Lettre de tous les Saint 3/3 : Bartimée

« Il me délivre dans le combat que je menais »

(Voir le texte de l’évangile de Marc en fin d’article)

            L’évangile de Marc est jonché de miracles qui manifestent ce témoignage de la Bonne Nouvelle. Celui de Bartimée est le dernier avant sa passion. En même temps, ce chemin de foi inaugure le voyage à Jérusalem où le Christ se manifestera pleinement. Une révélation qui se vit à travers les chemins de Palestine et fait écho à la prière du peuple d’Israël. « Pour moi, je crie vers Dieu ; … et Dieu a entendu ma voix, il m’apporte la paix »[i]

 

La guérison de l’aveugle de Jéricho est non seulement très vivante dans sa narration mais en même temps très pittoresque, marquant l’évangéliste puisqu’il se souvient même de son nom, et nous arrachera le commentaire de Saint Augustin« Bartimée, fils de Timée, avait été autrefois dans une grande prospérité, et la misère dans laquelle il était tombé avait eu un grand retentissement, non seulement parce qu’il était devenu aveugle, mais parce qu’il était assis demandant l’aumône. Tel est le motif pour lequel saint Marc n’a désigné que lui par son nom. Le miracle qui lui rendait la vue dût avoir d’autant plus d’éclat que son malheur était partout connu»[ii]C’est une interprétation intéressante dans le cheminement de la foi parce qu’elle nous demande une constante vigilance à être dans le dessein de Dieu. Les évangiles sont une catéchèse pour faire découvrir la foi aux disciples qui l’Ecoutent. Une traversée dans la vie de la présence du Christ qui se fait reconnaitre pour ceux qui manifestent une confiance en l’œuvre qu’Il produit.

 

En même temps le récit est de l’ordre du combat spirituel,  lorsque « je vois dans la ville discorde et violence : de jour et de nuit, elles tournent en haut de ses remparts »[iii].Une dynamique du croyant qui doit intercéder auprès de son Sauveur et ne pas succomber à la tentation du silence pour continuer de crier vers Lui et recevoir la lumière qui me permet de poursuivre sur le chemin de vie.

 

1.  L’inattendu de Dieu

 

«  Voici que je les fais revenir du pays du nord, que je les rassemble des confins de la terre » Le Seigneur passe dans notre vie, et vient chercher chacun d’entre nous pour l’appeler à réaliser sa vocation d’image de Dieu. Oui, chacun d’entre nous est invité à entendre le Seigneur passer dans notre vie, et à se mettre à la suite de la foule nombreuse des saints. L’inattendu de Dieu vient à notre rencontre « il vient, il se hâte, s’approche, se tient là, regarde, parle ; aucun de ces actes n’échappe au regard exercé de l’Epouse, qui en saisit aussitôt le sens »[iv]Bartimée entend que Jésus est là, et comprend que les possibles s’ouvrent à lui comme une espérance qui s’accomplit dans la venue du Messie qu’il reconnait comme tel.  Une prière d’intercession devenant presque gênante « Fils de David Jésus, aie pitié de moi» Une insistance de l’âme qui dans l’inattendu de la rencontre saisit sa providence. L’appel se fait entendre car Dieu plein de compréhension vit la miséricorde et vient à notre secours. « Mon Dieu, écoute ma prière, n’écarte pas ma demande. Exauce-moi, je t’en prie, réponds-moi ; inquiet je me plains »[v].

 

Jésus et les disciples marchent vers Jérusalem, le haut lieu d’Israël, là où Dieu demeure dans son Temple, présence géographique d’une certitude de puissance. Et lors du voyage en Transjordanie, la question est de savoir qui aura la première place alors que nous devrions chercher plutôt à savoir comment remplir notre service dans ce don de soi qui est l’écho de notre vocation d’image de Dieu. Jésus redit l’importance de la disponibilité au frère dans la rencontre et la spontanéité d’un enfant.

 

Ainsi, pour entrer en Israël il passe par Jéricho, la porte d’entrée. Jéricho la ville la plus basse d’Israël, un dénivelé de plus de 1.000 mètres (avec Jérusalem) dans les profondeurs de notre humanité, où le Seigneur a fait sonner les trompettes du salut. Une plongée dans notre humanité qui nous rappelle cette proximité du service que nous soyons dans les hauteurs spirituelles ou les bassesses d’un quotidien laborieux. Dieu reste présent en toute occasion nouant son tablier de service et se mettant au travail pour la Bonne Nouvelle. Il traverse les pentes de ce monde afin de nous rejoindre là où nous sommes dans les profondeurs d’une humanité autrefois fermée sur elle-même. Il annonce sa Passion et monte vers Jérusalem, et dans cette traversée, le voilà attentif au cri du croyant où se manifeste la confiance en sa Toute puissance, c’est-à-dire, une manifestation dans notre histoire de son action salvatrice.

 

2.  L’appel de la grâce

 

« Et ils vont à Jéricho. Et sortant de Jéricho »  Jésus vient et traverse la ville pour en sortir, il n’en fait pas le tour car ce n’est qu’une étape. Comme un passage éclair où la ville semble sonnée par sa présence. « Vous ne pousserez aucune clameur, vous ne ferez pas entendre votre voix, aucune parole ne sortira de votre bouche »[vi]Jésus continue ce silence.  Il franchit les murailles de Jéricho aussitôt pour les quitter parce qu’elles se sont bien effondrées et que la promesse peut se réaliser. Une quête de la rencontre où retentit l’appel à retrouver le sens dans un quotidien qui parfois confine à l’absurde.  Comme un dynamisme de la mission qui ne s’arrête pas, mais tout en continuant son chemin appelle les disciples à sa suite. Jésus sort de la ville, comme d’un quotidien routinier où les gens le reconnaissent pourtant et se mettent à le suivre. Il nous invite à la sortie de la ville pour gagner le désert et le silence du cœur afin de reprendre conscience de le rejoindre sur l’essentiel. « Qui me donnera des ailes de colombe ? Je volerais en lieu sûr ; loin, très loin, je m’enfuirais pour chercher asile au désert »[vii]Il sort pour inviter à prendre le large, et découvrir que dans le bien commun, il y a d’abord le respect de la dignité de la personne dans toutes ses composantes. Et cette personne elle est à la porte de sortie, sortie par nous, à cause de nous, dans cette exclusion parce que ‘cela le vaut bien’.

 

Jésus sort de Jéricho, la ville de la première promesse de Dieu. Jéricho, c’est notre baptême, une traversée de nos péchés pour aller dans le terrain de la grâce. Il s’agit de notre premier cheminement dans la foi, par le catéchisme, par la prière en famille et la présence du Rédempteur. Et comme Jésus, nous sommes invités à sortir de cette ville pour aller sur le chemin de la vie, avec les disciples et une foule nombreuse, c’est-à-dire, de gens attendant une parole, bien attentifs, presqu’aux aguets du sens de la vie « Que Dieu entende et qu’il réponde, lui qui règne dès l’origine »[viii].  Cela interroge notre communauté sur sa façon de vivre sa foi et d’en témoigner. Hélas ! Aujourd’hui notre monde occidental se présente « sous l’image positive de la libération, de la possibilité d’imaginer la vie du monde et de l’humanité sans s référer à la transcendance »[ix].En un mot, se passer de Dieu. Cela commence par faire son marché le dimanche, l’exclusion de notre frère sans travail, sans famille et cela finit par ne même plus parler de Dieu à travers un isolement égoïste et renfermé sur ses intérêts, vanité d’un monde qui passe. 

 

3.  Le Seigneur passe

 

            « Jésus et ses disciples et une foule assez nombreuse »Nous comprenons que le passage en ville est là pour amener à Lui ceux qui veulent entendre la Bonne Nouvelle, et laisser le quotidien pour partir au désert, avec Jésus, afin de suivre la vraie source de la vie. La malédiction n’est plus, oui c’est la venue du Rédempteur qui apporte le salut éternel et non la victoire d’un moment. La réalisation d’une promesse tenant sa source dans l’alliance opérée depuis la traversée de la mer rouge. Une bénédiction où tous sont appelés à saisir la grâce. Une foule de gens se rendent disponibles au passage de Jésus pour le suivre, et ils n’ont ni à enterrer leur père, ni faire la noce ou acheter un terrain. Quittant tout ils le suivent. Cette disponibilité où l’on nous demande en même temps une obéissance à l’Esprit Saint pour se mettre à la suite de Jésus, par la réception de la Parole de Dieu et la faire nôtre. Un passage ou nous sommes remis en chemin vers le bon but.

 

 

Hélas, nous encombrons notre quotidien de bien des futilités. Pourtant, une seule compte, être disciple du Christ, écouter sa Parole et le suivre sur le chemin de la vie. Aucun activisme, ni remue-ménage n’aura grâce, quand bien même cela est utile. Dieu passe, marchons à sa suite écoutons-le nous parler dans sa présence pourtant si discrète mais bien réelle. « Suivez-moi: je suis la voie, la vérité et la vie. Sans la voie on n’avance pas; sans la vérité on ne connaît pas; on ne vit point sans la vie. Je suis la voie que vous devez suivre, la vérité que vous devez croire, la vie que vous devez espérer. Je suis la voie qui n’égare point, la vérité qui ne trompe point, la vie qui ne finira jamais. »[x]Et certains ont accepté de marcher à la suite, une foule assez nombreuse pour ne pas compter, mais qui n’étouffe pas non plus. Comme si le passage de Jésus marquait assez les esprits pour que les uns acceptent de marcher à sa suite, et que d’autres restent dans le quotidien de la ville, ‘parce qu’il faut bien quelqu’un de sérieux pour garder la maison’. 

Se mettre en chemin demande une disponibilité du cœur autant que du corps. Lorsque je fais la fête toute la nuit, quand bien même mon âme veut aller à la messe, le corps lui demande le repos. Par nos choix de vie que parfois nous subissons, nous rendons notre foi bien fragile dans le tourbillon du quotidien.

 

Mais Dieu passe et Il demande un acte de foi de notre part, un acte positif, qui se voit, qui s’entend. Un déplacement où nous sommes invités à la rencontre, entendre l’Esprit nous parler dans l’insécurité du moment et faire des choix qui deviennent des témoignages. Dieu passe en se souvenant de sa promesse envers les exclus, écoutant la prière des prostituées comme des aveugles, et tous ces mendiants d’humanité. Il est le Dieu de l’alliance, Il nous Sauve, et il est notre seule sécurité. Tout le reste n’est que chimère. Allons à sa suite prendre le chemin de la vie où est la source du vrai amour. « Je n’ai mon repos qu’en Dieu seul ; oui, mon espoir vient de lui. »[xi]

 

4.  Suis-je le gardien de mon frère

 

            « Le fils de Timée, Bartimée »,une personne connue dans la ville, non seulement par sa parenté, mais encore par ce qu’il est. Il n’est pas du nombre des anonymes mais les gens le connaissent, dans son identité, dans sa personne. Parfois un peu excentrique jusqu’à crier vers les passants. Qui ne connait pas le fils de Timée, égaré sur la route celle de la sortie de Jéricho, comme d’une utilité disparue, abandonné du bien commun et s’enfermant peu à peu dans la marginalité ? Ce SDF paradoxalement attaché à sa place sur le bord du chemin et que l’on a laissé trainer sur le chemin. La faute à pas de chance, personne n’est responsable, mais tous ont une conscience de la  culpabilité. 

