est parfois accepter de voir que la direction n’est pas bonne. D’accepter d’abandonner nos certitudes pour apprendre à vivre les réalités du frère. S’apercevoir quelque fois que notre attitude n’était pas la plus juste et nous-mêmes continuer à suivre notre frère sur une voie que nous n’aurions pas envisagée. Il y a bien des occasions où avec les pauvres, nous les frôlons sur le chemin sans nous y intéresser (sans calculer diraient les jeunes). Pourtant Jésus leur adresse un parole, il les appelle à la confiance, il les invite à se lever, et à ne pas rester dans la situation d’abaissement, il les appelle chacun par son nom, rappelant la dignité de chacun. Aujourd’hui le Christ passe par notre vie de témoignage, chacun selon ses charismes, il est vrai, mais dont nul n’est entièrement dispensé. Nous pouvons être un peu gauches sur le chemin de l’amour emprunté, tant que nous exprimons la vérité, et que nous rayonnons de la liberté de la Parole, nous témoignons. Les païens, comme les non croyants ou ceux qui ont délaissé leur baptême ont pris d’autres chemins qui mènent parfois au gouffre de la perdition, sans qu’ils s’en rendent vraiment compte. L’éducation à la conscience droite doit être recherchée pour donner les bons pôles pour la boussole de la vie.

La facilité du chemin n’est pas un gage de liberté ni de bonne conscience. Certaines lianes de la folie peuvent joncher le sol et nous perdre dans des idéologies qui deviennent tyranniques. Certes ils ne sont pas seuls, mais une multitude. Cependant c’est une multitude affamée qui ne comprend plus le sens de ce qu’elle a à vivre. Et nous, nous continuons notre chemin voyons ceux restés au bord, empêtrés dans une tristesse sans fond. Redire le sens de Dieu à travers le cri de leurs voix angoissées, demande alors une créativité de la relation qui nous rende audibles. Par notre témoignage nous devons leur redonner confiance en eux-mêmes et retrouver le chemin de Dieu. C’est une exigence de notre foi qui se vit aussi dans la demande de pardon, car nous n’avons pas été assez attentifs à leurs appels, ou qu’ils nous ont paru trop dérangeants pour que nous voulions les aider. Il ne s’agit pas d’aller avec eux dans les lianes de la désespérance, c’est-à-dire vouloir vivre une forme de relativisme qui nous engagerait dans les emprisonnements du mensonge, mais dans la vérité, couper les lianes, et les libérer pour les remettre debout et les associer à notre cheminement de l’amour. L’amour peut tout à celui qui fait confiance.

Avec l’âge nous savons choisir les bons croisements, et nous comprenons le sens de la vie pour aller à notre propre rythme en oubliant les plus jeunes qui ont parfois du mal à suivre, et comprendre le sens de ses croisements et de ses réorientations. Les jeunes ont parfois une forme de rigidité qui nous rend inaudibles, mais d’autres fois voient dans notre témoignage des distorsions qu’ils rejettent parce que cela nous rend peu crédibles. Ignorer les besoins de mes compagnons de route, en ne prenant pas soin d’eux ne me rend pas témoin. Oui il ne s’agit pas simplement de marcher, mais parfois d’éduquer à la liberté, en enseignant ce qui nous parait juste, et en le vivant le mieux possible. Nous avons à demander pardon pour les manquements de notre vie, tout en apprenant aux jeunes à savoir s’ouvrir à la réalité du frère et à ses pauvretés, et non dans un absolu qui exclut et qui isole. Je suis appelé à la radicalité pour moi-même afin de ne pas me laisser attiédir dans la vanité du monde qui passe, et à la compassion pour mon frère en attendant qu’il trouve lui aussi la lumière d’espérance. La vérité est en Christ et en Lui seul, mais n’en demeure pas moins qu’il y ait des approches par d’autres voies qui sont les premiers pas d’une révélation à vivre complètement. Le pardon pour le jeune ne doit ni être acte de négation, ni acte d’humiliation, mais bien un croisement de croissance dans l’enrichissement d’une libérante relation retrouvée nous faisant entrer dans un dynamisme de joie et parallèlement dans la quiétude de la paix.  

Le pardon est contact de l’amour

Si l’amour est un fruit, alors le pardon en est toutes les facultés physiques pour y goûter sa diversité. Il en est la vue appétissante, dans ce regard de bienveillance toujours tourné vers ce qui peut se faire de beau. Car le pardon ouvre à la contemplation de l’autre dans un amour qui ne se dédie pas. Comme une mère envers son petit enfant, garde toujours cette tendresse, même dans la colère passagère. Avant même de punir son enfant, elle a un regard d’amour. Ce regard sur celui qui est avant tout mon frère, et avec qui nous avons un même Père. Ce regard de l’amour qui demande la vérité pour discerner la meilleure attitude à avoir pour aider l’autre à grandir et à se rétablir dans une relation juste. «Comme je les plains» disait une petite fille syrienne, sur des musulmans qui avaient tué toute sa famille, «ils n’ont pas découvert Jésus». Le pardon dans la contemplation des autres ouvre à la miséricorde. Et aux journalistes un peu estomaqués, elle continue «je leur pardonne, car Jésus nous apprend à aimer». Il y a un courage dans l’amour et une force dans le pardon qui renverse tous les repères pour nous amener à la vérité nue, radicale, sans fioriture, sans murmure ni récrimination, Jésus, Christ, Seigneur.

