Lettre de rentrée 4/4 : l’humilité

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 « Il s’est penché sur son humble servante »

 

« Il s’est penché sur son humble servante », Marie, par l’accueil de la parole de l’ange, par son action de grâce, reconnait la manifestation de Dieu dans sa vie, c’est une reconnaissance pleine de louange et pétrie des Ecritures où la Vierge elle-même nous associe. A chaque fois que nous prions le Magnificat, nous rappelons les bienfaits de Marie dans sa vie et dans la vie de l’Eglise. Car l’humilité est comme une relation à Dieu dans la confiance de l’amour. N’y a-t-il qu’une définition de l’humilité ? Souvent on l’oppose à l’orgueil, mais elle contrarie davantage la vanité, car l’humilité est certes une disposition intérieure, mais elle se vérifie dans la relation. Notre pratique de la foi est d’abord un acte d’humilité envers Dieu dans la confiance en sa providence.

 

            La Parole dès le commencement du monde, est ce qui structure notre vie à travers ce que Dieu nous dit et le contrat d’alliance bâti sur la liberté de nos choix et la constante fidélité à sa présence. «  Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité,» Ce langage de l’amour s’égrène dans le cœur, toujours avec douceur et sans jamais s’imposer. Une liberté de l’amour qui se propose malgré sa force dans la vérité et l’ajustement à notre vocation, mais jamais ne tyrannise. C’est le lieu de la communion par excellence et de la conversion par un témoignage efficace. L’humilité c’est le lieu de la vérité de l’amour dans la réalité de nos limites. A travers elle nous travaillons notre confiance inébranlable à Dieu, car c’est Lui qui fait, et nous sommes à son service. « C’est Dieu qui agit pour produire en vous la volonté et l’action selon son projet bienveillant. Faites donc tout sans récriminer et dans discuter »[i]. L’obscurité de la foi peut être tenace, hélas, mais l’humilité maintient l’amour vaille que vaille. Une persévérance où nous nous décentrons de nous-mêmes pour nous rapprocher inexorablement de Dieu. Une attitude qui se vérifie dans notre témoignage, et l’annonce de la joie de l’Evangile. « Défendre la vérité, la proposer avec humilité et conviction et en témoigner dans la vie sont par conséquent des formes exigeantes et irremplaçables de la charité. »[ii] Une annonce vécue en toute liberté au nom même de cette humilité, qui transforme, qui émerveille et qui accompagne sur le chemin de l’amour absolu du Royaume. Les épreuves de l’angoisse, et de la désespérance nous rendent vulnérables. Les situations de vie et la problématique du mal et de la souffrance nous fragilisent. Mais dans une démarche d’abandon à la grâce et d’appel au secours de la présence de Dieu, tout est possible car « la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée ».

 

1     Dieu se manifeste et l’homme humble s’en aperçoit et l’accueille

 

            «  Grande est la puissance du Seigneur, et les humbles lui rendent gloire. » La gloire de Dieu se manifeste pour ceux qui le reconnaissent comme le Tout Puissant. Reconnaitre la lumière de Dieu dans notre vie et Lui faire place, c’est reconnaitre nos limites humaines et en même temps la grâce de notre vocation d’image de Dieu. L’humilité est donc la reconnaissance de l’ajustement de la relation entre Dieu et nous, et le poids qu’Il a dans notre histoire. Notre vie a du sens parce que Dieu est notre seule et unique valeur, et que nous refusons toute forme d’idolâtrie. Plus encore l’humilité est cette capacité de transformation en désirant sans cesse nous ajuster au Seigneur et fuir les situations de  refus de conversion.

 

            Dieu se révèle dans l’amour et en même temps frappe à la porte de notre Coeur pour que nous lui laissions toute la place. Une erreur serait de penser qu’une fois qu’on l’a invité dans notre vie, cela suffit. Hélas, il se tiendra à la dernière place, jusqu’à ce que nous l’invitions pour être au cœur de notre vie. Laisser Dieu à la dernière place de nos choix de vie, c’est accepter l’idolâtrie au centre, dans la superficialité, l’immédiateté, et la modernité d’une involution. Or Dieu continue de se manifester pour que nous puissions vraiment l’accueillir pleinement. Pourquoi nous ? qu’avons-nous mérité ? Rien, mais Lui va dans tous les chemins accueillir les pauvretés de ce monde pour en faire la richesse du royaume. Probablement parce que plus nous avons conscience de nos pauvretés, plus nous avons conscience de sa grandeur, et de sa présence indispensable dans notre vie. C’est Lui qui nous met debout et nous envoie en mission, et c’est à nous de lui faire confiance, et de répondre qu’il soit fait selon sa Parole. Marie a été l’exemple parfait de cet humble amour balloté dans un quotidien avec toutes les difficultés inhérentes à notre condition, mais en même temps qui découvre, joie, après joie, que Dieu accomplit ce qu’il a promis. La Théotokos a confiance et du coup voit la manifestation de Dieu dans sa vie.

 

       1.1   L’humilité de la présence

            Face au péché d’idolâtrie de l’homme, Dieu peut se révéler comme terrible, manifestant sa puissance à travers le prophète Eli et l’histoire de l’égorgement des 400 prêtres de Baal. La puissance de Dieu se manifeste par la victoire sur les ennemis et leurs anéantissements, cependant Eli est appelé à une autre expérience moins spectaculaire mais plus efficace. Effectivement la mise à mort des prêtres de Baal impose une fuite du prophète pour ne pas encourir la colère de la reine attachée à ses idoles. Ici vient la rencontre du Dieu d’amour non dans le fracas des signes, mais par la proposition de faire un détour sur sa sainte montagne et enlever nos souliers pour pénétrer dans la terre sacrée. «  Le Seigneur dit : « Sors et tiens-toi sur la montagne devant le Seigneur, car il va passer. » À l’approche du Seigneur, il y eut un ouragan, si fort et si violent qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan ; et après l’ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ;  et après ce tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n’était pas dans ce feu ; et après ce feu, le murmure d’une brise légère. »[iii] Et Dieu parle au milieu de cette brise légère, dans l’écoute de l’homme qui se tient disponible et prêt à accueillir la révélation. Comme le buisson ardent Il se propose à la rencontre. Il est comme ce pas, cette voix dans le jardin qui permet à l’homme soit d’être son familier, soit de se cacher honteux de son péché. Dieu interroge parce qu’il recherche notre pleine adhésion à sa volonté d’amour. « Dieu révèle ce qu’il est par ce qu’il fait »[iv]. Et l’humilité est une trace de la simplicité de l’amour qui se laisse saisir ou pas, selon notre disponibilité et l’accueil de la grâce.