 

Oui toute personne est une singularité absolue, ce qui la rend irremplaçable mais pas forcément indispensable. « L’homme, seule créateur sur terre que Dieu a voulue pour elle-même, peut pleinement se trouver que par le don sincère de lui-même »[xii]Le propre de notre identité est dans le don de soi et son expression dans la vérité de l’amour que nous offrons dans la relation. Une puissante volonté de vouloir ce que Dieu veut, au nom même de cette descendance et presque, oblige à l’héritage de l’amour comme don.

 

a.   L’autre comme un trésor

 

Parfois nous oublions notre frère au nom même de son handicap ou d’une différence que nous refusons sur des critères étrangers à la foi. Pourtant, « Étant donné que sur le visage de tout homme resplendit quelque chose de la gloire de Dieu, la dignité de chaque homme devant Dieu constitue le fondement de la dignité de l’homme devant les autres hommes.[xiii]En outre, c’est aussi le fondement ultime de l’égalité et de la fraternité radicale entre les hommes, indépendamment de leur race, nation, sexe, origine, culture et classe. »[xiv]Cette dignité qui est dès notre conception, comme œuvre créatrice de Dieu dans la participation de la relation entre l’homme et la femme. En excluant notre prochain nous vivons une forme de violence où nous refusons l’amour de la relation. L’autre devient un souci, un fardeau plutôt qu’un frère dans toutes ses composantes. En gravissant une montagne escarpée des Andes un étranger voit une jeune fille de 6 – 7 ans porter sur son dos son jeune enfant de 3 ans. Il lui dit « c’est un bien lourd fardeau pour toi », Elle lui répond en plongeant son regard dans celui de son interlocuteur, « ce n’est pas un fardeau c’est mon frère ».  Quelquefois il serait bien de nous souvenir que l’autre n’est pas un fardeau mais d’abord mon semblable. Nous pouvons nous interroger sur les accidentés de la vie qui se clochardise juste pour une question de moyen, et sans secours adéquat de la cité. Etre à la rue, juste parce qu’il y a un isolement social et un manque de moyen financier est ‘juste’ un scandale ! Une société de l’exclusion au nom d’un principe économique engendre une violence absurde. Les lois stupides qui veulent contraindre les propriétaires, et ont pour conséquence une marginalisation des plus démunis par l’exclusion du parc locatif fracture le contrat social. Aujourd’hui, près de chez nous dans le bois de Vincennes, et derrière nos bancs publiques existe des fils de Timée, ayant eu, à un moment de leur vie une vie sociale reconnue, puis du fait même des accidents de vie, connaissent la rue comme une évidence à vivre, et non un souhait, non pas à cause des troubles du comportement ou de conduite d’addictologie, mais juste parce qu’ils sont pauvres, et parce qu’ils n’ont pas eu de samaritain sur la route pour soigner ce lâcher prise qui s’apparente à la dépression et à un certain manque de gout d’existence.

 

O rage, ô infamie nous laissons sur les bords de route ceux qui ne correspondent pas à nos échelles d’utilité. Au nom même d’un cynisme économique nous en oublions la gratuité de la relation. Qu’est ce qui fait donc notre identité, si ce n’est notre identité humaine, et cette indissociable fraternité issue d’un autre semblable ? La plus simple humanité n’est-elle pas l’expression de la solidarité responsable ?

 

Pour le croyant, la fraternité résulte de notre origine, tous, image de Dieu, avec pour soubassement un impératif absolu de communion à rétablir. L’aberration des lois sociétales qui organisent l’élimination systématique de certains handicaps sur les naissances engendre une sidération devant l’angoissante réalité d’une déshumanisation programmée.  « Les personnes handicapées sont des sujets pleinement humains, titulaires de droits et de devoirs: « en dépit des limites et des souffrances inscrites dans leur corps et dans leurs facultés, [elles] mettent davantage en relief la dignité et la grandeur de l’homme ».[xv]Étant donné que la personne porteuse de handicap est un sujet avec tous ses droits, elle doit être aidée à participer à la vie familiale et sociale sous toutes ses dimensions et à tous les niveaux accessibles à ses possibilités. »[xvi]Nous ne pouvons qu’être effrayés par l’eugénisme étatique qui tend à éliminer toute imperfection génétique au nom même d’une amélioration de l’espèce. De quelle amélioration parlons-nous, si nous devenons les bouchers de nos frères ? Notre humanité se jauge à la capacité de prendre en charge les plus faibles et de les intégrer dans notre vie comme une autre forme de fraternité qui invite au don de soi. Ne pourrions-nous pas être tous des fils d’un certain Timée ?

 

 

b.   Les vieux

Le Fils de Timée nous rappelle que nous avons aussi des parents, parfois à l’autonomie brisée, mais dont la dignité demeure intacte. Une paroissienne âgée et portant sa tristesse à travers une maladie invalidante, s’excuse lors de la communion, car elle ne peut plus déglutir, et me dit, je ne vaux plus rien. Je lui réponds, vous êtes une merveille de Dieu, Dieu s’émerveille de vous voir. Un sourire, puis une joie qui irradie son visage.  Dans les couloirs de la maison de retraite et auprès des soignants, d’un coup elle rayonnait, savez-vous ce que m’a dit le prêtre que j’étais une merveille. Elle s’est éteinte deux jours après, dans cet émerveillement du regard de Dieu sur elle. « Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime »[xvii]Nous sommes saisis par le fléau de l’âge dans les maux que cela engendre sans y voir la grâce de la vie, elle continue pourtant de se répandre dans ces moments uniques de tendresse, où le lien continue de se prolonger, où les rapports s’étendent à d’autres horizons inexplorés et néanmoins si bénéfiques. « C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis »[xviii]

 

La grâce d’être vieux demande alors d’accepter l’inattendu des situations pour y trouver une source d’un autre réconfort, où la vie trouve son sens dans le renouvellement des présences qui se disent autrement. « Honore ton Père et ta mère »fait partie du décalogue. Le respect pour nos parents incline à avoir une bienveillante attention sur les anciens de notre communauté. « Les personnes âgées constituent une importante école de vie, capable de transmettre des valeurs et des traditions et de favoriser la croissance des plus jeunes, qui apprennent ainsi à rechercher non seulement leur propre bien, mais aussi celui des autres. Si les personnes âgées se trouvent dans une situation de souffrance et de dépendance, elles ont non seulement besoin de soins médicaux et d’une assistance appropriée, mais surtout d’être traitées avec amour. »[xix]L’amour est au cœur de la relation entre frère d’une même humanité. L’Eglise n’est pas une communauté partitionnée suivant les classes d’âges, mais bien le peuple de Dieu, corps du Christ où est pris en considération chacun à l’étape de sa vie dans laquelle il se trouve. Ni exclusivité ni préférence, mais bien la relation fraternelle où l’on donnera selon les besoins de chacun. Une messe des familles n’exclut pas les célibataires, mais donne une autre dimension à la forme de prière. Une messe des jeunes n’exclut pas les vieux, mais demande un autre rythme dans un dynamisme qui est propre. Chacun ensuite intègre les choix dans sa propre vie, pour trouver sa place là ou l’Esprit l’appelle.

 

Le fils de Timée nous introduit à comprendre que la filiation n’est pas un épisode de notre vie, mais une composante de notre être. Nous sommes d’une famille et avons une dette envers nos anciens qui nous ont mis au monde. L’appel de l’extérieur à vivre les choses autrement ne doit pas nous rendre irresponsables de l’intérieur et de ce qu’il advient de nos aînés. Etre solidaire demande de passer du temps, certes, mais de se mobiliser lorsque leurs intérêts sont amaigris de charges exorbitantes au nom d’une solidarité qui n’est pas pour eux et qui les spolie. N’ayons pas une échelle de valeurs inversée suivant qu’on parle des intérêts de nos aînés, ou que l’on parle de nos propres intérêts. La solidarité ne se fait pas avec l’argent des autres, et les grands principes ne peuvent faire fi des libertés individuelles et des volontés personnelles. Avant de choisir de vivre l’amour du Christ, encore faut-il montrer clairement l’exemple en premier. C’est dans le témoignage que nous serons témoins d’une humanité renouvelée à la lumière du Christ. « Oui, la foi en Jésus Christ – lorsqu’elle est bien intense et bien pratiquée – guide les hommes et les peuples à la liberté dans la vérité, …. à la réconciliation, à la justice et à la paix. Bartimée qui, une fois guéri, suit Jésus sur la route, est une image de l’humanité qui, éclairée par la foi, se met en chemin vers la terre promise. Bartimée devient à son tour témoin de la lumière, en racontant et en démontrant par sa vie d’avoir été guéri, renouvelé, régénéré. Telle est l’Eglise dans le monde:  une communauté de personnes réconciliées, artisans de justice et de paix; « sel et lumière » au milieu de la société des hommes et des nations. »[xx]Dans cette unité générationnelle qui sait accueillir chaque âge de la vie dans sa grâce propre, et nous invite à un témoignage, non en opposition mais en faiseur de paix. Cela demande en même temps une ouverture sur l’autre dans l’accueil de sa généalogie, et en même temps l’espace de sa liberté pour s’exprimer dans cette rencontre, renouvelé en Christ.

c.    La loi naturelle dans une identité retrouvée

La loi naturelle (l’articulation de ce qui est commun entre croyants et non croyants dans la nature de l’homme), nous invite à redécouvrir ce sens de l’autre dans l’émerveillement des possibles qui peuvent être vécus et que nous n’avions pas forcement vus au premier abord, dans l’aveuglement d’un utilitarisme primaire. « L’amour s’exprime aussi à travers une attention prévenante envers les personnes âgées qui vivent dans la famille: leur présence peut revêtir une grande valeur. Elles sont un exemple de lien entre les générations, une ressource pour le bien-être de la famille et de la société tout entière »[xxi]Oui cela peut nous contrarier dans notre vie personnelle, mais nous sommes aussi invités à partager généreusement notre temps et non pas le réduire à l’égoïsme d’une société de consommation qui distend le bien au nom d’un individualisme exacerbé.

 

Notre identité et la place dans la vie de la cité ne peut être marginalisée sans y perdre un peu de son âme.  Ce qui fait notre identité est d’être créés à l’image de Dieu, et d’être dans l’histoire de Dieu un don d’amour qui a sa propre liberté pour répondre. Notre identité se situe dans l’existence, et demande que nous soyons associés à la perspective du bien de l’acte créateur, et non marginalisés à la sortie de la vie, jetés sur le bord du chemin. L’homme se découvre comme sujet face à la Création de Dieu et devient partenaire dans une dignité première de don du Créateur. Nul ne peut retirer cette dignité première, ni l’amoindrir. Elle reste marquée pour chaque personne, comme une promesse de Dieu, que le péché à certes abîmé, mais pas détruit. Et tout le corps exprime l’identité de l’être dans ce qui nous fait homme et femme, fils né d’un père et d’une mère. Dans la foi, la dignité de l’homme est révélée par les récits de la Création et trouve son aboutissement par l’incarnation du Verbe fait chair. Les saints continuent de nous révéler cette identité propre de fils de Dieu appelés à être lumière dans le service et le don de soi.