L’amour devient un fruit qui répand l’odeur de la Bonne nouvelle à travers le pardon. Comme un parfum de présence de l’Esprit Saint à travers la relation restaurée. Le pardon a l’odeur de notre liberté à vivre humblement l’obéissance de la volonté de Dieu pour nous. L’amour a l’odeur du pardon dans cette attention aux autres, sans préjugés mais dans l’accueil qui ouvre à la rencontre, et selon la responsabilité de chacun. Fragrance d’histoires qui s’acceptent en voulant vivre la communion.

Le fruit de l’amour se vit comme une libération intérieure de la grâce qui ne demande qu’à se déployer, malgré les quelques imperfections. Car dans l’amour le pardon purifie pour ne prendre que la substance la plus savoureuse. Celle qui dans nos palais trouve la raison même d’aimer ce fruit. Comme dans la relation à l’autre, à travers le pardon, je comprends enfin le sens du mot fraternité. Parce qu’à travers le pardon je vis pleinement la communion dans la relation restaurée. La grâce de l’unité n’est pas quand tout va bien, mais dans les différences, voire les difficultés relationnelles que nous avons pu avoir, retrouver le sens des priorités, et savoir que nous sommes images de Dieu et tous frères, nous impose alors à d’abord aimer, et pardonner, avant d’avancer plus loin. Cela ne veut ni dire s’écraser, ni s’effacer, et encore moins ne rien dire. Mais dans les différences comprendre ce qui peut nous enrichir, et rejeter ce qui peut nous diviser. Un chemin de radicalité qui accepte les compromis mais rejette fermement toute compromission.

Le pardon touche le fruit de l’amour dans la réalité de ses actes. Ce toucher empreint de tendresse, sans se défaire de sa rugosité, comme une approche tactile de la grâce qui ne demande qu’un geste de notre part pour dire oui. Il y a des gestes qui ouvrent au pardon et que nous devons faire à cause de l’amour, sans autre explication, sans autre raison. Juste parce que nous aimons Dieu et à travers Lui toute la création qu’il met à notre disposition, dont nos frères et sœurs qui ont une dignité d’image de Dieu appelé par révélation à être fils et fille de lumière. Alors nous approchons du fruit et nous touchons à ce qui nous a abîmés, pour restaurer, et ouvrir à d’autres transformations. Le pardon est la relation tactile de l’amour dans les cœurs pour faire comprendre par des gestes que tout n’est pas fini. Le pardon est la porte ouverte à la présence vivante de l’amour de Dieu dans ce qui est le plus concret pour nous. Loin des longs discours et des doctes considérations, le pardon est la source du témoignage authentique. Il est en même temps cette offrande de vie qui annonce le royaume et en même temps cet approfondissement de la fraternité qui donne toute sa richesse à la rencontre vraie. Le pardon est la respiration de la vérité dans le langage de l’amour. Cet espace si fragile et pourtant si profond que l’on peut passer à côté, tout en y manquant l’incroyable richesse, mine d’or d’une ressource toujours nouvelle. Diamant qui luit dans notre nuit de la lumière de la foi, et par toutes ses facettes, relie la relation à Dieu à la fraternité. Il enracine la confiance dans un respect plus profond de l’amour et en même temps un dialogue plus fécond. Il abat les murs de haine pour résoudre les conflits et dans le regard du Christ voir l’émerveillement de la richesse de la création. Nous ne sommes pas invités à nous refermer sur nous mêmes dans une forme individualiste de la souffrance, mais bien à dépasser l’absurdité du mal par une culture de vie qui ouvre à la richesse du partage généreux et prolifique. C’est la base de toute activité missionnaire qui répond à la soif de tout homme d’être aimé et à son tour d’aimer. Jésus nous a révélé cet amour et continue de nous le partager dans le souffle de l’Esprit Saint.

Le fruit de l’amour se fait dans le souffle de Dieu, qui répand le pardon comme un chant de rétablissement. Faire mémoire de l’émerveillement de Dieu dans notre histoire, et vouloir le vivre à travers cette parole qui relève et restaure notre communion. Le craquement du fruit dans nos mains, rappelle alors la fragilité du fruit et en même temps libère toute la saveur. L’amour s’offre et se donne à entendre dans la vie du Fils incarné, le Rédempteur. L’enthousiasme de cette découverte de la présence de Dieu ne doit pas préempter la prudence afin de ne pas nous laisser entrer en tentation.