 

 

       1.2   L’humilité de la mort passe par l’humiliation de la croix

            Jésus accepte l’humilité de la mort comme un passage de l’homme dans le silence des vivants, et la présence de l’éternité. L’humanité de Jésus prend fin, et en même temps sa divinité demeure. Parfois l’humilité se vit dans l’humiliation comme lieu d’imprégnation de la grâce du détachement. Si facile à dire et à écrire, et si difficile à vivre au quotidien.   La mort du Christ est pour nous l’occasion de l’imiter à travers l’offrande de nos souffrances et de ce que nous pouvons subir, même si cela n’est pas juste, même si cela n’est pas normal. Souffrance d’un couple stérile, ou d’une famille ayant des personnes portant un handicap ! Chacun est appelé à se configurer à la passion du Christ et à vivre la volonté de Dieu sans sublimer des désirs désordonnées dans une vaine recherche certes très technique, mais pleinement immorale. Un des travers de la théologie de la libération est justement ce manque d’humilité qui s’arroge la force de coercition comme action dite évangélique. En face l’excès de la théologie de la prospérité s’égare dans un mercantilisme dangereux de l’histoire en mettant l’humiliation sous l’angle du péché et de la condamnation de Dieu.

 

L’humiliation n’est qu’un effet collatéral de l’humilité, comme la purification par le détachement, et la simplicité de vie dans un climat d’artisan de paix. Voir l’humiliation comme une finalité de l’humilité serait comprendre l’amour sous l’angle des déchirements des choix à opérer. Une vision très réductrice de l’appel à la joie. Il n’en demeure pas moins que l’humilité est un travail du cœur dans un approfondissement de l’amour et de l’intelligence de la foi.  « Il n’est point d’homme si parfait et si saint qui n’ait quelquefois des tentations, et nous ne pouvons en être entièrement affranchis. Mais, quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d’être souvent très utiles à l’homme parce qu’elles l’humilient, le purifient et l’instruisent. »[v] L’amour transforme notre être non en possédant mais en disciples au service de Dieu. L’humilité est bien l’œuvre de cette transformation qui nous demande en même temps le dépouillement du vieil homme et de ce qui conduit au péché en mettant en lumière ce qui nous retient, et en purifiant toute notre vie. Il s’agit en profondeur de retrouver la paix et la joie, fruit de l’Esprit Saint.

 

 

            N’y a-t-il pas la même réalité de l’humilité à travers Cana, en obéissant à sa mère pour faire le miracle, sans se montrer, de manière effacée, et l’humiliation de la croix avec les outrages de l’humanité qui le refuse ? Une même humilité avec deux réponses de l’homme, l’une dans l’émerveillement du bon vin, l’autre dans l’atteinte à la dignité de l’homme et un refus de fraternité. Ce n’est pas tant l’humilité comme chant d’amour que nous voyons là, que la réalité de la perception vécue en nous-mêmes et chez les autres. Mais justement l’amour demande la radicalité du don et dans l’humanité l’acceptation de l’abandon au juste amour et amène à donner sa vie. L’engagement des consacrés est ici à comprendre comme un chemin de joie, même s’il y a aussi l’abnégation, un chemin de service, même s’il y a aussi la servitude. Un chemin pour tout baptisé à être disciple dans la joie de l’Evangile avec la grâce de la communion dans la réception des frères, et les turpitudes de la persécution dans un refus pour l’autre d’entendre la vérité et de se laisser transformer. A travers la douceur et l’abandon à la divine providence, l’humilité devient la lumière véritable de l’amour don. Ne peut-on pas dire que l’humilité est un acte de contemplation de l’action de Dieu dans notre vie et d’action de grâce pour ce qu’il fait pour nous et pour nos frères ? « Adorer Dieu, c’est comme Marie, dans le Magnificat, le louer, l’exalter et s’humilier soi-même, en confessant avec gratitude qu’Il a fait de grandes choses et que saint est son nom[vi]. L’adoration du Dieu unique libère l’homme du repliement sur soi-même, de l’esclavage du péché et de l’idolâtrie du monde. »[vii] La confession de notre foi, de la proposition de la force de la vérité dans la douceur, et en artisans de paix s’appelle l’humilité. Car elle manifeste non par nous-mêmes, mais par l’action de Dieu la puissance de Sa Parole, il y a en même temps une acceptation de la volonté de Dieu et un renoncement à nous-mêmes.

 

       1.3   L’humilité de la résurrection

            Souvent nous entendons parler de l’humilité de l’incarnation du Christ à Noël mais moins souvent nous méditons sur l’humble manifestation de la résurrection, signe éclatant néanmoins il ne s’impose pas dans la grandiloquence, mais bien dans le changement du cœur. Et les disciples d’Emmaüs, ont bien compris le phénomène de la résurrection, toutefois ils doivent méditer les Ecritures et ouvrir leur quotidien à la présence de Jésus pour le reconnaitre dans la fraction du pain et du vin. Là encore une démarche humble qui ne fanfaronne pas mais se laisse découvrir et demande un acte de foi. Comme l’humilité de Thomas, en effet il reconnait que son scepticisme n’était pas fondé et accepte de se convertir en accueillant Celui qui est « Mon Seigneur et Mon Dieu ». Nous regardons l’extraordinaire de la manifestation de Dieu et la joie qu’elle procure, mais parfois nous laissons nous échapper la démarche de l’humble présence pourtant toujours active à travers l’illumination de l’amour. Que ce soit à la croix ou à la passion, l’humilité sous tous ses aspects se révèle pleinement comme la relation amoureuse de Dieu respectant la pleine liberté de l’homme.

 