5.  La spirale du mal être

 

            « Aveugle, mendiant, était assis le long du chemin » Il a tous les défauts, il est aveugle, et en plus il mendie et reste attaché à sa place, assis, sans aucune dynamique (comme un manque de volonté), sans plus beaucoup d’espoir que la charité du passant. Voici un ouvrier de la onzième heure qui attend sans plus espérer beaucoup. Il est là. Juste là, comme un défaut d’humanité, une épave humaine qui ne semble pas vouloir se prendre en charge, se débrouiller. Assis, probablement las de cette vie sans but. Enfermé dans une solitude qui attend un peu d’humanité des frères dans le partage. Naufrage d’une vie aux tempêtes toujours plus dures, plus inhumaines, plus angoissantes.

 

Il peut arriver que nous laissions le déterminisme nous saisir sans être à l’écoute de l’audace de l’Esprit Saint. Comme une fatigue d’être, « un tas d’existants gênés, embarrassés de nous-même, nous n’avions pas la moindre raison d’être là »[xxii].Une fatigue d’être soi où nous sommes poussés à la désespérance dans la logique de la culture de mort qui a exclu la civilisation de l’amour et ses exigences. Etre aveugle ne nous permet plus d’être performant au cœur de la cité, et chasse Bartimée dans l’incertain du chemin où il attend replié sur lui-même, enveloppé dans son manteau sans même plus communiquer que par des cris, seul dépassement qu’il s’autorise dans un climat social où l’on ne lui donne plus de place. Il ne peut plus être responsable de lui-même poussé à demander aux autres ce qu’il lui faut pour vivre. Il n’y a plus de possible, mais juste l’immaitrisable du jour et l’interrogation de l’incertain du lendemain. Il n’a plus de guide sinon l’attente du croyant dans l’arrivée du Messie qui mettrait les promesses de Dieu dans la réalité des histoires de chacun. Comme une attente pleine d’espérance à la Parole reçue et partagée.

 

Comme il sait mendier son pain, il sait mendier la grâce et se tourner vers son Sauveur, sans pudeur, dans la nudité qui est la sienne comme en attente d’une action de l’autre pour l’aider à aller mieux. Un appel où résonne dans le dénuement le cri, une flèche lancée en plein cœur. Il sait mendier la grâce qui passe, plein de foi et d’espérance car il n’a plus rien à perdre, mais avec Dieu, tout à gagner. Il doit intervenir au nom de sa promesse, et lui mendie les miettes qui tombent de la table pour participer aussi à ce rayonnement de l’alliance. Le long du chemin il attendait en mendiant un signe, et Dieu se présente à Lui sous un aspect qui demande la foi pour croire. Le mendiant plein d’espérance ne peut pas juger sur l’apparence, mais il a entendu et muri ce qu’on lui a dit, et il a compris par son écoute qui était vraiment Jésus.

 

a.   Dépression et acédie, un passage ou un combat

 

Ne nous arrêtons pas sur nos maux, et le premier peut être le mal être. La dépression est une hydre à plusieurs causes. Il serait malhonnête et stupide d’arrêter ce phénomène sur une cause. Nous ne pouvons pas en faire simplement une maladie, dans un déterminisme qui se guérirait par les médicaments. Clairement beaucoup de dépressions avec  une approche uniquement médicamenteuse, n’ont pas eu la guérison  escomptée. Il n’est pas anodin que la France soit le premier pays au monde consommateur d’antidépresseurs… Nous ne pouvons pas en faire uniquement un aspect spirituel, comptant sur la prière. Il y a des résultats indéniables, mais parfois des apports chimiques (donnés par les médicaments) aident à passer le cap. D’autrefois un accompagnement thérapeutique bien mené pourra aider à résoudre les conflits intérieurs. La grâce de la prière et de la vie fraternelle peuvent être aussi spectaculaire, beaucoup de témoignages vont dans ce sens.

 

Quelle que soit la pratique pour prendre en compte la pathologie, n’oublions pas de rendre le Christ présent dans notre vie. Le démon de l’acédie utilise la forme de la dépression pour nous décourager de la prière et de la relation spirituelle, soyons en conscients ! Un des auteurs ayant nommé son livre « de l’acédie monastique à l’anxio-dépression – Histoire philosophique de la transformation d’un vice en pathologie »[xxiii]Le vice de l’acédie aujourd’hui est malheureusement traduit par paresse mais il n’en est qu’un des aspects. Bartimée était-il un paresseux sur le bord de la route ou un désespéré ayant perdu un peu de lui-même dans une mélancolie qui ne disait pas son nom, d’un avant si lumineux ? D’ailleurs la dépression n’est-elle pas un mensonge sur la beauté de la vie en faisant fi des préceptes du Seigneur où Il nous rappelle le don dans la relation ? « La tristesse m’arrache des larmes : relève-moi selon ta parole. Détourne-moi de la voie du mensonge, fais-moi la grâce de ta loi. »[xxiv]En suivant les commandements de l’amour je ne peux qu’être guidé dans l’espérance, enraciné dans la fidélité. La source de la vie est une liberté où s’accueille la fidélité comme une résultante de tous ses actes et ouvre à la responsabilité dans ses choix, même si d’autres options sont ouvertes. La vraie liberté est de toujours choisir l’amour dans la recherche du beau (non dans l’esthétisme, mais dans l’accomplissement) et du bien (comme acceptation de la communion en Dieu).

 

b.   L’aveuglement du péché devant la foi

Il y a aussi un amoncellement de causes qui entrainent à une forme d’enchainement malheureux. Mendiant parce que devenu aveugle, et hors d’une maison qu’il ne peut plus habiter parce que ne pouvant pas subvenir à ses besoins. Une spirale où il n’a pas trouvé de main pour l’aider. Et c’est pourtant là, dans ce gouffre qui semble sans fond, que Dieu vient nous rejoindre, parce qu’une fois que nous n’avons rien c’est bien sur Lui et Lui seul que nous pouvons vraiment compter, dans cette prière d’intercession qui demande une visibilité. Le long du chemin ouvre à la rencontre de l’inconnu et de cette expérience de la rencontre qui ouvre à d’autres possibles.

 

Mais le premier aveuglement dans notre chemin de foi est bien de laisser la Parole à coté de notre vie, et de rester au bord du chemin comme spectateurs de la grâce. Mendiant le superficiel pour ne pas se laisser rejoindre en profondeur, pour subvenir plutôt que vivre. Mais c’est bien la Parole, elle nous illumine et elle est la vraie nourriture. « Ta parole est la lumière de mes pas, la lampe de ma route. »[xxv]

 

Aujourd’hui, il s’agit bien de la vocation de l’Eglise, lorsqu’elle sort pour annoncer l’Evangile, et elle se retrouve avec ses aveugles mendiants qui demandent le sens, dans la violence des valeurs deshumanisantes proposées dans une politique dite normale, mais en est sectaire par ses normes. « L’Eglise réaffirme la primauté de sa vocation spirituelle, elle refuse de remplacer l’annonce du Règne par la proclamation des libérations humaines, et elle proclame que même sa contribution à la libération est incomplète si elle néglige d’annoncer le salut en Jésus Christ »[xxvi]Les pauvres, nous en aurons toujours, mais il nous faut annoncer ce règne de Dieu aux mendiants d’humanité, aveuglés par une société médiatique abreuvant de multiples informations et noyant la foi sous un relativisme délétère.

 

6.  Jésus au milieu de nous

 

            « Entendant (acouphas) que Jésus est là ».Le grec voudrait insister sur la présence de Jésus, entendant que Jésus est. Comme une présence qui demande de notre part une écoute. Une relation qui demande une disposition de notre entendement pour se tenir prêt, la lampe allumée. Sur le texte 12 termes pour dire cette audition de la foi qui passe par la relation, (entendre, crier – 3 fois – dire -4 fois , rabrouer, appeler – 2 fois, répondre). En 6 versets, nous ne pouvons qu’être étonnés de cette haute vague de bruit qui se veut langage, entre le cri d’une parole, le rabrouement pour le silence, et la parole qui se déploie dans la bouche du maitre « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »

 

Jésus est là et il s’adresse à moi pour me rejoindre dans ma demande. Une demande d’entrée en dialogue une compréhension mutuelle d’un échange verbal où Dieu se met au service de l’homme et se manifeste comme Celui qui intervient dans notre histoire. La confiance dans la foi est la condition de cet échange et en même temps le fondement de son action. « Le dialogue va au-delà d’un échange d’opinions et d’un partage des savoirs. Il invite à écouter la parole d’autrui. Il engage à risquer sa propre parole. En définitive, il est le lieu où les paroles se confrontent respectueusement pour que jaillisse une parole neuve, enrichie de l’apport réfléchi des paroles dont elle procède. … le dialogue ne peut faire l’économique d’une éthique de la discussion. Celle-ci traite chacun des participants sur un pied d’égalité, au sein d’un espace de liberté fondé sur le respect des personnes. Mais elle ne suffit pas. Il faut l’amour de la vérité, même quand elle est encore voilée. »[xxvii]Bartimée a compris que Jésus était non seulement le Messie mais l’ami qui vient dans la familiarité de notre histoire et Lui, il s’intéresse à nous. Le dialogue est ancré dans cette familiarité, Rabbouni, une forme affective du maitre, que l’on pourrait dire comme mon papa maitre (cher maitre sans l’obséquieux mais avec toute la considération)

 

L’échange s’établit dans cet amour personnel et proche qui rend l’autre proche de ma propre aventure. La foi est ce dialogue qui ouvre à la présence et au don de soi.  « Écouter, se faire proches, témoigner. Le chemin de foi dans l’Évangile se termine d’une manière belle et surprenante, avec Jésus qui dit : « Va, ta foi t’a sauvé ». Et pourtant, Bartimée n’a pas fait de profession de foi, il n’a accompli aucune œuvre ; il a seulement demandé pitié. Sentir qu’on a besoin du salut, c’est le commencement de la foi. C’est la voie directe pour rencontrer Jésus. La foi qui a sauvé Bartimée n’était pas dans ses idées claires sur Dieu, mais dans le fait de le chercher, dans la volonté de le rencontrer. La foi est une question de rencontre, non pas de théorie. Dans la rencontre Jésus passe, dans la rencontre palpite le cœur de l’Église. Alors, non pas nos sermons, mais le témoignage de notre vie sera efficace. »[xxviii]Jésus au milieu de nous se comprend dans cette rencontre qui témoigne de notre foi dans la charité inventive et efficace. Jésus est là, allons à sa rencontre.

 

La venue de Jésus à Jéricho, la ville du combat et de la victoire de Dieu, nous plonge dans cette découverte de l’approfondissement de la révélation, où nous pouvons faire l’unité avec Dieu à travers la recherche d’une communion de l’âme et du corps, une révélation ou nous nous engageons à la communion avec Dieu. La vanité du monde passe, Dieu demeure présent et devient la certitude, celle-ci nous fait crier l’espérance du salut. C’est la proximité de l’amour elle réchauffe mon âme et elle illumine mon corps d’une confiance retrouvée à son action agissante. A chaque fois que nous mettons la Parole de Dieu au milieu de nos discussions, que nous prions entre frères sur les textes, et que nous méditons, alors nous mettons Jésus présent au milieu de nous, alors, tous les possibles s’offrent dans ce don de soi où s’accomplit dans la volonté du Père. Avec cette vie de prière, il n’y a plus de distance, mais un même cœur qui bat pour l’Eglise et sa communauté à travers les frères que je rencontre. Un saisissement de l’amour parce qu’Il est là, et que tout prend un sens nouveau. Ce n’est plus tant une question de fidélité à la Parole, que d’une présence à l’amour agissant et cela me demande une réponse de ma part, car je le fais participer à mes joies et à mes détresses par cette disponibilité qui est mienne. La civilisation de l’amour insuffle l’immense trésor de la communion comme lieu de fête et d’illumination de tout notre être. Oui la bénédiction du ciel rend les contraintes de la terre, comme lieu de purification, d’interpellation et finalement de témoignage. Lorsque Jésus est là, je suis capable d’accomplir des choses insoupçonnables. Nous sommes en présence d’une onction de bénédiction agissante. Vivre la communion au passage de Dieu c’est  nous décentrer de la dignité humaine pour retrouver la dignité divine de fils de Dieu appelés à la ressemblance. « En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du verbe incarné »[xxix].