L’enracinement dans la prière est alors cette nourriture indispensable pour tenir le chemin et ne pas tomber d’inanition. Les changements dans notre vie, ne doivent pas être une fermeture à la joie mais bien un puits inépuisable d’espérance qui jaillit comme autant de possibles par lesquels j’exercerais mon discernement responsable en écoutant Dieu me parler. L’amour du Christ dans la familiarité à sa parole nous ouvre à une intimité qui laisse place au témoignage d’amour. Par contagion nous conduirons un peuple lié par la relation d’amour en abondance, et nous toucherons les cœurs dans cette nouvelle communauté de l’amour vécu et partagé. Nous sommes juste appelés à nous laisser saisir par l’inattendu de Dieu qui devient l’attendu de sa présence vivifiante qui nous fait éclater de joie dans l’action de grâce. Jésus Christ est Sauveur, Il est mon Sauveur. Cette présence du salut de Dieu dans le monde passe notamment par ceux qui sont en marge, les pauvres, les malades, les exclus (veuves et orphelins), et les personnes âgées. Nous avons un impératif du témoignage notamment auprès d’eux sans nous laisser instrumentaliser. Le fruit de l’amour a la bonne odeur de la réalité du monde porté par l’espérance et la saveur de la charité fraternelle.

Le pardon est le battement du cœur de l’amour

Que serait un cœur sans battement ? Que serait l’amour sans pardon ? La genèse du pardon est dans la recherche d’humilité des volontés pour vivre l’unité. Dieu se communique par trois personnes en une même volonté d’obéir au Père dans le souffle de vie de l’Esprit Saint et l’accueil de la Parole du Verbe incarné. Ce qui donne vie à l’amour est le battement du cœur, rythme du pardon qui restaure sans cesse la relation jusqu’à n’être que coordination à l’amour et au service du corps qu’est l’Eglise. Il y a bien distinction et en même temps parfaite union. Le véritable pardon s’est incarné dans le Christ Sauveur, Jésus. Il est pleinement Dieu, Il est pleinement homme et n’en est ni la moitié ni la somme mais un tout comme nous le rappelle le Credo. Que l’on pourrait réduire à la formule : 100% homme + 100% Dieu =100% Jésus. Il y a comme une plénitude à vivre dans la relation que nous retrouvons dans le pardon qui ouvre à l’amour à une relation transformée, plus forte que la précédente, mais toujours vivante et sous la dynamique de l’Esprit Saint.

Confusion entre pardon et réconciliation

Il y a une confusion entre ce que nous avons à vivre dans l’absolu et la réalité de ce que nous pouvons vivre avec l’autre. Il y a bien deux étapes dans le pardon, celle de ma propre conversion et celle de la relation fraternelle. Or la première attitude nous permet de vivre une forme de réconciliation sanctifiante avec Dieu en offrant son cœur au frère. Le don de l’amour est sacré.

Confusion des plans dans le pardon.

1er plan : Le pardon est un absolu. Nous ne pouvons pas tergiverser sur le pardon dans un contexte précis ou marchander suivant les fautes commises. Parce qu’il fait partie du langage de l’amour, le pardon se conjugue dans notre quotidien comme une rencontre de Dieu permanente à vivre (une transcendance à découvrir). L’amour est le Verbe de Dieu qui se conjugue dans l’histoire des hommes à travers l’Alliance. C’est un absolu qui est en même temps créatif, offrande et dynamique. Une vie intense qui se décline dans un mode d’éternité. Aucune frontière à l’amour. Aucun enfermement au mystère de l’amour. Dieu est amour. Or le pardon fait partie du langage de l’amour, il en est une de ses déclinaisons dans le manque de communion ou le refus de l’offrande. Le Père en envoyant son Fils dans le monde, nous apprend à comprendre l’amour dans sa dimension du pardon à travers la Passion pour le transfigurer à l’aune de Pâques en l’amour salvateur. Et l’Esprit Saint, nous est envoyé pour que nous n’entrions pas dans une culpabilisation enfermant, mais que nous sachions accueillir l’amour comme pur don de Dieu à vivre avec nos frères. J’ai personnellement à vivre le pardon comme le prolongement de ma foi. Il y a une radicalité qui n’admet pas les compromissions. Le pardon est toujours à vivre, sans préalable, sans condition, juste parce que l’amour vient de Dieu et revient à Lui avec fruits.