            L’amour se révèle par des signes ce qui n’est pas incompatible avec l’humilité. Dès l’aurore, là où tout dort encore dans la ville nous sommes invités à cheminer à la rencontre du Seigneur, malgré nos peines et les parfums pour l’ensevelissement. La réalité humaine est là pour accompagner avec les derniers rites l’hommage à la dignité de l’homme. Ces gestes simples qui redisent le lien fraternel dans le respect des morts et la gratuité du service rendu. La démarche de l’amour ne va pas sans inquiétude, et sans interrogation ce qui est le propre de l’humilité. Pas de certitude irrationnelle, mais une proposition du cœur appelé à se laisser pétrir par la présence du Seigneur.  L’angoisse est là devant les signes que l’on ne comprend pas « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. »[viii] Pierre et l’autre disciple courent à la rencontre, et Jean « vit, et crut »[ix] dans une humble constatation conforme à la fidélité à son Seigneur. Un signe lui suffit pour croire, pas la peine d’aller au spectacle et de rechercher tous les numéros. Ce qu’il voit conforte sa foi et il vit le basculement du disciple prompt à partager sa joie de la présence du Seigneur. « Il a enflammé les cœurs de ses disciples pour qu’ils cherchent, tout en permettant qu’ils ne trouvent pas tout de suite. Ainsi, leur âme faible et tourmentée de tristesse en même temps qu’elle se purifiait pour trouver, devenait aussi d’autant plus motivée pour conserver ce qu’elle cherchait après l’avoir trouvé, qu’elle avait davantage tardé à le découvrir »[x]. Nous pouvons comprendre alors que le fait de voir et de nous laisser transformer dans l’acte de foi est une purification intérieure et en même temps une acceptation de l’humilité de l’amour proposée comme lieu de rencontre. Non seulement nous devons nous retourner mais ce n’est pas pour le vide, nous devons aussi entrer en relation, avec Celui qui est notre Rédempteur. Oui nous devons nous retourner, cela est vrai, mais certainement pas en recherchant le vide intérieur. Le retournement et le détachement de soi-même est toujours dans notre vocation d’être en relation, et ainsi recevoir la révélation d’un Dieu vivant qui s’invite au seuil de notre vie pour que nous lui fassions place. Il nous faut nous arrêter sur cette notion de vide et de relation. Trop souvent il y a une confusion même dans la définition de l’humilité, comme un lieu d’absence et de négation de soi, en quelque sorte d’un vide d’être. Ce n’est pas juste. L’humilité est d’abord une invitation à un décentrement pour reconnaitre notre Dieu, et enfin s’apercevoir de sa présence à nos côtés. Il y a dans l’humilité une notion de simplicité de vie et de détachement de soi, mais toujours accompagnée d’une recherche du désir de Dieu et de l’accueillir dans notre vie. La recherche de faire le vide dans un décentrement qui en oublie l’image de Dieu déposée en nous, est une sortie dans le lieu où il y a pleurs et grincements de dents, la recherche du vide intérieur amène inexorablement à la solitude et à la désespérance. Au contraire, l’humilité sait reconnaitre avec reconnaissance la présence de Celui qui peut tout pour moi  .

 

Un ange de Dieu descend du ciel et vient rouler la pierre et s’adresse aux femmes pour leur dire «  Vous, soyez sans crainte ! Je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité, comme il l’avait dit. »[xi] La présence de l’ange impose la réalité de l’événement de la résurrection comme bénédiction de Dieu qui envoie son messager. Et le messager nous envoie comme témoins de la résurrection. Tous nous avons reçu la foi par des témoins et nous témoignons de notre vie spirituelle par les actes que nous posons et la qualité de notre vie. L’humilité n’est donc pas à comprendre comme l’absence de signe, ou que des signes indirects, mais bien dans la confiance en ce qui est vu, et par la confiance dans les témoins ayants eux-même l’expérience de la relation véritable avec notre Seigneur. Mais le témoignage est déjà méditation des Ecritures « Alors elles se rappelèrent les paroles qu’il avait dites. »[xii] L’humilité des signes se vit dans l’accueil de la Parole de Vie. Comme un lieu de réalisation de l’alliance de Dieu avec l’homme et continue de se dérouler dans le temps en ne cessant jamais de s’accomplir. Certes nous pouvons être en butte à la rigidité du cœur. « Quand ils entendirent que Jésus était vivant et qu’elle l’avait vu, ils refusèrent de croire. »[xiii] Parce que l’humilité ne s’impose pas, et que l’orgueil peut empêcher de voir les évidences, malgré l’avalanche des témoins. Et le Christ nous interpelle aussi à faire confiance même si les signes passent par d’autres médiations. Il n’en demeure pas moins vivant ! «  Enfin, il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table : il leur reprocha leur manque de foi et la dureté de leurs cœurs parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient contemplé ressuscité. »[xiv] La relation amoureuse dans l’humilité peut se retrouver confrontée à la vanité de ceux qui refusent un décentrement de leur propre douleur. Le refus des apôtres est aussi à comprendre comme apitoiement sur soi-même. Ils n’ont pas cru car leur peine était profonde et refusaient d’entendre la bonne nouvelle, tant que le signe ne se manifestait pas à eux directement. Nous faut-il tomber du cheval de notre suffisance et connaitre la cécité de la souffrance humaine pour enfin se laisser illuminer par le Christ notre Rédempteur ?

 

C’est pourquoi la vérité de l’amour demande des signes dans le quotidien des hommes, et Jésus se montre comme signe de joie, une réalité de l’amour vécu pour l’éternité. Par conséquence la vision du Christ nous invite à partir en Galilée, dans la maison de nos pères pour fonder notre appel dans l’enracinement familial et à s’ouvrir à la joie d’être sauvés. L’humble passage du missionnaire est d’accueillir la Parole à travers son histoire propre, et en laissant résonner dans la vie de ses proches, de ceux qui connaissent nos limites, nos faiblesses, et en même temps y trouver les trésors cachés. La foi est un bouleversement intérieur, et une impérieuse transformation, et en même temps demande un retour aux sources et aux réalités de toute notre vie. Une fois dans l’enracinement familial nous pouvons aller de toutes les nations faire des disciples parce que nous avons l’humble connaissance de nous-mêmes pour comprendre nos limites, et entrer en compassion pour nos frères qui éprouvent les mêmes difficultés.  Etre témoin dans les signes à montrer comme lieu d’authenticité en expulsant  les démons guérissant les malades. Ensuite à chacun d’y croire et d’accepter ce que Dieu a fait, ou de refuser en y trouvant un artifice littéraire, ou une cause psychique. L’humilité de l’amour par définition ne s’impose pas mais se propose comme une nouvelle relation où la liberté peut pleinement s’exprimer dans un choix de bonheur.

 

       1.4   L’humilité de l’amour dans la médiation du témoignage

            Dieu passe par des gens étranges parfois. Abraham, avancé en âge, Moïse qui est bègue, Gédéon jeune et sans expérience, David encore adolescent, jusqu’aux disciples composés de zélotes, de simples pécheurs illettrés, de peureux, et même de traitres. Et pourtant Dieu se manifeste. L’humilité de l’amour dans le témoignage de personnes si faibles, montre aussi que la Parole n’agit pas par la force des personnes concernées, mais qu’en elle-même elle descend sur terre et ne remonte pas sans porter du fruit. Les personnes servent de médiation malgré les limites humaines. Les saints et les amis du Christ «  étaient étrangers au monde, mais unis à Dieu et à ses amis familiers. Ils se regardaient comme un pur néant, et le monde les méprisait; mais ils étaient chéris de Dieu, et précieux devant lui. Ils vivaient dans une sincère humilité, dans une obéissance simple, dans la charité, dans la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus parfaits et plus agréables à Dieu. Ils ont été donnés en exemple …et ils doivent nous exciter plus à avancer dans la perfection, que la multitude des tièdes ne nous porte au relâchement. »[xv] Nous sommes saisis par l’action de Dieu par sa Parole, et nous devons nous laisser interpellés même si les témoignages de vie ne sont pas extraordinaire. C’est le Seigneur qui fait, c’est Lui qui nous conduit, et il nous faut toujours le regarder dans notre vie avant d’entrer dans un jugement sur nos frères. Il est la source de la vie, l’unique, et  nous défait de l’idolâtrie.