 

 

 

 

7.  Le cri de l’homme qui devient parole devant Dieu

 

« Commença à crier et à dire… » Il y a les deux mots, crier et dire pour souligner l’importance de la recherche de relation, et qui utilise deux canaux. Comme le cri de l’homme devant son Seigneur et la parole d’intercession pour demander la puissance de sa manifestation. Un espace sonore dans le temps où le corps exprime son désarroi et l’âme fait entendre sa souffrance. Un partage de sa vulnérabilité qui s’exprime, qui s’entend et qui en même temps étonne et interroge. La clameur annonce en même temps le salut et révèle à l’homme l’incarnation du Fils  « C’est de lui que j’ai dit: Celui qui vient derrière moi, le voilà passé devant moi, parce qu’avant moi il était. »La parole s’annonce dans l’urgence de l’écoute et doit supplanter le brouhaha du quotidien pour retenir enfin l’attention. Le cri est comme une parole, elle s’entend et elle n’est pas un hurlement de mots inaudibles. A travers ce cri de souffrance et de désespoir, ce pauvre sort de son absence à la vie. Jésus entend le cri d’une humanité laissée pour compte. Il est présent à cette humanité bafouée par les hommes mais secouru par Dieu. Il continue de se révéler et de s’offrir non plus dans la connaissance, car avec Jésus elle est assumée, mais par sa présence toujours œuvre de l’Esprit Saint, Personne-Don. Il vient au secours de notre faiblesse, attentif à nos gémissements pour subvenir selon notre vraie demande et pour notre bonheur.

 

Une première fois Bartimée crie comme une intercession pressante, mais la foule cherche à le faire taire. Alors, Lui, de plus belle crie une deuxième fois, comme une volonté de se faire entendre et d’épancher sa souffrance sur le cœur de Dieu. Une humanité en proie à la souffrance et à l’abandon. Elle cherche réconfort auprès d’une manifestation de Dieu, comme un signe d’émerveillement de sa présence. Dans l’Evangile de Marc on retrouve à deux endroits séparés ce cri de désarroi de l’homme et la tentative d’étouffement de ce cri, avec Bartimée, et à la croix. Comme si l’aveugle de Jéricho sur le chemin de Jérusalem était l’anticipation de la foi nécessaire à la compréhension du mal et du dessein de Dieu. Il est ce cri de l’homme qui trouve son point culminant dans le rejet de Dieu.  « Mais eux crièrent de nouveau: « Crucifie-le! »  Et Pilate de leur dire: « Qu’a-t-il donc fait de mal? » Mais ils n’en crièrent que plus fort: « Crucifie-le! » »Est-ce Dieu qui abandonne l’homme ou l’homme qui abandonne Dieu ? Que veut nous dire St Marc dans le parallèle de ces versets ? Ne peut-on pas y lire la véhémence de la volonté de l’homme qui tantôt manifeste la foi (avec Bartimée), et refuse la foi (avec Jésus) ?

 

Que devient ce souffle de Dieu qui devient un cri de l’homme et prière d’aujourd’hui ? « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné » Jésus fait résonner cet appel et il dit cette prière, reprenant les Ecritures. Or, chez Bartimée, beaucoup refusent de faire résonner l’appel, le même verbe est employé mais dans la forme négative, pour le faire taire. La foule refuse d’entendre Bartimée, et Dieu, Lui, l’appelle, le remet debout, et lui redonne sa dignité. Le Sauveur sur la croix laisse résonner sa prière, comme une parole qui continue de se dire aujourd’hui et reçoit les sarcasmes et les railleries d’une même foule qui ne comprend toujours pas les signes. Et pourtant nous pouvons y lire un engagement de l’homme dans son désir et un appel pour l’autre qui reçoit ce cri. « Une psychanalyse métaphysique du monde moderne décèlerait là le mal qui ronge son inconscient. Si les gens savaient… que Dieu « souffre » avec nous et beaucoup plus que nous de tout le mal qui ravage la terre, bien des choses changeraient sans doute, et bien des âmes seraient libérées »[xxx].Le grand cri de la croix aboutit à la mort de Jésus, ce grand cri qui cette fois ci n’a pas de mot, comme un silence d’explication, comme un silence de parole, comme un silence de relation. Le cri rappelle en même temps la fin d’un temps et la libération où se dévoile la présence de Dieu en ce monde par le rideau déchiré du Sanctuaire, et cette ouverture des tombeaux afin de reconnaitre la présence du Rédempteur. Un séisme dans l’humanité où vient l’accomplissement de la Parole. Le don de l’amour radical, laissant la résonnance du cri de l’homme pour rejoindre la voix de Dieu. La Parole produit son effet, elle qui est toujours en création.

 

 

Le cri de l’homme dans le silence de la nature rappelle cet appel profond de tout l’être face à sa déchirure. Le péché nous sépare, Dieu répare. Comme cette réprimande que formulent les pharisiens à l’accueil triomphal de Jésus à Nazareth. Une forme d’inconvenance qu’il faut modifier, mais que Jésus refuse d’ignorer parce qu’il est signe du royaume. « Quelques Pharisiens de la foule lui dirent: « Maître, réprimande tes disciples. »  Mais il répondit: « Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront. » »  La nature est ce cri vers Dieu, elle attend tout de Lui et elle demande sa grâce pour la réalisation même de ce qu’elle est. Le cri d’action de grâce est une prière que rien ne peut arrêter, comme celle de l’intercession qui demande de Dieu la compassion. L’appel à l’écoute de la Parole comme une révélation qui se produit et demande la réception des Ecritures dans le cœur avec confiance.  » Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi! »

 

Qui a péché pour qu’il soit aveugle, lui ou ses parents ? Or le propre du péché est de nous faire tomber dans cette solitude sans Dieu, éloigné de l’amour. là où nous sommes comme livrés à nous-mêmes. Ce cri que nous voyons d’ailleurs à l’origine de St Marc, comme celui des possédés qui se libèrent des esprits impurs. Il est ce cri de la foi qui laisse Dieu agir pleinement, comme l’acceptation de sa divine volonté dans notre vie, et l’accomplissement de la parole qui rétablit. A refuser Dieu on crie la douleur du manque et de l’absurdité d’une situation où Dieu est absent par notre propre rejet.  « Contre lui des lions ont rugi, poussé leur hurlement. Ils ont réduit sa terre en solitude, …N’as-tu pas provoqué cela pour avoir abandonné le Seigneur ton Dieu, alors qu’il te guidait sur ta route? »[xxxi]La loi des béatitudes est appelée à être transgressée, au nom d’une légitimité hasardeuse d’autonomie. Cette autonomie confond la recherche du meilleur bonheur possible avec un pile ou face du bien et du mal. Abandonner Dieu c’est refuser le bonheur, penser le bonheur en critère de permis et défendu, et non en progression d’un plus grand bonheur est une hérésie. Penser un droit à l’affranchissement du bonheur au nom de sa propre autonomie, c’est vouloir persévérer dans l’errance de la non existence. Le cri révèle l’absurdité de la situation pour nous ramener sur la réalité de la vie ici et maintenant dans notre corps, comme un prolongement du cri de l’âme. Pourtant c’est Lui qui vient à notre rencontre et nous rappelle sa mission première. « Moi, lumière, je suis venu dans le monde, pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres. »

 

 

 

8.  La prière du cœur

 

« Fils de David Jésus, aie pitié de moi (eleison). »comme un cri d’appel, kyrie eleison. Une prière du cœur,« Seigneur Jésus, Fils de David aie pitié de moi pécheur »Bartimée par la prière d’intercession reconnait Jésus comme Messie, car il le reconnait comme fils de David, et il a conscience qu’il peut faire quelque chose. La prière ouvre à la disposition de la rencontre, comme un rappel de sa faiblesse, et en même temps une confiance en Dieu. « Rappelle-toi ta parole à ton serviteur, celle dont tu fis mon espoir. Elle est ma consolation dans mon épreuve : ta promesse me fait vivre. »[xxxii]En fait la prière devient dans ce cadre-là, une action de foi où Dieu peut laisser libre cours à sa puissance créatrice. Dans cette liberté qu’a l’homme de se confier en Dieu, et de reconnaitre sa dimension pècheresse nous pouvons être sauvés par la grâce agissante.

 

L’humilité est le chemin de la relation sans faux-semblant parce que chacun est à sa place, la créature en confiance devant l’action de son Créateur.« Que faut-il faire pour avoir la paix dans l’âme et dans le corps ? Pour cela, il faut aimer tous les hommes comme soi-même et être, à toute heure, prêt à mourir. Quand l’âme se souvient de la mort, elle devient humble, se livre toute entière à la volonté de Dieu et désire être en paix avec tous et aimer tous les hommes »[xxxiii]Peut-être que parfois il nous manque la persévérance, comme si le dire une fois nous laisse quitte de veiller jour et nuit afin de se laisser habiter de sa présence. Comme si le dire une fois nous engageait vraiment, alors que nous sommes si versatiles dans nos attentes. « J’appelle de tout mon cœur : réponds-moi ; je garderai tes commandements. Je t’appelle, Seigneur, sauve-moi ; j’observerai tes exigences. Je devance l’aurore et j’implore : j’espère en ta parole. Mes yeux devancent la fin de la nuit pour méditer sur ta promesse»[xxxiv]L’engagement dans la prière n’est pas velléitaire, un jour j’y vais, l’autre pas, mais bien une prière fidèle dans le temps, efficace dans la confiance en Dieu et agissante dans la charité fraternelle. Se tourner vers Dieu et faire notre profession de foi, c’est le laisser nous rejoindre là où nous en sommes et produire les fruits nécessaires au témoignage de vie. Tantôt il laisse St Pierre sortir de prison pour manifester sa puissance libératrice, tantôt il le laisse en prison pour partager avec Lui la passion de l’amour qui est l’expression du don jusqu’à l’offrande de sa vie.