Cela me demande un long chemin de pérégrination pour accepter la situation, abandonner tout esprit mauvais et vouloir pardonner jusqu’au jour (exercice de ma volonté), jusqu’au jour où dans l’amour retrouvé je pourrai pardonner (exercice de la grâce de Dieu qui me rejoint). Le pardon n’est pas une transformation de l’amour mais une conversion du cœur qui se resitue dans le cœur de Dieu, et regarde vers l’amour crucifié pour saisir la lueur de Pâques. Penser pouvoir pardonner sans souffrir, en voulant fuir la Passion parce que nous sommes les victimes est une aberration. La première victime c’est le Christ sur la croix. Et l’amour au jour de Pâques est composé de l’offrande du Vendredi Saint comme un absolu de Dieu à travers le sacrifice offert. Le pardon ne retient rien, il s’offre totalement. En définitive, le pardon est juste l’expression de notre propre conversion dans l’amour qui ne connait pas de limite sinon celle de ne jamais cesser d’aimer. L’amour n’est ni une maladie, ni une malédiction. L’amour n’a pas de limite et ne se guérit pas. L’amour ne s’enferme pas dans des désirs qui en oublient la liberté et l’offrande. L’amour se vit en Dieu.

 L’absolu du pardon se fait à la croix de Jésus «Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font», cette volonté de pardonner sans attendre la réponse de l’autre, que nous retrouvons d’ailleurs dans le martyre de Saint Etienne «Seigneur, ne leur compte pas ce péché». C’est bien un témoignage de l’amour qui est offrande jusqu’à sa propre vie.

2ème plan : Le pardon se vit en relation avec l’autre. Pour bien comprendre il faut revenir au langage initial qui est l’amour. Je peux aimer tout le monde, et dans ma vocation de Fils de lumière je le dois. Au nom même de cette relation à Dieu qui m’invite à authentifier l’amour dans la relation fraternelle. Et c’est vrai que nous entrerons dans une dynamique de l’amour constructif lorsque l’autre répondra dans sa liberté au don effectué. Ce qui signifie faire la vérité et témoigner de la justice. Si l’amour demande la vérité, le pardon ouvre à la justice, c’est-à-dire à une forme de fidélité retrouvée. «C’est seulement dans la mesure où l’amour est fondé sur la vérité qu’il peut perdurer dans le temps, dépasser l’instant éphémère et rester ferme pour soutenir une marche commune.» Il en va de même pour le pardon qui demande une réponse de l’autre et un engagement de la vérité de l’amour dans la juste distance. Le pardon n’a de sens que dans la familiarité à la Parole de Dieu et le prolongement du regard du Christ jusqu’au frère. «La foi affirme aussi la possibilité du pardon, qui bien des fois nécessite du temps, des efforts, de la patience et de l’engagement ; le pardon est possible si on découvre que le bien est toujours plus originaire et plus fort que le mal, que la parole par laquelle Dieu soutient notre vie est plus profonde que toutes nos négations[ix]

Néanmoins nous pourrons trouver des personnes qui refuseront notre amour à cause du péché. Le refus d’aimer son frère, et de voir en Lui l’image de Dieu résulte toujours du péché soit extérieur à nous-mêmes, soit intérieur à travers les blessures de notre histoire. L’amour demande pour s’épanouir et devenir pleinement créatif une réponse de l’autre. Dieu ne s’impose pas, mais se propose toujours en premier, dans le cœur de l’homme. Lorsque nous découvrons l’amour nous sommes alors pleinement libres parce que nous disons oui à l’amour de Dieu, et nous comprenons que notre vocation est de porter l’amour à nos frères dans un témoignage lumineux de Fils de lumière.

Confusion sur les attendus du pardon

Le pardon est une guérison de l’amour dans la recherche de transformation de la relation fraternelle sous le regard de Dieu. Il n’y a pas de fermeture sur soi-même mais au contraire une recherche de sens en Dieu. A travers le rétablissement de la relation fraternelle qui touche le cœur comme la conscience, nous sommes amenés à une harmonisation de nos actes pour nous resituer dans la communion. C’est un effort permanent de ne pas nous arrêter sur les situations mais de faire naitre l’espérance malgré les ruptures vécues et les clivages opérés. La prise de conscience est d’abord personnelle et devient relationnelle. Il ne s’agit pas de dissimuler les points de division ou de trouver des compromis qui deviennent des silences assourdissants. Mais une véritable conversion intérieure qui amène à une vague de réconciliation où chacun se repositionne en pleine docilité à l’action de l’Esprit Saint.

Le pardon n’est pas simplement une restauration entre deux personnes, mais aussi une restauration personnelle. «Car il pardonne toutes tes offenses, et te guérit de toute maladie ; il réclame ta vie à la tombe»[x] Le pardon restaure l’âme et le corps, et prolonge notre vie sous le regard de Dieu. Oui, le pardon ouvre à l’éternité. Combien de personnes au seuil de la mort ont fait des actes de réconciliation et sont partis aussitôt apaisées par ce dernier témoignage de l’amour. La liberté du pardon ouvre à la relation d’éternité où Dieu nous accueille dans cette nouvelle restauration. Une nouvelle construction de la relation qui demande un travail en partenariat. S’il est vrai que le pardon est d’abord une attitude fondamentale de chacun d’entre nous elle demande d’être travaillée en collaboration pour être un pardon déployé dans la vérité de la relation. Un peu comme une tente que l’on monte, encore faut-il ensuite l’habiter. Si ma partie est bien de monter la tente pour rendre le lieu habitable, cela demande aussi l’intervention du frère pour y habiter et renouer le lien perdu.