 

            Nous avons un obscurcissement idéologique lorsqu’on refuse d’entendre même de la partie adverse une proposition qui est bonne. Or Dieu passe par tous les moyens pour se révéler. « Il est interdit de pécher contre la vérité »[xvi] et la vérité on doit la prendre où on la trouve.  L’humilité sait trouver la vérité de l’amour, là où elle se propose, et Dieu continue de se révéler malgré nos limites humaines. Le témoignage de la parole de Dieu se fait par des médiations humaines et révèlent encore plus profondément cette participation à l’amour dans ce que nous sommes avec nos pauvretés et nos richesses.  « Marie est devenue la première de ceux qui, «servant le Christ également dans les autres, conduisent leurs frères, dans l’humilité et la patience, jusqu’au Roi dont on peut dire que le servir, c’est régner»[xvii], et elle a pleinement atteint cet «état de liberté royale» qui est propre aux disciples du Christ: servir, ce qui veut dire régner! »[xviii]

2     L’humilité  arme du combat spirituel

            Les tentations du monde exercent pour nous l’humilité et la vigilance par le combat spirituel, afin de grandir dans la fidélité à Dieu et la cohérence à nos choix qui s’ancre dans le temps. Tout passe, mais l’amour demeure. Ce n’est pas dans la violence de l’orgueil ou la suffisance de la vanité que nous trouverons le sens de la vie, mais par l’émerveillement d’un Dieu humble et il continue de venir à notre rencontre, de se faire don pour nous par l’incarnation du Fils et l’Eucharistie que nous sommes appelés à vivre. Il est don par la personne de l’Esprit Saint. La liberté de l’amour n’est pas dans une volonté de dominer, mais au contraire celle de prendre la dernière place et de vivre la joie de la relation ajustée à la volonté de Dieu dans le service du prochain. Une gratuité de l’amour dans une relation ajustée au don sincère de soi-même et au service. Parce que l’humilité est d’abord un partage de l’amour et une attention à tous, notamment à ceux qui sont faibles. L’humilité de l’amour se partage dans le pardon, comme lieu de réconciliation et de transformation de la relation fraternelle. Dans l’humilité tout est possible, même l’impossible trouve des solutions car rien n’est figé et Dieu peut alors agir. Le retournement des cœurs grâce à l’humilité est beaucoup plus puissant que ce qui est montré. Dans la faiblesse de la croix, c’est la grandeur de la résurrection qui se manifeste vraiment.

 

       L’orgueil de la souffrance

            Il y a une forme d’orgueil de mettre Dieu en procès à cause de la souffrance dans le monde, et nos propres faiblesses. Rendre Dieu responsable de nos actes est assez paradoxal. Ne sommes-nous pas collectivement responsables de nos actes ? N’avons-nous pas à nous demander des comptes sur la vie fraternelle et la recherche du bien commun ? La position de victime n’est-elle pas une échappatoire à notre propre responsabilité et  une échappatoire à l’appel de vivre l’autonomie dans la liberté des enfants de Dieu ? Quand il ne s’agit pas cyniquement de justifier nos propres errances, et d’y trouver un prétexte ! L’humilité n’est pas une question d’équilibre mental, St Benoit labre, mendiant et un peu simple d’esprit, portait une vraie ferveur et une profondeur spirituelle accessible à tous. Son humilité se vivait dans une disponibilité qui demandait l’attention du frère pour l’aider dans sa quête spirituelle. Et une des attaques du démon se fait par la souffrance pour justifier le mal, il nous faut résister. Or c’est par l’humilité et la subordination au Christ que nous pouvons vivre l’épreuve comme un temps de configuration à la passion, et trouverons le passage pascal.  Rien ne doit faire obstacle à la docilité de l’Esprit Saint, rien ne doit faire rempart, quand bien même il y a un bien fondé, tout doit être remis à la volonté de Dieu et à notre capacité d’obéissance, même si nous ne comprenons pas bien. Or le diable nous attaque sur l’obéissance comme lieu de faiblesse et d’humiliation, et sur la volonté de Dieu comme un hasard qu’il nous est possible de dévier puisque nous en avons la filiation. L’attaque est rude, et le combat acharné, mais celui qui garde l’humilité du cœur, sait bien que c’est sa vocation première créée à l’image de Dieu et sa dépendance, et il en appelle alors à sa révélation dans l’aujourd’hui afin d’en témoigner auprès des frères. « Quand la consolation vous est ôtée, ne vous découragez pas aussitôt; mais attendez avec humilité et avec patience que Dieu vous visite de nouveau: car il est tout-puissant pour vous consoler encore plus. »[xix]

 3     L’humilité est une présence qui se propose

            La recherche de la dernière place, n’est pas une recherche d’écrasement, mais d’effacement, ce n’est pas la même chose, même si nous faisons trop souvent une confusion entre les deux termes. Nous ne sommes pas appelés à l’humiliation, nous sommes appelés au bonheur de l’amour dans l’humilité du cœur, et cela peut hélas passer par l’humiliation, mais ce n’est pas une recherche en soi. Ce serait un peu voir l’engagement du mariage comme enfermement dans une relation particulière m’excluant de toutes les autres. La fidélité du mariage est bien d’abord un acte d’amour et de bonheur partagé. L’humilité est bien ce bonheur à partager dans le détachement de soi pour vivre la communion avec notre frère. Mais l’amour connait des épreuves, au nom même de la liberté de recevoir le don, et il en va de même pour l’humilité, qui se retrouve être humiliation lorsque l’autre méprise l’amour que nous mettons en relation.