 

L’action de Dieu n’est pas celle d’un moment, suivant sa disponibilité, mais bien un dessein d’amour pour que nous puissions accomplir notre vocation propre et produire un fruit qui demeure. La prière entre dans cette respiration de vie où nous témoignons de la communion à Dieu et à nos frères. Ce dialogue avec Dieu rend possible d’adorer en sa présence, et d’approfondir la révélation dans la juste existence de l’homme grâce à l’appel de son Créateur. « La réponse propre de l’homme à Dieu qui parle est la foi. En cela il est évident que « pour accueillir la Révélation, l’homme doit ouvrir sa conscience et son cœur à l’action de l’Esprit Saint qui lui fait comprendre la Parole de Dieu présente dans les Écritures Saintes »[xxxv]

 

9.  L’accueil du frère

 

« Rabrouaient afin qu’il se taise »La foule attendait un signe de la part du Sauveur et fait taire le misérable déjà à terre. Jésus est venu pour des gens importants, certainement pas pour un pauvre gueux qui s’apitoie sur son sort. Derrière la bonne éducation il y a une forme de mépris pour ce sans-dent, d’ailleurs il n’essaye même pas de traverser la rue. L’ignorant dédain d’un gêneur déjà connu, et qui fait honte pour notre bonne ville de Jéricho. Une foule qui attend Jésus, elle attend un sauveur et en même temps réprime tout acte de miséricorde en grondant comme un gamin cet adulte. Paradoxe des gens qui suivent Jésus, prêts à aller avec Lui, et parallèlement rabrouent celui qui est toujours à la sortie, aveuglé par une cécité aliénante et l’empêche de retrouver sa juste place.  Bartimée est bien le fils de Timée, et loin de se laisser intimider « Il criait plus »On voit bien le tableau de ceux qui veulent le faire taire, et de l’irresponsable hystérique qui se met à crier toujours plus fort, toujours plus haut, comme un cri de désespoir, personne ne lui piquera cette place-là, celle de la victime que l’on veut faire taire. Cette fois-ci il ne laissera pas passer sa chance. S’il est le Messie, il fera quelque chose.

 

Qu’il se taise, forme de négation de l’appel ou qu’il interpelle, c’est la même racine, il s’agit du verbe grec phonéo. Il est ici employé une fois de manière négative pour intimer le silence, et le Christ l’utilise trois fois pour illuminer la parole de sa présence. Se taire, n’est-ce pas aussi une participation au silence de Dieu devant la négation de l’homme ? Le témoignage vient aussi par la souffrance du juste où l’action de Dieu se prolonge dans le don et par le maintien de la fidélité. Oui, la fidélité trouve un sens nouveau dans cette relation particulière de la nuit spirituelle. Le silence de Dieu met à l’épreuve la foi, avec une angoisse où nous sommes face à notre propre incompréhension, et en même temps dans cette dépossession de foi, par l’attente absolue du Sauveur. Ce cri qui se prolongera le Vendredi Saint comme le cri de la croix et de l’absence. Un lien de la vie intime qui se reconnait dans l’absolu d’un abandon qui s’offre comme victime pascale. La joie de la résurrection est cette parole humble et douce, maintenant elle se partage avec la force de la foi et dans la vérité de l’amour. L’espérance du salut s’est réalisée, il est ressuscité.  Plus de silence ni de rabrouement, mais cette impétueuse nécessité d’annoncer la parole du bonheur. « Heureux ceux qui écoutent la Parole du Seigneur et la mettent en pratique ».

10.                La Parole en chemin

 

 « Et s’arrêtant, Jésus dit » La Parole de Dieu s’arrête sur notre chemin de vie pour se dire, pour prendre sens. Jésus s’arrête dans notre vie pour nous parler et nous inviter à une transformation autant intérieure qu’extérieure. Jésus s’arrête et frappe à notre porte pour que nous lui ouvrions le cœur, comme une invitation à sa rencontre. La parole ne passe pas, elle demeure, attachée à notre vie comme un objet de joie et de rencontre. « La Parole de Dieu est la première source de toute spiritualité chrétienne. Elle nourrit une relation personnelle avec le Dieu vivant et avec sa volonté salvifique et sanctifiante »[xxxvi]Nous avons à laisser la Parole nous guider dans notre vie, et à la méditer quotidiennement pour relire tous nos actes sous sa conduite bienfaisante. Les joies et les richesses de la Parole de Dieu sont un témoignage pour nos frères de l’intelligence de notre foi, et de la communion à la volonté de Dieu. C’est à travers cette méditation des Ecritures que je peux puiser l’ardeur pour l’annonce de la Bonne Nouvelle.

 

Trop souvent nous laissons la Parole de Dieu de côté, alors que nous devrions en avoir un attachement plus important que l’utilisation du portable par exemple, ou le temps passé sur les écrans ou dans les autres vanités de ce monde. Se laisser façonner par la Parole, c’est retrouver la mentalité des fils de lumière, et ne pas se laisser obscurcir par les pensées de ce monde. L’Esprit Saint est là pour nous guider et nous aider à discerner la volonté de Dieu à vivre le bonheur de la rencontre. La présence de la Parole de Dieu dans notre vie est un arrêt dans le tourbillon du quotidien, et en même temps l’écoute de ce que Jésus a à nous dire. « Nous croyons à » Jésus, quand nous acceptons sa Parole, son témoignage, parce qu’il est véridique[xxxvii]. « Nous croyons en » Jésus, quand nous l’accueillons personnellement dans notre vie et nous nous en remettons à lui, adhérant à lui dans l’amour et le suivant au long du chemin[xxxviii] »[xxxix]. A la suite de Bartimée, nous devons nous laisser émerveiller par cette parole qui se dit dans notre vie. Elle illumine tous nos rapports avec les autres, et elle nous fait accompagner notre prochain sur les chemins du monde. Un chemin où se vit la communion. Certes la Parole nous introduit dans la souffrance de la croix mais elle reconnait en la résurrection la résolution de l’espérance. Car le chemin de Bartimée, est un chemin qui mène à Jérusalem. C’est un chemin du mystère du Christ et en même temps, de Jérusalem, Il nous envoie dans le monde, à la manière de la Pentecôte où nous nous laissons saisir par l’Esprit de vie. « Que l’Esprit Saint éveille chez les hommes la faim et la soif de la Parole de Dieu et suscite de zélés messagers et témoins de l’Évangile ! »[xl]

 

11.                L’appel

 

            « Appelez le et ils appellent l’aveugle lui disant»Nous sommes saisis par l’insistance du texte qui s’adresse à l’aveugle, car il n’est plus mendiant sur ce coup-là. Enfin il peut parler et il n’y a plus personne pour lui intimer le silence. Comme un retournement de situation, le voici reprenant sa place au cœur de la cité. Le verbe phonéo, (appeler, clamer, crier) est employé trois fois dans le verset 49, comme en écho du premier appel de Jésus qui passe par la foule et s’adresse à Bartimée. Un appel du Seigneur qui ricoche dans le relais de la foule et interpelle Bartimée à vivre la disponibilité dans le déplacement. Une clameur d’où surgit une attention particulière à vivre la présence et approfondir sa propre vocation. Un cri qui se fait entendre autrement dans la réception de la Parole où l’effet de la grâce s’accomplit. Le temps du silence est fini voici le temps du signe. D’un oui qui tance l’âme et reconstruit le corps. « Souvent ce corps même ne se connaît plus; il participe visiblement à cette mystérieuse vigueur dont Dieu remplit l’âme quand , après l’avoir introduite et la gardant avec lui dans son cellier, il l’enivre du vin de son amour. Il sent comme une nouvelle vie qui lui vient de là, de même qu’il sent la nourriture fortifier tous ses membres. Ainsi, la vie des âmes élevées à un état si sublime n’est pas le repos, mais le travail et la souffrance; la force intérieure qui est en elles, allant de beaucoup au-delà de ce qu elles peuvent exécuter, elles livrent au corps une guerre continuelle; mais elles ont beau l’accabler de travaux et de souffrances, tout cela n’est rien en comparaison de ce qu’elles voudraient faire et souffrir pour leur divin Époux. »[xli]

 

 

La vocation de toute personne est d’abord une réponse à Dieu. Dans notre obscurité le Seigneur nous appelle à la lumière de la sainteté, c’est-à-dire à la communion de sa présence où nous vivons l’harmonie des volontés en suivant le dessein du Père. Toute notre existence prend sens dans cette vie de la présence de Jésus. Il est pour moi relation et Il m’invite à me laisser guider par l’Esprit Saint pour cette nouvelle loi inscrite dans le cœur et agissante dans une action qui se laisse conduire en conformité avec ma dignité de fils de Dieu. Cet appel à laisser Dieu régner dans notre demeure, et habiter tout notre agir dans une impulsion raisonnable et surtout qui n’est pas aveugle.

 

 

L’appel qui reçoit la présence active de Dieu dans ma vie m’invite à harmoniser ma conduite sous l’impulsion de l’Esprit Saint, il devient vocation de communion. C’est l’expérience d’une plénitude de la bonté de Dieu que Jésus manifeste dans la rencontre avec Bartimée, et avec tous ceux qui répondent au premier appel de croire et de Lui faire confiance. Car ce qui fait l’essence de notre foi, et donne pleinement sens à notre baptême, est bien cette reconnaissance de Dieu Père qui vient nous toucher de son amour. Oui, Il m’invite à la profondeur de son mystère Trinitaire pour adorer ce bonheur de répondre à l’amour manifesté. Et la réponse de la personne au Don de Dieu est le don de soi. L’aveuglement du recentrement sur soi, est illuminé par sa présence, car Dieu m’invite à la lumière de la rencontre, à la lumière de la confiance, à la lumière de l’ouverture au dessein créateur, et de répondre à mon appel particulier d’être co-créateur. « L’appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s’adresse à tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur état ou leur forme de vie »[xlii] 

 

Parfois il nous faudrait nous souvenir que l’appel de Dieu est d’abord un appel au bonheur. Dans la conception tronquée actuellement, certains font des plans sur la comète et refusent l’appel de Dieu parce qu’ils pensent en marché de dupes, ou qu’ils ne voient pas l’émerveillement de Dieu pour le possible de leur vie. L’appel demande la foi, c’est-à-dire une confiance en la Parole, et en même temps d’habiter cette paix qui rayonne dans tout mon agir et me donne la joie de la rencontre. Nous sommes appelés à témoigner autour de nous de l’amour du Christ car Il le premier à venir à notre rencontre, et Il nous laisse libres de l’interpeller pour qu’il manifeste son amour. « Pour tous les chrétiens sans exception, le radicalisme évangélique est une exigence fondamentale et irremplaçable, qui découle de l’appel du Christ à le suivre et à l’imiter, en vertu de l’étroite communion de vie avec lui, opérée par le Saint Esprit »[xliii].