Il y a des situations où la souffrance occasionnée est très importante ainsi que les dégâts collatéraux qui portent à conséquence. La reconnaissance de sa responsabilité peut avoir une forme de réparation qui prend en compte ce qui est raisonnable de faire. La confusion serait d’en faire un préalable à tout pardon, ou bien de ‘marchander’ l’offense (que ce soit en termes pécuniaires ou en peine de prison). Comme si condamner quelqu’un à mort pouvait atténuer la souffrance…. Il y a une véritable différence culturelle avec la mentalité anglo-saxonne portée notamment par les USA où l’argent répare tout et enferme l’autre dans ce qu’il fait jusqu’à le condamner à mort, et la mentalité d’Europe centrale où nous sommes sur le versant pénal dans des sanctions d’emprisonnement en ayant une lueur d’espoir sur les possibles changements. La vision chrétienne n’est pas exclue de ces deux visions mais elle offre une autre résolution qui est d’abord l’amour et la responsabilité du frère dans la vérité. Le mot responsabilité ayant ici un double sens, celle de sa propre faute, et celle d’amener l’autre à pouvoir vivre cette vérité.

Il y a une confusion entre la conversion à vivre dans une forme de repentance appropriée et un appel à la réparation qui devient un parcours presque irréalisable de relation. Certaines violences il est vrai dans une conscience qui s’éclaire deviennent difficiles à assumer. Mais l’autre doit toujours trouver des témoins prêts à l’aider dans les démarches de réconciliation, aussi longues, et aussi implicatives qu’elles soient. Jamais dans des attitudes enfermantes et stériles, comme cet aumônier de prison japonais qui refusait la communion à un condamné tant qu’il ne reconnaissait pas le crime (qu’il n’avait pas commis….), tout cela au nom de la vérité…. L’innocent qui fut reconnu comme tel et libéré raconta plus tard l’effroi d’une telle situation. Aucune consolation même de la part de l’Eglise !

Il n’y a pas de pardon qui humilie dans la réparation ou qui dénie l’identité de la personne dans ce qu’elle est. Une forme d’instrumentalisation idéologique qui est d’enfermer la personne dans son acte, et dire la vérité du pardon dans une proposition imposée à sa conscience est une fourberie contre laquelle nous devons lutter. Le regard de bienveillance sur mon frère, n’est pas simplement de l’amour mais aussi l’espérance qu’il peut accéder au salut dans une conversion que je lui permets de vivre dans la lumière. En le remettant debout dans la vérité et en lui proposant de vivre en enfant de lumière sa foi et non dans l’instrumentalisation idéologique.

La difficulté du pardon

Il en va de même pour le pardon, afin qu’il connaisse une dynamique de l’amour qui s’accomplit, cela demande une réciprocité dans l’accueil bienveillant et une générosité sans faille qui s’appelle la miséricorde. Mais comprendre le refus de la réciprocité n’exclut pas pour moi de vivre le premier plan qui est l’absolu du pardon. Il faudra juste que j’attende une réponse de l’autre pour que le pardon s’épanouisse pleinement dans notre relation. Toutefois cela ne m’empêchera pas d’avancer car le pardon a en lui-même, dans cette dynamique de l’amour une force libératrice de communion en Dieu qui redresse ce qui est tordu, restaure ce qui est abîmé, réchauffe ce qui est refroidi. La complémentarité du pardon évite de vivre le manque, mais elle n’empêche pas de vivre la communion avec Dieu et n’introduit pas dans les relations à d’autres un décalage dans les réponses au vu de l’expérience. Le pardon parle d’amour au temps de l’éternité. Seul Dieu demeure dans ce monde qui passe, et Dieu est l’amour qui s’offre. «Jésus insiste beaucoup sur ce thème de la réconciliation fraternelle: par exemple lorsqu’il invite à tendre l’autre joue à celui qui nous a frappés, et à laisser même notre manteau à celui qui a pris notre tunique[xi], ou lorsqu’il enseigne la loi du pardon, un pardon que chacun reçoit dans la mesure où il sait pardonner[xii], un pardon à offrir même à nos ennemis[xiii], un pardon à accorder soixante-dix fois sept fois[xiv], c’est-à-dire, en pratique, sans aucune limitation. C’est à ces conditions, réalisables seulement dans un climat authentiquement évangélique, qu’est possible une véritable réconciliation entre les individus, entre les familles, les communautés, les nations et les peuples»[xv]