 

Nous avons toujours à essayer de garder intacte  l’image de Dieu qui est en nous, et nous la gardons toujours dans ce service du don de soi-même, et la vérité de l’amour. Qu’entend- on par vérité de l’amour dans ce cas précis ? La vérité de l’amour est un amour de soi et un amour du frère qui va jusqu’à faire silence pour laisser Dieu parler. « Mes paroles sont esprit et vie, et l’on n’en doit pas juger par le sens humain. Il ne faut pas en tirer une vaine complaisance, mais les écouter en silence et les recevoir avec une humilité profonde et un ardent amour. »[xx]  Donner se vie pour la vérité de notre foi est le plus saint témoignage et le principal agent de notre communion. « C’est alors que le peuple de Dieu, et en lui tout croyant, est appelé à professer, avec humilité et courage, sa foi en Jésus Christ, « le Verbe de vie » »[xxi]. Nous avons à témoigner avec humilité de cette vérité de l’Evangile à la lumière de notre foi, et à prendre nos engagements dans notre vie spirituelle, comme dans la vie quotidienne avec pugnacité et persévérance.

 

L’amour s’accueille dans l’humilité, se vérifie dans les choix que nous posons se témoigne par notre vie d’artisans de paix. Demandons au Seigneur de vivre l’humilité comme un lieu de rencontre de l’amour, de déploiement de l’amour, d’action de grâce de l’amour. Vivons toujours à l’écoute, non dans l’arrogance d’un prétendu savoir ou de techniques développées mais dans la gratuité de la relation à l’autre qui me demande juste d’être là, et de l’entendre. Et si l’humilité n’était pas la disponibilité de l’amour en toute occasion ? « Grande est la puissance du Seigneur, et les humbles lui rendent gloire.»

 

Entre effacement et détachement

Celui qui sait se détacher de l’esprit de ce monde pour regarder le Christ et Lui seul uniquement, trouve la complétude. Justement dans la simplicité de vie, l’homme est appelé à entendre la proposition de Dieu et de le suivre. Or nous pouvons vivre dans l’opulence et ne plus avoir besoin de l’essentiel : l’amour. Que de solitudes dans cette course effrénée aux gains, à la première place, et à l’expression du désir le plus désordonnée. Toujours plus loin dans l’instinct, et en même temps, hélas ! plus éloignés de l’intelligence de la foi, de la raison et d’un apprentissage de la sagesse. L’orgueil et la vanité sont les maux du désordre actuel amplifié par le pouvoir médiatique, la folie des avancées technologiques sans recherche du bien et la capacité à se mouvoir dans tous les sens comme une fuite. « Ne vous confiez point en votre science, ni dans l’habileté d’aucune créature, mais plutôt dans la grâce de Dieu qui aide les humbles et qui humilie les présomptueux »[xxii] Car l’amour de Dieu est éclosion de joie, d’un bonheur de communion fragile certes mais qui est si beau.

 

La négation de Dieu est l’abîme de l’ignorance crasse, les pulsions morbides et le désespérant clivage dans la haine. Cette fierté de la loi du plus fort qui en oublie la nature de l’homme d’abord et avant tout image de Dieu, c’est-à-dire, appelé à vivre ajusté à la volonté de Dieu, et appelé à la ressemblance, en étant acteur de la grâce que nous avons reçue et que nous déployons autour de nous. La richesse peut devenir un obstacle à la sainteté dans une jouissance immédiate sans partage et sans réfléchir aux conséquences. Une perte de la fraternité pour faire de la relation un produit commercial. Nous sommes avec d’autres pour un carnet d’adresses, pour des affaires, pour une vitrine de lien social, mais à l’intérieur de nous-mêmes nous sommes vides de Dieu parce que tout est sur l’apparence. Celui qui vit l’humilité du détachement sait la nourriture saine de la gratuité du temps avec l’autre, de l’attention bienveillante dans l’amour pour restaurer la relation et partager la bonne nouvelle de la grande espérance du salut. Nous sommes disciples du Rédempteur lorsque nous accueillons l’amour dans une disponibilité du cœur sans partage. Or l’amour ne peut se partager en deux entre les biens du monde et la joie d’une communion en Dieu. L’illusion voudrait faire croire que cela est possible, mais la réalité nous rappelle à la vertu de prudence, et le discernement.

 

Néanmoins, il serait malsain et tendancieux d’associer richesses matérielles avec péché et pauvreté avec grâce. Le vieux Joseph, conte de Marie-Noelle, rappelle ce vieil homme riche se sentant de trop à la crèche et donnant à ses pauvres frères tout ce qu’il faut pour aller adorer Jésus à la crèche. Or c’est bien lui qui est humble, et les pauvres frères, d’un orgueil massif avec l’insolence de la faucille pour glaner les champs et du marteau pour bâtir des maisons Ils se servent de la faucille pour trancher les têtes et du marteau pour casser les pieds. Dieu n’invite pas à la pauvreté mais au détachement, c’est la première béatitude, si mal traduite, heureux les pauvres en esprit. L’esprit de pauvreté, de simplicité, de ne pas rechercher autre chose que le nécessaire, pour soi, pour sa maison, et pour le bien commun d’une nation. Or parfois il faut avoir de l’argent pour investir, et produire de l’emploi. Il faut rechercher du profit lorsqu’il s’agit d’aider des dispensaires et faire vivre des institutions scolaires. Associer richesse et péché est une faute contre notre frère et donc contre Dieu. Nonobstant cet aspect, il faut bien reconnaitre que la richesse amène plus facilement à la perdition lorsque nous le faisons pour notre usage personnel et que nous en oublions le frère.

 

Peu importe l’inégalité des ressources terrestres tant que nous partageons les biens spirituels dans la prière et la méditation des Ecritures, le service de la charité et la communion fraternelle à travers la fraction du pain, autre nom de l’Eucharistie. Vivre notre foi demande l’humilité du cœur pour être disponible à l’appel au détachement, et ainsi être prêt à la rencontre, et à l’immédiateté de la demande. Trop de nos propositions paroissiales sont ensevelies dans un quotidien qui en oublie l’essentiel. Trop souvent nous restons figés sur une vision de ce qui m’est utile avant une recherche de communion avec l’autre, et de cheminement ensemble. La richesse intellectuelle peut être imbue d’elle-même, de suffisance de soi ,de navigation relationnelle, alors que la simplicité de vie et le bon sens des fidèles rappelle à cette réalité de recherche de ferveur, et d’esprit de communion. L’humilité est alors cette porte d’ouverture à l’autre par la simplicité de l’approche en même temps naïve et bienveillante, comme un petit enfant qui dit bonjour aux inconnus qui passent, sans se préoccuper d’autre chose que de connaitre et d’entrer en relation. Le questionnement du jeune enfant devant des situations qui lui paraissent absurdes, révèle aux adultes les distances égoïstes telles des murailles infranchissables. Cet âge du petit qui ne s’attache pas aux convenances pour rejoindre notre être profond, dans sa fragilité et en même temps dans sa grandeur. Le détachement est alors ce long apprentissage à savoir garder distance par rapport à notre histoire pour être dans cette disponibilité du cœur, malgré tout ce qui fait nos limites, nos richesses et nos pauvretés, nos apparences. Il veut redonner un sens profond à notre vie en recherchant l’essentiel dans l’union à Dieu et la communion fraternelle.