 

12.                Le choix de Dieu

 

« Bon courage (tarsei), lève toi (egueire), il t’appelle  »Il y a une invitation bienveillante dans le courage à avoir. Ce n’est pas un appel à l’épreuve, mais bien un appel au salut. Quelque chose de bon et qui demande de notre part une démarche avec effort, car elle portera du fruit. Plutôt un jeudi Saint et un partage de communion où résonne aussi l’appel à la croix. Bon courage est un appel au don à recevoir et demande un accueil complaisant de notre part. « Seul Jésus dans le reste de l’Évangile dit courage!, parce que lui seul ressuscite le cœur. Seul Jésus dans l’Évangile dit lève-toi, pour guérir l’esprit et le corps. Seul Jésus appelle, en changeant la vie de celui qui le suit, en remettant sur pied celui qui est à terre, en portant la lumière de Dieu dans les ténèbres de la vie. Tant d’enfants, tant de jeunes, comme Bartimée, cherchent une lumière dans la vie. Ils cherchent un amour vrai. Et comme Bartimée, malgré la nombreuse foule, appelle seulement Jésus, de même eux aussi cherchent la vie, mais souvent ils ne trouvent que de fausses promesses et peu de personnes qui s’intéressent vraiment à eux. »[xliv]

 

La foi est un acte de confiance à travesr la vérité de l’amour. L’intelligence de la foi nous fait percevoir le don de la lumière. Elle se révèle dans notre histoire, et le fils de Timée en avait conscience.  « La foi nous montre le Dieu qui a donné son Fils pour nous et suscite ainsi en nous la certitude victorieuse qu’est bien vraie l’affirmation: Dieu est Amour. »[xlv]Par cet amour nous entrons en relation avec Dieu et nous vivons la communion dans la volonté du Père. Nous entrons alors dans la contemplation de Dieu et nous voyons l’invisible habitant ainsi pleinement la confiance.  Avec le fils de Timée nous pouvons comprendre cette Béatitude « Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu »

 

a.    Le choix de Dieu

Lève-toi, l’impératif du verbe se lever, comme à la résurrection du Christ, s’égailler à la vie. Une promesse de transfiguration promise. Se lever dans l’aveuglement de notre vie, c’est aller vers l’inconnu d’une situation où nous ne savons ni le chemin, ni comment s’y rendre. Avec confiance nous faisons les premiers pas dans ce dynamisme de la foi introduisant à l’espérance. En se levant, le fils de Timée devient acteur de sa foi, il se dirige vers le Christ sans le voir, mais avec la confiance en sa parole. Dans le néant d’une vie passée dans l’obscurité, Timée se sait appelé par la grâce de Dieu dans le Fils de David, le Messie. Sur cette terre d’exil et dans la vallée des larmes où le pousse son aveuglement, il voit surgir la grâce de la joie, la voici, elle s’approche. « Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés »L’insistance de la prière porte du fruit dans les bras du Père car Il vient nous accueillir dans sa miséricorde, et il vient nous consoler des errances du monde. Se lever dans cette vertu de la prudence qui dirige nos actes et nous oriente vers celui qui appelle. Vouloir approcher de cette lumière illumine les cœurs et nous donne le discernement pour bien décider dans notre vie. Le Seigneur vient sauver son peuple, à nous de lui répondre en devenant acteurs de notre histoire pour désirer vraiment Dieu et lui faire place dans notre quotidien. « En accueillant cette Parole, qui est Jésus Christ, Parole incarnée, l’Esprit Saint nous transforme, éclaire le chemin de l’avenir et fait grandir en nous les ailes de l’espérance pour le parcourir avec joie. »[xlvi]

b.   Un appel

Il t’appelle, la découverte du Christ nous remet en chemin pour accomplir notre vocation propre à travers l’Esprit de Pentecôte. « Tous ceux qui croient au Christ, quels que soient leur condition et leur état de vie, sont appelés par Dieu, chacun dans sa route, à une sainteté dont la perfection est celle même du Père »[xlvii].L’appel est une rencontre, une purification dans la transformation de notre vie, et en même temps à une contemplation de l’action de Dieu. En effet Il nous modélise sur sa propre dynamique Trinitaire. Répondre à l’appel demande alors de vivre la vocation comme un projet d’amour, un perfectionnement de notre vie à la source d’une liberté fidèle et parallèlement la réponse porte la responsabilité de notre engagement.

 

 

Ce cri du fils de Timée résonne dans l’appel que Dieu lui lance. Dans le cri de l’homme Dieu suscite des appels pour que nous puissions témoigner de cette lumière de la foi. La foule presse l’aveugle de rejoindre le Christ, elle symbolise alors l’Eglise pressante pour faire découvrir le don de Dieu aux hommes. « La souffrance nous rappelle que le service rendu par la foi au bien commun est toujours service d’espérance, qui regarde en avant, sachant que c’est seulement de Dieu, de l’avenir qui vient de Jésus ressuscité, que notre société peut trouver ses fondements solides et durables »[xlviii]L’amour de Dieu est efficace dans cette lumière proposée dans l’obscurité de nos vies. L’appel de Dieu est source du salut. Cet appel devient alors une transformation de vie, où la lumière de la Parole nous fait quitter cette errance des miettes de vie que nous mendions avec parcimonie. L’appel nous fait entrer dans la splendeur de la vérité et nous aide à comprendre le sens de toute vie. « Alors nous devons discerner ces réalités que le Saint-Esprit est déjà en train de faire monter pour révéler la vérité de la famille comme une intime communion dans la diversité (homme et femme), et qui est généreuse dans le don de la vie. »[xlix]

13.                Sans nos lourdeurs

 

Mais il nous faut nous laisser saisir en nous libérant de tout ce qui nous enchaine.« Ayant rejeté son manteau ».C’est bien utile un manteau dans les froides nuits de Jéricho, mais pourquoi donc le porter en plein soleil à 30 ° à l’ombre, non seulement c’est inutile mais semble complètement inapproprié. « Quand manque la lumière, tout devient confus, il est impossible de distinguer le bien du mal, la route qui conduit à destination de celle qui nous fait tourner en rond, sans direction. »[l]Quel est-il donc notre manteau intérieur qui nous empêche d’accueillir avec joie la Bonne Nouvelle ? Vers quoi nous cachons nous le jour, pour refuser la lumière à notre corps, comme nos yeux refusent la lumière à notre âme ? Que devons-nous rejeter pour suivre le Christ et laisser sa Parole s’accomplir dans notre vie. Qu’est-ce que Dieu me demande de vivre ? Le manteau du réconfort devient le manteau de l’esclavage dans l’inadaptation des besoins. Quant à nous quel est notre désir premier et ce qui a vraiment du sens ? « Comment est-elle cette route que la foi entrouvre devant nous ? D’où vient sa puissante lumière qui permet d’éclairer le chemin d’une vie réussie et féconde, pleine de fruits »[li] 

 

 

L’appel nous met plein d’espérance, cet appel à la liberté qui nous remet debout, comme un sursaut de l’homme devant son Créateur. L’exigence de la rencontre demande une volonté dynamique d’être disposé à recevoir la Parole qui restaure. « Ayant bondi (s’étant remis sur pied) »nous dit le texte, comme une jouvence d’un dynamisme intérieur qui s’exprime dans ce saut du corps. Un empressement à aller vers le Sauveur, laissant tout sur place. Une espérance qui ne demande qu’un signe pour continuer à avancer. La vraie vie éternelle se réalise déjà par la présence du Messie, annonce du royaume à venir et en même temps un signe efficace d’une réalité que nous sommes appelés à vivre aux derniers temps. La remise sur pied et la réalisation de ces biens doivent venir et  nous les attendons par des manifestations de Dieu. Bartimée bondit à la présence de Jésus, comme Marie lors de l’incarnation et tous ceux qui ont reçu le Sauveur dans leur vie, une jubilation intérieure. Elle s’exprime à travers le corps comme ressort d’une vie à redécouvrir, ce n’est plus une promesse mais une réalité  tant attendue et qui dans l’instant devient signe. Car elle change toute vie et redonne le vrai sens du bonheur. Le vrai bonheur est la communion à Dieu et le témoignage auprès des frères. « Qui sait si Notre-Seigneur, en vous préservant de ces peines, n’a pas dessein de vous éprouver par d’autres, et si celles qui vous sembleront fort rudes, et qui le seront en effet, ne paraîtront pas légères à plusieurs ? Ainsi donc ne jugeons point des autres par nous-même, et ne nous considérons point dans le temps où, peut-être sans aucun travail de notre part, Notre-Seigneur nous a rendues plus fortes, mais considérons-nous dans le temps où nous avons été plus faibles. Souvenez-vous de cet important avis ; vous saurez alors compatir aux souffrances du prochain, quelque petites qu’elles soient. »[lii]

 

 

Néanmoins il ne suffit pas simplement de rester sur place, encore faut-il accepter de quitter notre pays, la maison de nos pères, et de marcher vers cette promesse, elle s’offre à nous comme une terre promise. Bartimée « Vint à Jésus »Il nous faut rejoindre le Christ qui le premier s’est arrêté devant nous. Il y a bien un déplacement tant intérieur qu’extérieur à la rencontre. Comme la relation ouvre à cette dynamique de la découverte de l’autre. Voulons-nous vraiment marcher vers Jésus ? Voulons-nous suivre ce chemin de sainteté en conformant toute notre vie à sa Parole ou rester dans cette forme de relativisme qui rejette toutes formes de radicalités au nom d’une pensée pervertis par l’assoupissement de la conscience ?  Certes il y aura des moments de dérapage, de situation objective de péché, certes il y aura des moments de désespérances et de rancœur, parfois de jugement, mais que voulons-nous vraiment ? Lorsque nous allons vers Jésus c’est avec nos faiblesses, mais aussi avec la force de sa grâce pour devenir des saints pas après pas. « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêté »Se laisser saisir par cette puissante lumière car elle éclaire le chemin d’une vie réussie et féconde parce que nous aurons continué à nous laisser transformer, et que la volonté de Dieu s’enracinera dans tous nos choix.

 

14.                L’essentiel de la foi

 

 

« Que veux-tu que je fasse »Bartimée braille, et semble bien mal en point, et Jésus lui demande ce qu’il veut vraiment. Quel est le désir de son cœur, d’avoir une belle mort ? D’avoir beaucoup d’argent ? De retrouver sa place au cœur de la cité ?   Quelle est la vraie demande que nous sommes appelés à exprimer dans notre vie ? Les autres voulaient le faire taire et le rabrouaient, le maitre l’écoute et lui demande son avis comme à une personne, une relation où la dignité de l’homme est restaurée et la responsabilité de la demande ou se formule notre propre autonomie. Il se fait proche de celui que l’on a voulu exclure et se met à son service, nouant son tablier, comme un don de soi dans un amour de prédilection où est déjà annoncée la civilisation de l’amour. « Pour Bartimée il s’est arrêté sur la route ; Lui, la lumière du monde[liii], il s’est penché vers un aveugle. Reconnaissons que le Seigneur s’est sali les mains pour chacun de nous, et en regardant la croix ; et repartons de là, nous rappelant que Dieu s’est fait mon prochain dans le péché et dans la mort. Il s’est fait mon prochain : tout commence à partir de là. Et quand par amour pour lui, nous aussi, nous nous faisons proches, nous devenons porteurs d’une vie nouvelle : non pas des maîtres de tous, ni des experts du sacré, mais des témoins de l’amour qui sauve. »[liv]La civilisation de l’amour se vit dans l’accueil du don et la participation à l’œuvre de Dieu en recherchant à faire sa volonté. Lorsque Jésus interroge Bartimée, c’est pour que nous puissions retourner la question. Que me demande vraiment le Seigneur ?

 

Car Jésus nous demande dans la prière d’intercession d’être clairs avec lui, certes, mais aussi avec nous-mêmes sur ce que nous voulons vraiment. « Par sa nature, la foi demande de renoncer à la possession immédiate que la vision semble offrir, c’est une invitation à s’ouvrir à la source de la lumière, respectant le mystère propre d’un Visage, qui entend se révéler de façon personnelle et en temps opportun. »[lv]Cette opportunité qu’offre Jésus et demande à Bartimée de se positionner. Pour chacun d’entre nous, il y a aussi cette  demande de discerner dans nos choix pour aller vers l’essentiel. Même si Dieu dans sa miséricorde exauce nos prières, nous devons aller vers ce qui fait sens dans notre vie, et correspond à notre vocation du bonheur, l’accomplissement d’une marche de la foi ancré dans la confiance et arrimé dans l’espérance.