Cependant la réaction face à une offense nous renvoie à nos propres limites et parfois nos faiblesses. Le travail du pardon devient alors la grâce de Dieu qui travaille dans notre cœur pour mieux aimer. Au chaos de la séparation il est proposé la grâce de la communion comme une prise d’acte de l’amour libre de Dieu qui se propose à toute la création et qui accepte les réponses de notre part comme l’expression de cette liberté. Le bonheur promis à l’artisan de paix, c’est de savoir transformer le pardon en un temps de fraternité. Il s’agit de s’abandonner à Dieu en acceptant son frère dans ses limites et sans jamais oublier qu’il est dépositaire de l’image éternelle de Dieu. Il y a en tout baptisé «un désir incomparable, ressenti par les hommes de bonne volonté et par les vrais chrétiens, de réduire les fractures, de cicatriser les déchirures, d’instaurer à tous les niveaux une unité essentielle[xvi]

Le pardon de l’ordre de la grâce mais aussi de la conscience

Toutefois il faut vivre la réalité du pardon avec la prudence nécessaire à son approche. C’est-à-dire ne pas confondre ce qui est de l’ordre du péché, comme l’orgueil, la suffisance, l’indifférence, le mépris, le relativisme…. Avec ce qui est du blocage spirituel qui tient à une blessure qui nécessite de la douceur, de prendre le temps et d’aider à la guérison en essayant de comprendre tous les combats et loin de les occulter, savoir les vivre comme des lieux de purification et de rétablissement. Nos failles psychologiques, comme nos blessures de vie entrainent des pardons difficiles à donner car il y a des freins qui ne sont pas de l’ordre du péché, comme une volonté de s’écarter de Dieu mais bien d’un travail de maturation intérieure et de reconstruction et d’une prise de conscience. Un résumé simpliste viendrait à dire que le manque de pardon est le résultat du péché. Simpliste et faux. Le pardon demande plusieurs implications de notre être et une démarche où la conversion a certes sa place, mais la grâce de Dieu vient nous aider pour nous rétablir dans une relation plus juste dans cette conscience de notre histoire et de notre propre chemin à parcourir. Prendre conscience de nos propres fragilités aident à percevoir le pardon comme un chemin de croissance personnel et dépasse la volonté pour enfin pouvoir le faire dans ce don de compassion qui ouvre à la miséricorde. Le souffle de vie de l’Esprit Saint vient redresser ce qui est tordu et nous permettre d’accueillir de façon plus adéquate la grâce qui passe.

En pouvant pardonner nous harmonisons tout notre être dans cette recherche de communion fraternelle ou en tout cas de rétablissement de la relation qui engendre d’autres rapports. Accepter le changement non plus comme une contrainte mais comme une harmonisation nécessaire aux réalités vécues. L’amour s’adapte à la réalité dans la vérité des relations. Lorsque je peux pardonner enfin, mon frère reprend sa place de frère et l’autre devient l’espace d’une rencontre qui ouvre aux possibles. Nous ne sommes plus sur la défensive, mais bien dans l’offrande de l’amour qui accepte avec un regard de bienveillance de vivre l’espérance dans la foi. Face à la mort et à la promesse de bonheur en Dieu que deviennent nos propres difficultés relationnelles ? Sans minimiser, il faut remettre chaque chose à sa place, et prendre conscience en vérité de ce que j’ai à vivre. Réajustement de nos émotions pour resituer dans le contexte et remettre en perspective la problématique. Cette prise de conscience ne résulte pas du péché mais bien d’une gestion de tout mon être pour tendre vers la communion avec mon Dieu et l’unité avec mes frères. Dans l’annonce de la Bonne Nouvelle vous avons bien une recherche de civilisation de l’amour à travers «le commandement nouveau de l’amour mutuel; le désir ardent de l’unité et l’engagement en sa faveur; les béatitudes de la miséricorde et de la patience dans la persécution pour la justice; le bien rendu pour le mal; le pardon des offenses; l’amour des ennemis. Ces paroles et ces idées constituent la synthèse originale et transcendante de l’éthique chrétienne, ou, mieux et plus profondément, de la spiritualité de la Nouvelle Alliance en Jésus Christ[xvii]

Les éléments du pardon

Vivre le pardon est d’abord une démarche intérieure. Elle demande une certaine radicalité pour ne pas nous laisser embuer par le malin qui est là pour diviser les personnes et cliver les relations. Le pardon comme langage de l’amour est dans la logique de l’espérance. Nous devons nous empresser de vivre les choses de Dieu dans notre vie lorsque nous voulons répondre à l’amour.

Il nous faut toujours vivre l’espérance pour comprendre que nous devons pardonner à ceux qui nous ont offensés afin de profiter nous aussi du salut de Dieu. L’espérance est première dans toute démarche, et notre prière lorsque nous avons du mal à pardonner est justement de demander cette vertu. Cela demande un regard de bienveillance sur l’œuvre créatrice de Dieu, et la capacité de l’homme à être co-créateur. Ceux qui se sont rassis dans la désespérance trouveront tous les murmures sur la guerre, les violences, la souffrance et la mal dans le monde. Le Fils de lumière lui, voit l’œuvre de l’Esprit Saint agir, et devient alors l’instrument de son action, comme une manifestation de la bonté de Dieu pour ceux que nous rencontrons. Entrer dans l’espérance c’est œuvrer dans ce langage de l’amour en restaurant la relation abîmée par le pardon.