4     L’humilité dans la civilisation de l’amour

« Revêtez-vous tous d’humilité dans vos rapports les uns avec les autres. »[xxiii] Lorsque nous mettons l’amour en premier, alors nous savons nous ajuster dans la relation fraternelle et vivre la liberté de nos choix dans le respect de la dignité du frère, accomplissant ainsi la volonté de Dieu. Une nouvelle solidarité s’installe entre les fils de lumière, à l’aune des Ecritures, la tradition apostolique et dans un esprit de prière toujours renouvelé. « Afin que la prière développe cette force purificatrice, elle doit, d’une part, être très personnelle, une confrontation de mon moi avec Dieu, avec le Dieu vivant. D’autre part, cependant, elle doit toujours être à nouveau guidée et éclairée par les grandes prières de l’Église et des saints, par la prière liturgique, dans laquelle le Seigneur nous enseigne continuellement à prier de façon juste. »[xxiv] Tout ne vient pas de nous ou de nos engagements mais se reçoit de l’Eglise et se vit en Eglise.

 

       4.1 Choisir entre la vie spirituelle et la vie de nos réalités quotidiennes ?

            Parfois nous avons laissé le temporel pour vivre dans un monde spirituel, en étant déconnecté du monde. C’est une tendance de la fausse mystique de croire qu’à faire l’ange on ne réveille pas la bête. Entrer dans les profondeurs de l’être c’est écouter Dieu nous parler dans l’intimité. Le balancier peut être souvent un hachoir. « Parce que ceux qui détiennent l’éternel ont perdu le sens du temporel, ne perdons pas dans le temporel retrouvé le sens de l’éternel »[xxv] Tout en sachant que nous sommes citoyens du ciel, appelés à la civilisation de l’amour, nous devons redire cette vérité de l’Evangile de la vie qui n’admet pas de compromission. Avoir les pieds sur terre, pour faire route avec le frère, et rappeler l’exigence de la Parole dans la vie de chacun, sans l’assommer d’affirmations péremptoires. Manifester notre souci du bien commun sans reculer devant l’adversité, ni se réfugier dans le spirituelle pour dédaigner le temporel. Dans la réalité de notre incarnation, nous devons vivre la communion avec Dieu en prenant position, l’Evangile dans une main et le bien commun (dans une civilisation d’amour et du partage) dans l’autre. Savoir dire l’anathème du péché et de la culture du déchet, et ouvrir au dialogue de l’amour dans la recherche du bien. Cela nous demande de prendre nos responsabilités dans le discernement en recherchant toujours le dialogue, et la communion mais sachant aussi rappeler que c’est le Christ qui nous guide et nous accompagne, malgré les ravins de la mort et les campagnes du relativisme, car Il sera alors toujours avec nous. Je ne peux masquer mon manque de ferveur dans une tiédeur du positionnement ou bien opposer l’activité du monde à la prière et au service de la charité qui en découle. .

 

            L’illusion serait de vouloir se construire soi-même et de refuser les contingences. Or nous sommes appelés à expérimenter notre liberté dans l’environnement qui est le nôtre, que nous ne choisissons pas mais que nous sommes appelés à évangéliser. L’histoire de St Philippe Neri est assez emblématique sous cet angle-là[xxvi]. Or vouloir modeler notre rapport aux autres, à son propre corps dans une maitrise de soi et en faire une volonté de toute puissance fait obstacle à l’humilité et touche à la fraternité dans la relation de solidarité[xxvii]. « L’humilité est le fondement de la prière.  » Nous ne savons que demander pour prier comme il faut « [xxviii]. L’humilité est la disposition pour recevoir gratuitement le don de la prière : L’homme est un mendiant de Dieu[xxix]. »[xxx]Nous avons besoin du frère pour avancer dans l’amour de Dieu, nous avons besoin de Dieu pour ajuster la vérité de la relation avec nos frères. La prière et l’action de l’Esprit Saint nous ajustent sans cesse à la volonté de Dieu et aux réalités que nous sommes appelés à vivre. Etre là, dans la force de nos convictions fondées sur les Ecritures, quand bien même serions-nous les derniers des prophètes, et en même temps, cheminer avec nos frères pour être une force de proposition dans la lumière du Christ. Rappeler le sens de tout ce que nous faisons et vivons à la lumière des Evangiles et de la personne du Rédempteur.

 

       4.2   Débat de société et l’amour de la vérité

Nous avons le débat sociétal sur la bioéthique et les involutions proposées. Il y a la peste d’idéologie perverse et le choléra du conséquentialisme dans une vision utilitaire, ordonnant toute relation à une communication de rapport se répandant dans un sophisme de la pensée. Oui, les néo barbarismes arrivent à grand pas et nous avons bientôt les échéances de la vie politique locale avec l’élection des maires, et pour certains pays les élections présidentielles. N’y perdons pas notre âme et sachons déployer l’humilité comme lieu de l’amour. Il nous faut affirmer la vérité, puis ensuite se taire et rester dans la prière pour la conversion des cœurs. Refuser de faire ce qui est contraire à notre conscience du bien, et à notre foi, et demeurer ferme dans l’espérance en voyant toujours en l’autre un frère avant d’y voir un adversaire. Ce n’est pas évident, mais c’est un appel pressant du Christ pour chacun d’entre nous. Loin de se mettre en avant nous avons à nous mettre au service dans l’écoute, l’accueil et l’action du développement des talents. « Tenez-vous donc humblement sous la main puissante de Dieu pour qu’il vous élève quand le jugement viendra. Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis puisqu’il s’occupe de vous. »[xxxi]. Il ne s’agit pas tant d’être attentiste, que d’être dans la volonté de Dieu pour moi, et témoin de l’amour autour de moi dans la vérité du témoignage radical, c’est-à-dire sans compromission.