 

15.                La demande de la présence de Dieu

 

 « Rabbouni que je revois »Il y a eu une première vision perdue, comme peu à peu une sombre torpeur et peu à peu cela a mené à un endormissement de la vie, un aveuglement sur le monde autour de soi. Un amour de jeunesse qui s’est attiédi dans le temps et nous a plongé dans la perte de sens. Une culture de mort qui a pour ligne d’arrivée l’absurdité du mal et de la désespérance. Quelle est donc cette torpeur qui a conduit Bartimée à vivre cette obscurité de la foi ? Ne s’était-il pas posé la question du psalmiste « Comment, jeune, garder pur son chemin ? En observant ta parole. »[lvi]Il a perdu la lumière et souffre dans cette obscurité de sa propre dignité expérimentant l’ostracisme des hommes, néanmoins il attend son Sauveur.Il attend le Rédempteur pour être sauvé sur la route du monde, comme une urgence à retrouver le sens de l’existence et se laisser embraser le cœur de la présence du Sauveur.

 

            Il était reconnu dans la cité, et il est relégué sur le bord de la route. Un sans-dent incapable de traverser la rue pour se prendre en charge. En quelque sorte, une souffrance qui attend d’être pénétrée par la lumière de l’amour et recevoir ainsi sa consolation ultime dans une nouvelle intégrité tant physique que spirituelle. Et en même temps une confiance en Jésus, il ne l’appelle pas Rabbi comme on le faisait normalement, mais il en fait son maitre, dans cette familiarité où s’introduit une réponse bienveillante. Il reconnait en Jésus son guide, comme auparavant il avait reconnu sa qualité de Messie.

 

 

Il y a ce besoin d’illumination intérieure car elle unit le corps et l’âme dans cette reconnaissance de l’œuvre de Dieu. Le corps participe à la libération de l’âme. Le fait physique de rendre la vue à l’aveugle, entraine le changement de vie et marche à la suite de Jésus. L’âme est touchée par le rétablissement du corps, et invite à un déplacement vers le bonheur ou s’enracine l’amour. C’est tout entier que Bartimée se met en chemin. La guérison du corps est en même temps guérison de l’âme dans cette unité de la personne, elle laisse jaillir la grâce dans sa vie, l’accepte, et la fait sienne en suivant le Christ. La libération des maux invite à un changement de point de vue, où la liberté se trouve justement dans la fidélité au Seigneur. Lorsque le Christ passe, l’aveugle est connu dans sa filiation, reconnu par la foule dans sa misère, et en même temps rabroué parce qu’il gêne, il rappelle à chacun la possible dépendance dans laquelle nous pouvons être plongés. « La lumière apportée par la foi est liée au récit concret de la vie, au souvenir reconnaissant des bienfaits de Dieu et à l’accomplissement progressif de ses promesses. »[lvii]Notre vulnérabilité ne doit pas être tournée vers nous-mêmes, d’une manière statique assis à la porte de la ville, mais lorsqu’elle laisse Dieu agir, prend tout le sens du témoignage.  « Moi, stupide, comme une bête, je ne savais pas, mais j’étais avec toi. »[lviii]

 

16.                La foi source du salut

 

            « Va, ta foi t’a sauvé »Dieu sonde les reins et les cœurs, il connait l’engagement de chacun et le Christ avait percé en Bartimée, un homme de foi. Il n’a demandé qu’une chose l’acceptation du don, dans ce déplacement et cette demande. « Celui qui croit, voit ; il voit avec une lumière qui illumine tout le parcours de la route, parce qu’elle nous vient du Christ»[lix]  IL n’y a pas d’évidence, mais bien l’expression d’une foi. « La foi connaît dans la mesure où elle est liée à l’amour, dans la mesure où l’amour même porte une lumière. La compréhension de la foi est celle qui naît lorsque nous recevons le grand amour de Dieu qui nous transforme intérieurement et nous donne des yeux nouveaux pour voir la réalité. »[lx]Bartimée peut revoir mais avec ce regard nouveau il ne peut plus rester au bord du chemin à mendier. L’illumination dit la présence de Dieu dans notre vie et nous intime à le suivre, nous répondons avec humilité à son appel pour être témoin jusqu’aux extrémités de la terre. « Que mon cri parvienne devant toi, éclaire-moi selon ta parole, Seigneur. Que ma prière arrive jusqu’à toi ; délivre-moi selon ta promesse. »[lxi]

 

En effet, il y a bien un déplacement à vivre. Ils sont finis les jours où nous étions mendiants aux sorties des villes, nous voici responsables de la foi dans l’autonomie celle qui nous a rétabli la lumière du Christ. Maintenant nous marchons avec Lui pour annoncer cette joie de croire. L’amour est don de Dieu, il nous fait agir autrement et il nous invite à ce dynamisme du partage de ce que nous avons reçu. IL y a un don de soi dans le témoignage et il se vit dans la gratuité. Il s’invite à la transformation des cœurs par l’onction de l’Esprit Saint.

 

Oui, c’est un chemin d’union à Dieu à travers le témoignage. Une participation avec Lui à l’annonce de la Bonne Nouvelle. « Nous sommes appelés à vivre la contemplation également au sein de l’action, et nous nous sanctifions dans l’exercice responsable et généreux de notre propre mission. »[lxii]La Parole de Dieu nous met en chemin et nous donne de voir le monde à travers l’espérance du royaume.  Ce qui est particulièrement vrai pour l’Eglise des martyrs des premiers siècles. « Pour ces chrétiens la foi, en tant que rencontre avec le Dieu vivant manifesté dans le  Christ, était une « mère », parce qu’elle les faisait venir à la lumière, engendrait en eux la vie divine, une nouvelle expérience, une vision lumineuse de l’existence pour laquelle on était prêt à rendre un témoignage public jusqu’au bout. »[lxiii]Cela demeure vrai aujourd’hui notamment avec les chrétiens d’Orient. La force du témoignage est dans la révélation de l’amour en abondance qu’elle que soit les circonstances. L’amour se vit dans le don, le pardon, et l’offrande de sa vie pour la conversion des frères.

 

17.                Disciple missionnaire

 

Voici l’amour qui s’accomplit dans la fidélité à la Parole, une fois enraciné par nos actes de vie.  « Aussitôt, il revit, et le suivait sur le chemin » Il n’est plus sur le bord, mais comme témoin marche au milieu du chemin à la suite du Christ. De mendiant aveugle, il devient disciple et partage la Lumière de la Bonne Nouvelle « Pour celui qui, en ce monde, a été transformé, s’ouvre une nouvelle façon de voir, la foi devient lumière pour ses yeux. »[lxiv]L’amour devient la logique de nos actes, la raison de nos choix, l’intelligence de nos rencontres. L’amour de Dieu s’authentifie dans la relation au frère. Nous devons partager sur les chemins du monde cette joie de la foi et la relation vivante au Seigneur qui s’est révélé dans notre histoire personnelle comme une grâce de la rencontre. « Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête ! »

 

 

La transformation de notre vie implique une dimension missionnaire pour laquelle nous ne pouvons pas nous esquiver. Il s’agit de ne pas nous assoupir sur une rencontre merveilleuse d’autrefois, et de se laisser attiédir par l’esprit de ce monde. La rencontre de Jésus nous pousse à partir sur les chemins du monde pour annoncer cette joie du mystère. « Si nous ne ressentons pas l’intense désir de le communiquer, il est nécessaire de prendre le temps de lui demander dans la prière qu’il vienne nous séduire. Nous avons besoin d’implorer chaque jour, de demander sa grâce pour qu’il ouvre notre cœur froid et qu’il secoue notre vie tiède et superficielle. »[lxv]Redonner le sens premier de ce que nous vivons c’est nous détacher vraiment du matériel pour nous laisser rejoindre sur ce qui est premier dans notre vie.

 

 

Nous ne pouvons pas bâtir notre vie sur l’argent, et les biens matériels, ni entrer dans une logique d’une nécessaire fatalité devant la réalité de l’échange de l’économie humaine. La rencontre de Jésus loin d’exclure l’éthique économique de notre action quotidienne, fait du matériel un moyen et non pas une fin à atteindre. Un moyen d’exercer ce témoignage de l’amour, et d’annoncer cette liberté du bonheur auquel nous sommes tous appelés. « Toute la vie de Jésus, sa manière d’agir avec les pauvres, ses gestes, sa cohérence, sa générosité quotidienne et simple, et finalement son dévouement total, tout est précieux et parle à notre propre vie. …Parfois, nous perdons l’enthousiasme pour la mission en oubliant que l’Évangile répond aux nécessités les plus profondesdes personnes, parce que nous avons tous été créés pour ce que l’Évangile nous propose : l’amitié avec Jésus et l’amour fraternel. »[lxvi]Aller sur le chemin, c’est nous laisser saisir par cet inattendu de la rencontre et écouter les motions de l’Esprit Saint pour y répondre avec adéquation.

 

Synthèse

Le récit de Bartimée peut se comprendre sur deux versants, celui du croyant au bord du chemin qui s’ouvre à l’illumination du Christ, et en même temps le chemin du croyant qui va jusqu’à la croix et connait la résurrection. Le récit d’une passion ou nous nous retrouvons dans la présence du Seigneur. « Jusqu’à maintenant, j’ai erré dans l’espérance de trouver Dieu, mais puisque tu m’illumines, ô Seigneur, je trouve Dieu par toi, et je reçois le Père de toi, je deviens ton cohéritier, puisque tu n’as pas eu honte de m’avoir comme frère. Effaçons donc, effaçons l’oubli de la vérité, l’ignorance : et enlevant les ténèbres qui, comme un brouillard pour les yeux, nous empêchent de voir, contemplons le vrai Dieu… ; car une lumière du ciel a brillé sur nous qui étions plongés dans les ténèbres et prisonniers de l’ombre de la mort, [une lumière] plus pure que le soleil, plus douce que la vie d’ici-bas »[lxvii]Que cette simple méditation du passage de l’Evangile soit l’occasion pour chacun de nous, de nous laisser saisir par l’esprit d’audace, afin de  reconnaitre cette lumière intérieure car elle vient à notre rencontre. Illumination de l’Esprit Saint, ou nous témoignons avec ferveur de la joie de croire en ce bonheur appelé à être universelle dans la relation personnelle, un bonheur à vivre avec confiance et dans la persévérance. Comme un cri qui traverse nos surdités pour s’imposer avec vigueur dans une transformation de tout notre être. Oui il est vivant, l’amour est vivant et se propose comme un don, gratuit, personnel, et radical. « Mais à minuit un cri retentit: Voici l’époux! sortez à  sa rencontre! »

Marc 10,46-52

« Et[1]ils vont à Jéricho[2]. Et lui[3], partant[4]de Jéricho[5], et ses[6]disciples, et une foule[7]raisonnable[8], le fils[9]de Timée, Bartimée, aveugle mendiant[10], était assis le long[11]du chemin. Et entendant que Jésus le Nazaréen, il est[12](là). De son chef[13]il cria[14]et dit « Fils de David[15], Jésus, aie pitié de moi[16]. Et rabroué[17]par plusieurs afin qu’il se taise[18]celui-ci beaucoup plus criait Fils de David aie pitié de moi[19]. Et s’arrêtant, Jésus dit : Appelez-le. Et ils appellent l’aveugle lui disant : Bon courage[20], lève-toi[21], il t’appelle[22]. Celui-ci ayant rejeté son manteau[23], ayant bondit[24]vint à Jésus. Et lui répondant Jésus dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? «  L’aveugle lui dit ; maitre aimé[25], que je revois[26]. Et Jésus lui dit : Va[27], ta foi t’a sauvé[28]. Et immédiatement[29]il revit et le suivait[30]sur le chemin[31]. » 

[1]Le mot kai = et est répété 13 fois dans le récit, comme une succession dans la narration de ce qui se passe. Il est un mot de liaison naturelle en grecque qui le rend lourd en français mais rythme aussi le récit et lui donne cette juxtaposition d’événements.