Toute démarche qui nécessite le pardon demande d’avoir confiance en l’autre et au Tout Autre. Si Dieu nous a donné des frères c’est pour vivre la communion dans la diversité de nos charismes. Et le tentateur est là pour cliver nos richesses et les opposer. Les blessures que nous pouvons vivre sont dans ce refus de partage, ou pire encore la jalousie maladive de ne pas avoir ce qu’a l’autre. Mais justement la confiance nous introduit dans un autre rapport à notre frère qui impose alors une transformation intérieure pour recevoir ce qu’il peut nous apporter dans le détachement afin de ne pas nous séparer de Dieu.

Notre vocation de fils de Dieu fait notre identité dans tous nos actes et nous invite alors à une démarche de réconciliation qui passe par le pardon. Plus que tout autre argument, notre première démarche du pardon vient d’abord de notre faculté à vivre notre identité de la foi. Il y a une exigence qui peut se révéler crucifiante, car tout n’est pas forcément juste, mais l’abandon à la providence de Dieu nous fait avancer dans la paix intérieure et nous permettra de trouver l’attitude juste. Le pardon devient le chemin de rédemption. «Devenir chrétien implique de sortir des sentiers battus de ce que tous pensent et veulent, des critères dominants pour entrer dans la lumière qui fait la vérité sur notre être, et, grâce à cette lumière, trouver le juste chemin»[xviii].

Cela demande aussi que nous ne nous arrêtions pas sur l’instant de la situation mais que nous sachions regarder l’histoire de notre relation dans l’avenir de Dieu. Qu’est ce qui est le plus important ? Que notre ami nous rende le prêt que nous lui avons fait, quitte à passer par la justice ou garder notre amitié et abandonner l’argent ? «Il faut toujours élargir le regard pour reconnaître un bien plus grand qui sera bénéfique à tous. Mais il convient de le faire sans s’évader, sans se déraciner[xix] Vivre le pardon dans la vérité de la situation qui demande de dire les choses, sans en altérer une partie. Cela évite les marchés de dupe, à savoir de pardonner sans rien changer au cercle infernal de la relation perverse. Pardonner n’est pas occulter la situation mais prendre de la distance, au sens propre comme au sens figuré. Je te pardonne, mais tant que tu n’auras pas changé je décide de mettre de la distance. Si une démarche de pardon se fait seule, une démarche de réconciliation se vit à deux et demande bien un rapport de vérité qui engendre la conversion nécessaire pour ne plus retomber dans les travers. Sinon nous serions dans les mêmes causes qui entrainent les mêmes effets. Le pardon est un éclairage de la situation, et le fait d’entrer en dialogue et d’offrir à l’autre la possibilité d’un rétablissement salutaire ouvre à une autre lumière de vie ou Dieu est toujours plus présent.

Entamer une démarche de pardon envers mon frère, c’est être fidèle à la relation fraternelle que Dieu a instaurée. Mon amour de Dieu et le désir de faire sa volonté rejaillit dans cette démarche d’humilité vers mon frère pour lui demander pardon, ou lui dire que nous lui pardonnons. Il y a une lumière de libération dans cet amour qui accepte de renouer une relation qui amène à la réconciliation. C’est en même temps une démarche d’évangélisation en vivant la Parole de Dieu dans nos actes.

Le pardon ne peut se vivre dans le déni

Comme l’amour ne peut se vivre sans vérité, le pardon ne peut pas se réaliser dans le déni. Nous pouvons observer trois formes de dénis. Le premier est celui de la victime qui engendre souvent une somatisation (comme le deuxième déni) et conduit à une incapacité à voir certaines réalités. Comme un monstre tapi derrière la porte, que l’on connait mais que l’on refuse d’affronter. le deuxième déni est celui qui commet la faute, dans une arrogance de déculpabilisation, qui se donne en spectacle, mais dont la conscience ne joue jamais le jeu. Le troisième déni est celui des deux protagonistes dans une situation qui déshumanise et que la société vient alors éclairer au nom du bien commun.          

Dans un tel contexte, on ne peut pas comprendre le pardon sans une forme de réparation. L’aveu de la faute est nécessaire, et la lumière de la vérité sur les conditions demande alors un dialogue qui rétablit la relation à l’autre, certes parfois dans la souffrance, mais pour une meilleure libération. Le spectacle de la justice devient alors une nécessaire réintégration à la vie de la cité.

Un des dénis du pardon est le refus de pardonner à son frère. Toutefois nous nions la capacité du pardon en nous par Dieu lorsque nous sommes incapables de le vivre pour le frère. Il ne peut y avoir une forme d’amertume qui est en opposition avec la relation d’amour, ni même de rancœur dans un passé qui refuse de s’exprimer. Le déni devient alors l’instrument d’une fermeture de soi aux autres, d’une fermeture de soi à Dieu. Et le propre du déni est alors d’insulter l’Esprit Saint, c’est-à-dire de refuser sa manifestation dans nos vies alors que nous savons très bien que c’est Lui qui agit. Cette fermeture est dramatique car elle devient par essence impardonnable.