 

            Nous sommes invités à comprendre l’humilité comme la radicalité de l’amour et en même temps une forme de pauvreté dans le sens de l’abandon de soi-même pour la communion à Dieu et au frère. Plutôt que de pauvreté on devrait  parler de détachement de nous-mêmes pour un vrai recentrement vers Dieu le Tout Puissant. Celui qui nous ouvre à sa grâce et nous permet d’entrer dans la joie de la rencontre. Celui qui fait des merveilles dans nos vies et dont nous chantons la sainteté de son Nom. L’humilité de l’amour manifeste pleinement Dieu et le choix libre de l’homme de le suivre. Car l’amour demande la liberté et donc impose l’humilité. Celui qui reconnait dans l’épreuve l’appel à l’humilité, reconnait à travers l’absurdité du mal un chemin de sainteté et d’appel à être configuré au Christ à la croix. Nul ne peut le décider pour l’autre, mais c’est un chemin que l’on découvre soi-même comme un appel vibrant à retrouver une communion, même si nous ne comprenons pas toujours le sens. « Méditer ce qu’on lit conduit à se l’approprier en le confrontant avec soi-même. Ici, un autre livre est ouvert : celui de la vie. On passe des pensées à la réalité. A la mesure de l’humilité et de la foi, on y découvre les mouvements qui agitent le cœur et on peut les discerner. Il s’agit de faire la vérité pour venir à la Lumière :  » Seigneur, que veux-tu que je fasse ? « . »[xxxii]

 

       4.3   Aimer d’aimer, le don sincère de soi-même

            L’humilité est le résultat de l’amour dans nos relations. Car la personne humble ne joue pas sur sa force pour s’imposer, mais dans l’amour demande une constance pour toujours aimer, sans exiger de réciprocité, par fidélité aux Ecritures et dans la gratuité du don. Qu’importe la personne en face, l’amour est premier et se donne. Certes pour qu’il soit complet il demande une réponse, mais demande beaucoup d’humilité afin de vivre la confiance malgré les échecs apparents ; et probablement une forte maitrise de soi pour ne pas passer outre, ou bien, au contraire,  être dans la vanité de l’entre soi. L’amour s’ouvre toujours à l’autre, et se propose comme une offrande, dans l’humilité du cœur et la présence de l’Esprit Saint.

 

Il n’y a pas de limite à l’amour reçu de Dieu et partagé à nos frères. Il n’y a qu’un investissement de notre part pour y mettre toute la qualité dans le détachement de soi-même et en même temps l’offrande de notre vie à travers la gratuité de la relation. Dans l’amour de Dieu, Lui ne tient pas compte de nos faiblesses, mais sait y discerner les trésors qu’il y a mis et la liberté de nos choix à le suivre. Nous sommes appelés à témoigner par le don et le pardon d’un amour qui tient compte de nos propres limites, et en même temps y décèle le destin éternel du salut.  J’aime parce que je sais que ce sera ma condition au ciel, d’être ajusté à l’amour, ce sera ma liberté sur terre, de faire le choix de l’amour dans l’humble cheminement humain de la conversion pour laisser le rédempteur me transformer et équilibrer ainsi ma relation dans ce désir unique de Dieu. Une purification de tout notre être comme lieu de révélation d’une présence qui me rend présent à moi-même. Plus de fuite, ou de peur. Dieu est. « Dieu seul est humble. L’homme ne l’est pas sinon dans la mesure où il reconnait son impuissance à l’être. »[xxxiii] Dieu se révèle en nous sans s’imposer et en respectant notre liberté pour faire un choix, comme cela a été vrai pour toute créature, les anges et les esprits célestes.

 

L’amour demande la vérité de l’engagement dans la liberté de nos choix, et pour l’homme la fidélité à l’engagement dans le temps. Or, parfois, poser des choix dans l’autonomie de l’amour peut nous faire penser à une toute puissance qui se délie de ce qui l’entoure et s’enferme dans une autarcie où Dieu est absent. C’est le péché de la genèse, et le péché de l’homme de vouloir prendre la place de Dieu. L’humilité au contraire nous aide à vivre l’autonomie de l’amour dans la confiance à la relation à Dieu et reconnaitre nos limites, et malgré nos choix autonomes d’attendre toujours de Dieu. Nous ne sommes pas propriétaires de l’amour mais dépositaires. Par contre nous ne sommes pas mercenaires de l’amour mais des fils de lumière pour le laisser éclairer tous nos choix de vie en héritiers du royaume.

 

St Augustin donne trois degrés de l’amour, aimer, être aimé, et aimer d’aimer, ce qui est la définition du don sincère de soi-même. Aimer d’aimer nous tourne toujours vers l’autre, et le Tout Autre pour être dans la relation la plus juste possible, et vivre ainsi la communion. L’humilité est alors cette joie de l’amour ajusté à notre condition humaine, et confiante dans la relation avec Dieu. Il est en même temps le frère par le Christ, notre Père et la Personne Don de la relation vivante. Nous sommes des êtres de relations, et appelés à vivre une relation d’amour dans la transformation de tout notre être pour nous libérer du péché originel par le baptême et les choix de toute notre vie, convertir notre cœur de tous les endurcissements et les rigidités, soit dans le formalisme soit dans le sentimentalisme, et accueillir le Seigneur qui nous abreuve de l’eau de la vraie vie.

5     Refus de conversion, le lieu de perdition par excellence.

 

Le refus de la conversion est un manque d’humilité, et de confiance dans l’amour à travers l’obéissance. Cela peut s’observer par la rigidité des positions, comme une forme de relativisme qui est de fait une démission. L’humilité est l’accueil de la grâce, et la réception de la lumière de la vérité sur tous les aspects de notre vie. Une lumière radicale et en même temps bienfaisante, où nous comprenons peu à peu ce que nous avons à vivre. L’amour résonne alors dans nos limites humaines, pour rappeler l’écho dans l’éternité bienheureuse. C’est cela l’humilité, l’écho de l’amour qui demande de notre part un acte de confiance et d’abandon (à ne pas confondre avec la démission).

 

Trop de fois est confondu le choix libre, avec l’instinct  des intérêts personnels et la pulsion du désir incontrôlé, recentrant le choix à ma personne sans le contextualiser dans un vivre ensemble. Que dire du martellement des médias, et des informations que nous devons penser à l’encontre de l’Evangile, et parfois assimilées sans toujours l’esprit critique en éveil, par une trompeuse tiédeur du souffle de l’Esprit Saint. Or le fondement de notre patrie se vit à travers une culture à partager, et une foi bâtie sur le roc de notre histoire commune. Se perdre dans un universalisme est une fausse ouverture. Elle se révèle être un rejet de sa propre histoire et amène à l’échec. Nous ne pouvons pas subordonner « toute l’existence humaine à ses exigences partiales »[xxxiv] sans perdre ce qui fait notre foi dans l’orgueil d’une suffisance qui s’affranchit de la réalité fraternelle. Il y a bien une recherche de conversion constante et profonde à vivre, sinon nous y perdrions notre âme en entrainerions notre corps sur des réalités peu glorieuses. « Nous ne pouvons pas oublier cependant que la conversion est un acte intérieur d’une profondeur particulière dans lequel l’homme ne peut pas être suppléé par autrui, il ne peut se faire « remplacer » par la communauté. »[xxxv] L’humilité demande alors un sens critique pour discerner ce qui est juste, et en même temps une exigence pour soi-même et pour les autres, afin de continuer ce cheminement vers la vérité de l’amour auprès de la source de toute vie.