[2]Cité appelé autrefois ville des palmiers et reconstruite par Hérode le Grand. A l’ouest de la mer morte et à 35 km de Jérusalem.

[3]Il y a un contraste entre l’entrée à plusieurs, et l’insistance de la sortie de Jésus puis de ses disciple suivit de la foule. De fait Jéricho chez St Marc est une étape, alors que chez St Luc, c’est le commencement de la lumière, extérieur pour l’aveugle, et intérieur en allant demeurez chez Zachée

[4]Partir, s’en aller (mot qui comprend le sens des sentiments, de l’affection)

[5]La sortie de Jéricho est comme une conquête de la terre promise pour Josué, et l’accomplissement définitif de l’alliance avec Jésus

[6]Il y a une insistance entre ceux qui suivent Jésus, les disciples, et l’anonymat d’une foule dans l’article indéfini.

[7]Le mot foule est employé souvent par les évangélistes, en rappelant cette ambivalence qu’elle est soit favorable avec Jésus (lors des guérisons), soit hostiles (dans la Passion), soit indifférente à la misère qui passe (comme Bartimée), mais représente en même temps cette universalité de la présence de Jésus au monde. Une foule, , une multitude, une bande armée (avec Juda).

[8]Assez nombreux, suffisant en capacité (suffisant pour faire des choses) et avec la notion de discernement d’où la proposition du mot raisonnable qui en français peut avoir les deux sens.

[9]La filiation est primordial, Jésus se présentera comme le fils de l’homme, appellera ses disciples dans cette filiation au moment important, Simon fils de Jean, m’aies-tu

[10]C’est une fonction, il était un aveugle et un mendiant. La voie de conséquence dans les traductions aveugle mendiant (Bible de la liturgie) ou mendiant aveugle (Bible de Jérusalem) induit une causalité. C’était un anawim, un pauvre de Dieu

[11]Le long, au bord du chemin, dans cette comparaison par rapport à ceux qui sont sur le chemin. Une marginalisation.

[12]Il est, en grec, l’insistance sur la présence de Jésus. Nous ne sommes pas comme dans St Luc ou St Matthieu, sur un une aventure ou Jésus fait juste passer par là, ici c’est la présence de Jésus qui est souligné, comme une existence qui est appelé à se manifester.

[13]Pas souvent traduit, le mot signifie diriger, etre chef, traduit parfois par commencer à, non traduit dans le texte liturgique.

[14]Crier qui vient du mot croasser.

[15]Titre messianique populaire, comparé à un acte de foi.

[16]Traduction du grec eleison que nous reprenons à la formule pénitentielle  Kyrie eleison

[17]Forme négative de montrer du respect, timao, proche du nom timée d’ailleurs.

[18]Qu’il se taise comme la mer déchainée, qu’il se taise comme le silence des muets.

[19]Notons que la répétition de la demande de miséricorde est un acte d’humilité. Par deux fois il se soumet au bon vouloir de Dieu dans l’humble attente d’un signe efficace annonce du royaume. L’enfer est cet enfermement qui refuse le secours de Dieu. Le fait de répéter deux fois marque un engagement, ce n’est pas une parole en l’air mais un acte de la volonté qui engage toute la personne.

[20]Avoir du courage, avoir confiance, il doit être traduit dans un sens de bienveillance.

[21]Même mot que celui employé pour designer la résurrection du Christ. Il s’est levé d’entre les morts !

[22]Dans la foi n’y a-t-il pas le mystère de l’élection ? Cet appel de Jésus dans notre vie qui attend de notre part une réponse.

[23]Unique endroit dans le Nouveau Testament ou l’on parle de manteau. Mais Eli jeta son manteau comme un appel pour Elisée, l’inviter à le suivre. Pareillement le rejet du manteau de Bartimée, n’est ce pas rejeter l’esprit de ce monde, pour aller à la suite du Christ ?

[24]Le bien aimé du cantique des cantiques, bondit sur les collines, cette ivresse de l’amour qui multiplie l’énergie.

[25]En même temps plus respectueux car plus familier, plus proche que rabbi, il est employé une autre fois avec Marie-Madeleine lors de la résurrection du Christ au tombeau chez Jean

[26]Même mot pour le parallèle de Matthieu. « Jésus leur toucha les yeux et aussitôt ils recouvrèrent la vue. » ce verbe revoir est dans la promesse de la Bonne Nouvelle annoncée par Isaie Mt 11,5 « les aveugles voient et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et  les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ». Mais le mot est aussi employé chez Marc à la résurrection du Christ « Et ayant levé les yeux, elles virent que la pierre avait été roulée de côté » Ms 16,4 . Il apparait aussi lors de la multiplication des pains comme un temps d’action de grâce promis à tous. Chez St Luc il apparait dans le parallèle et dans les mêmes conditions, mais chez St Jean il apparait sur le texte dit parallèle Jn 9. Enfin dans les actes, le mot est utilisé pour la conversion de Paul, et le recouvrement de sa vue. Comme un changement de regard qui va vers l’essentiel, au service du Rédempteur. Un dévoilement du mystère

[27]L’élection introduit à la mission et nous demande alors ce deplacement pour annoncer. D’aller en paix Mc 5,34, nous de poseder de nous-mêmes pour emmagasiner le trésor du ciel Mc 10,21, un envoie en mission à la résurrection Mc 16, 7, aller… conduire… être attentif à l’appel et en même temps lui donner une réponse dans notre libre acceptation, ou repartir tout triste…

[28]Il y a bien un lien entre le fait d’être sauvé et le fait d’être guéri, cette nouvelle vie qui montre une lumière que l’on veut suivre.

[29]Directement, notion d’immédiateté (avec quelque chose de droit, d’a niveau, ajuster), 41 fois utilisé par St Marc (contre 16 fois dans les autres Evangiles et dans les actes). Traditionnellement traduit par aussitôt.  Utilisé en Marc 1,3 pour rendre droit le chemin, ou en Mc 14,45 aussitôt le chant du coq. L’immédiateté de l’action de Dieu et de son efficacité. Immédiateté de la liberté de l’homme qui le suit ou s’en sépare. Mc 15,1 aussitôt, les prêtres l’emmenèrent à Pilate.

[30]Dans le parallèle de St Luc, il y a une note d’exultation, « en glorifiant Dieu… et tout le peuple..célébra les louanges de Dieu.

[31]Soit on est à côté du chemin et on attend le temps qui passe, soit on est sur le chemin pour aller vers, suivre de manière transformée et transformant.

Qui feront de toi, ô ma fleur

 

Vois l’amour te tendre ses bras téméraires
Ils ne sont point de chair, mais arrêtent les guerres
Puissances et bontés d’une étreinte libératrice
Qui feront de toi, ô ma fleur, l’impératrice

Écoute ! L’amour a cette voix envoûtante
Qui fait fuir la médiocrité déroutante.
Harmonies du cœur et de l’esprit radieux
Qui feront de toi, ô ma fleur, la joie des yeux

Goûte l’amour, saveur de l’immortalité
Sans aucune date de péremption annoncée
Nourritures des dieux pour le simple au cœur pur
Qui feront de toi, ô ma fleur, effluves du futur

Touche l’amour, velours de nos âmes désirs
et qui laisse passer sous le pont des soupirs
Sensations de bien-être dans une communion
qui feront de toi, ô ma fleur, l’unique raison

Sens l’amour, jusqu’à en perdre connaissance
Défaillir, sans renier toutes tes romances  
Effluves ensoleillées au doux lendemain
Qui feront de toi, ô ma fleur, l’unique parfum

Père Greg – Curé

Ensemble paroissial de Joinville le pont

 

 

 

 

 

 

 

 

[i]Ps 54,17.18b

[ii]L’accord entre les Évangiles, 2, 65, 125 : PL 34, 1138 – St Augustin

[iii]Ps 54,10b.11

[iv]St Bernard de Clairvaux, œuvres mystiques

[v]Ps 54,2-3a

[vi]Josué 6,10

[vii]Ps 54,7-8

[viii]Ps 54,20

[ix]&52 note préliminaire sur la nouvelle évangélisation

[x]&56/1 imitation de Jésus Christ

[xi]Ps 61,6

[xii]&24 Gaudium et spes

[xiii]Cf. Concile Œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 29: AAS 58 (1966) 1048-1049.

[xiv]&144 Doctrine Sociale de l’Eglise

[xv]Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens, 22: AAS 73 (1981) 634.

[xvi]&148 Doctrine sociale de l’Eglise

[xvii]Is 43,4

[xviii]Ps 138,13-14a

[xix]&222 Doctrine sociale de l’Eglise

[xx]Homélie Benoit XVI du 25 octobre 2009

[xxi]&222 Doctrine sociale de l’Eglise

[xxii]JP Sartre

[xxiii]Bernard Forthomme

[xxiv]Ps 118,28-29

[xxv]Ps 118,105

[xxvi]& 34 Evangelii Nuntiandi

[xxvii][xxvii]Bioéthique, question pour un discernement, P. d’Ornellas, Paris Lethielleux DDB p 10-11 in la dignité de la procration

[xxviii]Homélie du pape Francois de clôture du synode 28 octobre 2018

[xxix]Gaudium et spes

[xxx]Jacques Maritain, revue thomiste, 1969

[xxxi]Jeremie 2, 15-17

[xxxii]Ps 118,49-50

[xxxiii]P 285 Staretz Silouane, de L’humilité

[xxxiv]Ps 118,145-147

[xxxv]Proposition4. & 25 Verbum Domini

[xxxvi]&94 Vita consecarat

[xxxvii]  cf. Jn 6, 30

[xxxviii]cf. Jn 2, 11 ; 6, 47 ; 12, 44

[xxxix]& 18 Lumen fidei

[xl]&122 Verbum Domini

[xli]7èmeDemeure Ste Thérèse d’Avila

[xlii]Const. dogm. sur l’Église Lumen gentium, n. 40.

[xliii]cf. Mt8, 18-20 ; 10, 37-39 ;Mc8, 34-38 ; 10, 17-21 ; Lc9, 57-62 – & 27 Pastores dabo vobis

[xliv]Homélie du pape Francois de cloture du synode 28 octobre 2018

[xlv]&39 Dieu est amour

[xlvi]&7 Lumen Fidei

[xlvii]& 10 Gaudate et exsultateConst. dogm. Lumen gentium, sur l’Église, n. 11.

[xlviii]&57 Lumen Fidei

[xlix]Cardinal Sarah

[l]&4 Lumen Fidei

[li]&7 Lumen Fidei

[lii]Chapitre 7 – Château Intérieur – Ste Thérèse d’Avila

[liii]cf. Jn 9, 5

[liv]Homélie du pape Francois de cloture du synode 28 octobre 2018

[lv]&13 Lumen Fidei

[lvi]Ps 118 9

[lvii]& 12 Lumen Fidei

[lviii]Ps 72,22

[lix]&1 Lumen Fidei

[lx]& 26 Lumen Fidei

[lxi]Ps 118,169

[lxii]&26 Gaudate et exsultate

[lxiii]&5 Lumen Fidei

[lxiv]&22 Lumen Fidei

[lxv]&264 Evangelii Gaudium

[lxvi]&265 Evangelii Gaudium

[lxvii]St Clément d’Alexandrie – Protreptique, 113, 2-114, 1