Synthèse

Suite aux fluctuations sociétales dans les normes éthiques, et le bon sens qui parfois se perd, nous sommes invités à redire – peut être de manière prophétique – le sens du pardon comme ancré dans l’héritage de notre foi au nom même de l’amour. La lèpre du péché vient abîmer tout ce qui fait notre foi et nous empêche de prendre le recul nécessaire au juste discernement. Cependant le pardon est inhérent à notre relation au Christ, comme marque de l’Eglise déjà, à travers le dialogue de St Pierre et de Jésus sur la plage de Galilée. «Simon fils de Jean, m’aimes tu ?» et se repose à nous de manière criante aujourd’hui. ‘Acceptes tu d’aimer jusqu’à pardonner sans compter ?’ nous demande le Christ. C’est la marque de chacun d’entre nous dans l’obscurité de nos fautes et de nos propres lâchetés. Sauf qu’il est primordial de resituer cet écrit dans le contexte actuel qui fait suite à un autre contexte où l’on a confondu pardon et amnésie, sans prendre l’autre en compte dans une situation unilatérale injuste et perverse et qu’il y a eu une confusion entre la juste autorité qui redonne le cadre, et le pardon qui se vit entre personnes. Néanmoins les différents contextes ne sauraient pas jouer sur le message central de l’Evangile et de l’impératif du pardon à travers l’amour évangélique. «Donner et pardonner, c’est essayer de reproduire dans nos vies un petit reflet de la perfection de Dieu qui donne et pardonne en surabondance[xx]

Ne nous faisons pas voler le pardon au nom des situations peccamineuses. Aucun particularisme ne peut nous dispenser du pardon. Le pardon n’a ni frontière, ni même d’entrave à son expression. Il se vit et devient réconciliation lorsque l’autre répond. Pardonner c’est jaillir d’amour. Oui, vivre l’amour dans le pardon est ce chemin de la paix intérieure qui nous ouvre à la communion fraternelle. Tout y est grâce. Marie au pied de la croix a connu cette souffrance immense, et l’absurdité du mal face à son Fils, le Sauveur, loin de nourrir une once de haine, elle continue d’accompagner les apôtres dans ce chemin de foi, et devient pour tous les croyants celle qui encourage à vivre la volonté de Dieu. Elle nous accompagne sur ce chemin de l’amour en étant elle-même pleinement en communion avec l’amour. La nouvelle Eve montre le chemin de vie dans la lumière de la foi et la grâce de l’amour qui pardonne, fruit de l’espérance.

Le pardon des offenses est en même temps une guérison de notre vie et une lumineuse relation au frère retrouvé. Il nous faut quitter le champ de nos paresses dans le mercantilisme des pensées mortifères afin de nous ouvrir à la joie retrouvée de la communion. Ensuite il nous faut savoir ce que nous voulons vivre dans le pardon, que nous pourrions comparer à une piqure. Soit nous restons à la surface (intradermo), soit nous voulons un peu plus mais nous restons localisés pour attendre l’effet (intramusculaire), soit nous voulons toucher tout notre être et restaurer ce qui est vital pour nous (intraveineuse). Le produit est le même celui de la réconciliation, mais les effets sont différents. Il revient alors à l’Esprit Saint de nous aider dans la grâce du pardon à déverrouiller toutes les portes pour nous laisser entrer dans une autre posture où la communion à Dieu nous rend un.

Père Greg BELLUT – Curé de l’ensemble paroissial de Joinville le Pont, le 17 mai 2018

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Sources :

[i] &9 Reconciliatio et penitentiae

[ii] Ps 88(89) ,34

[iii] Lc 15,20

[iv] &12 Reconciliatio et penitentiae

[v] Ps 139(140),1-4

[vi] Homiliae in Evangelia, II, 27, 4 : PL 76, 1207.

[vii] &27 Lumen Fidei

[viii] Le français est une langue de conjugaison, le sens est donné par le temps du verbe, dans d’autres langues (grec, latin, allemand), le sens de la phrase est donné par la déclinaison – concept inconnu en français.

[ix] &55 Lumen Fidei

[x] Ps 102(103),3-4

[xi] Cf. Mt 5, 38-40

[xii] Cf. Mt 6, 12

[xiii] Cf. Mt 5, 43 ss

[xiv] Cf. Mt 18, 21-22

[xv] &26 Reconciliatio et penitentia

[xvi] &3 Reconciliatio et penitentia

[xvii] &35 Reconciliatio et penitentia

[xviii] P63 Prologue, Jésus de Nazareth – la figure et le message

[xix] &235 Evangelii Gaudium

[xx] &81 Gaudete et exsultate