Synthèse

Que dire sinon que l’humilité est l’ajustement de l’amour à la réalité de notre relation.  L’expression de notre vocation de fils de Dieu appelés à la louange avec les anges et tous les saints, et en même temps la perception de notre finitude humaine, et de la séparation avec la Toute Puissance de Dieu. Non pas une prise de conscience désespérante, mais une immédiateté de la réalité qui s’impose comme une évidence et nous ouvre à l’action de grâce « Le Tout Puissant fit pour moi des merveilles, Saint est son Nom ». Oui l’humilité est le chant de l’amour et nous entraine à la plus juste expression de la louange pour vivre la communion. Une conscience d’être du bonheur en union à la source du bonheur, Jésus, le Christ, notre Rédempteur. « En Lui s’est révélée, d’une manière nouvelle et plus admirable, la vérité fondamentale sur la création que le livre de la Genèse atteste quand il répète à plusieurs reprises: «Dieu vit que cela était bon»[xxxvi]. »[xxxvii]. Nous pouvons comprendre alors l’humilité comme une source du bonheur à travers la communion de la vérité en Dieu et de l’amour vécu jusqu’à sa radicalité. Nous ne pouvons donc pas la réduire à une humiliation permanente, ni non plus à un chemin sans épreuve, mais bien à une transformation de tout notre être face à la Toute Puissance de Dieu, comme une traversée de la route humaine dans la confiance avec Dieu et aussi une réalité du frère dans ses limites, avec de même notre propre histoire et nos propres blessures, un chemin de transformation intérieure au souffle de l’Esprit Saint, Personne Don et source du pardon. Car l’humilité touche tout notre être dans notre âme et la vérité de notre corps afin d’y ajuster ce qui nous est sensible et ce qui nous est intelligible. « Notre intelligence, participant à la lumière de l’Intellect divin, peut entendre ce que Dieu nous dit par sa création[xxxviii], certes non sans grand effort et dans un esprit d’humilité et de respect devant le Créateur et son œuvre[xxxix]. »[xl] Tout ce qui fait notre être veut exister en Dieu et lui rendre gloire, c’est cela l’humilité, la manifestation gratuite,  pleine et entière de Dieu dans notre vie dans l’acceptation de notre liberté pour soi ou pour l’autre de l’accueillir.

 

L’orgueil peut venir des premiers pas que nous pouvons faire dans la vie spirituelle, ou des fruits que nous pouvons voir. Les frères sont là pour nous rappeler dans le discernement ce que nous avons vraiment à vivre. La docilité à l’Esprit Saint invite à l’écoute des signes qu’Il nous donne de voir et de vivre afin d’opérer les choix de conversion nécessaires à l’approfondissement de la connaissance de Dieu et au détachement de nous-mêmes pour mieux laisser le Christ au gouvernail de notre vie.  Cela demande de fuir la négligence, et la paresse spirituelle et humaine afin d’être attentifs à toujours être prêts au combat contre le démon. La docilité à l’Esprit Saint dans la méditation aux Ecritures et à travers la prière nous invite au don sincère de nous-mêmes dans l’humilité de ce que nous sommes, avec nos limites mais aussi nos richesses, que Dieu, Lui ne manque pas non plus de voir.

 

Si nous pouvions résumer l’humilité, c’est vivre le détachement de soi pour connaitre la totalité de l’amour. En d’autres termes être dans le monde dans la réalité de nos limites humaines, et se tourner vers la grande espérance du salut pour développer sans cesse ce désir de Dieu, ce désir d’absolu. L’humilité est alors ce critère de discernement pour ajuster notre relation avec Dieu dans le monde qu’il nous a donné, pour ne pas faire de la création une fin en soi, mais reconnaitre le passage promis vers le ciel. Essayons ensemble de vivre l’humilité dans le détachement de ce qui nous retient dans le matériel et vivons cette aspiration au salut en recherchant à mettre Dieu à la première place et vivre pleinement nos choix « Vous êtes venus vers Dieu, le juge de tous, et vers les esprits des justes amenés à la perfection. Vous êtes venus vers Jésus, le médiateur d’une alliance nouvelle..»

 

 

Père Greg – Curé St Charles

Ensemble paroissial de Joinville le pont

 

 

 

 

[i] Ph 2,13-14

[ii] &1 Amour dans la vérité

[iii] 1 R 19,11-12

[iv] Humilité de Dieu – François Varillon p 59

[v] &13-1-2 Imitation de Jésus Christ

[vi] cf. Lc 1, 46-49

[vii] & 2097 CEC

[viii] Jn 20,2

[ix] Jn 20,8

[x] St Grégoire le Grand – Homélie sur le tombeau vide

[xi] Mt 28,5b-6

[xii] Lc 24,8

[xiii] Mc 16,11

[xiv] Mc 16,14

[xv] &18/4 imitation de Jésus Christ

[xvi] Konstanty Michalski

[xvii] Lumen Gentium 36

[xviii] &41 Redemptoris mater

[xix] &9/4 imitation de J.C.

[xx] &3/1 imitation de J. C

[xxi] &29 Evangelii vitae

[xxii] &7/1 imitation de Jésus Christ

[xxiii] 1 P 5

[xxiv] &34 Spe salvi

[xxv] Emmanuel Mounier

[xxvi] Marchant à Rome pour integrer les jésuites et partir en mission, il se retrouve à eduquer les jeunes et à œuvrer pour les pauvres de la ville. C’est là que Dieu l’attendait.

[xxvii] P 141 l’autonomie brisée Corinne Pelluchon

[xxviii] Rm 8, 26

[xxix] cf. S. Augustin, serm. 56, 6, 9 : PL 38, 381

[xxx] &2559 CEC

[xxxi] 1 P 5

[xxxii] &2706 CEC

[xxxiii] & p 73 Varillon « l’humilité de Dieu »

[xxxiv] &16 Redemptoris Hominis

[xxxv] &20 Redemptoris Hominis

[xxxvi] Gn 1,4 Gn 1,10 Gn 1,12 Gn 1,18 Gn 1,21 Gn 1,31

[xxxvii] &8 Redemptor Hominis

[xxxviii] cf. Ps 19, 2-5

[xxxix] cf. Jb 42, 3

[xl] &299 CEC