2020. Lettre de Pentecôte 2020 2/2

Lettre de Pentecôte 2020 (2/2)

Ensemble paroissial – Ste Anne de Polangis – St Charles Borromée

 

 « C’est pourquoi il a multiplié son pardon »[i]

 

 

            Par le baptême nous entrons dans une nouvelle naissance, et nous sommes lavés de tout péché, par le sang du Christ à la Passion. Une fois pour toute nous sommes pardonnés par Dieu et sauvés par grâce. Chaque jour, en écoutant la Parole de Dieu, nous nous laissons transformer peu à peu pour ajuster notre vie à sa grâce. L’expérience avec Jésus est la rencontre de l’amour et le pardon de nos péchés. On ne peut pas comprendre l’amour de Dieu sans reconnaître aussi le pardon de nos propres péchés. Une faiblesse de l’être le regard fourvoyé par la défiance, une limite de la chair qui ne voit qu’à travers ses sens sans intelligibilité, une fracture de notre être profond qui s’émancipe de Dieu en voulant se faire dieu.« L’expérience personnelle du pardon de Dieu pour chacun de nous est en effet le fondement essentiel de toute espérance pour notre avenir ». L’une des racines de la résignation qui assaille tant de personnes aujourd’hui doit être cherchée dans l’incapacité de se reconnaître pécheur et de se laisser pardonner, incapacité souvent due à la solitude de ceux qui, vivant comme si Dieu n’existait pas, n’ont personne à qui demander pardon. »[ii]Or Jésus intervient tout au long de l’Evangile pour se manifester (soit par la guérison, soit en chassant les démons) et en pardonnant dans une relation renouvelée sous le regard de l’amour. « Va et ne pèche plus ». Un appel à une transformation de nos rapports humains pour vivre une libération de l’amour dans la vérité de nos rencontres. Ce n’est pas une recherche de perfection, mais de réconciliation permanente, dans l’humilité de nos limites et l’accueil de celles des autres. La perfection est une recherche de l’orgueil et de la rigidité du cœur, alors que la réconciliation est une acceptation de la réalité dans la radicalité de l’amour et la vérité de nos actes. Diamétralement opposé, le pardon entre dans cet appel radical de l’amour à travers la réconciliation afin de grandir dans la communion. « Le Royaume doit transformer les rapports entre les hommes et se réalise progressivement, au fur et à mesure qu’ils apprennent à s’aimer, à se pardonner, à se mettre au service les uns des autres »[iii] C’est pourquoi vivre le pardon fait de nous des témoins vivants du Christ Rédempteur. Ce n’est pas tant une expression, qu’une réalité vécue dans la vie communautaire et appelée à s’élargir à toutes les relations par des hommes de bonne volonté.

 

L’accueil du pardon de Dieu dans notre vie est chemin d’amour pour l’éternité. Car le pardon amène à la rédemption et nous appelle à vivre l’amour jusqu’au don de soi.  On pourrait même parler de pardon sponsal[1], c’est-à-dire un pardon qui se vit comme une communion et révèle le don de soi à Dieu et au prochain. En quoi le pardon sponsal serait différent d’un pardon comme lieu de réparation de la relation ? Car même le pardon rétablissant la relation, pour qu’il soit authentique, demande l’amour. Le pardon sponsal répond à l’amour sponsal comme un pardon qui unifie notre corps et notre âme, et en même temps comme un don sincère de soi-même, qui signifie notre communion avec Dieu. Il ne s’agit donc pas d’extériorité ou d’intériorité, mais bien d’une relation de personne transformée par la rencontre du Christ et embrasée par l’amour vécu en profondeur, une humilité de l’amour dans la force du pardon. L’amour véritable d’une mère pour son enfant lui donne l’occasion de vivre ce pardon sponsal, en donnant le meilleur de soi-même, et en acceptant même des situations qui ont tendance à exaspérer l’entourage, tant parfois cela semble irrationnel. Un pardon sponsal du Père prodigue accueillant son vaurien de fils, les bras ouverts et dans la joie de la restauration d’un véritable amour. Il ne s’agit pas donc tant d’accueillir l’autre que de se laisser accueillir par l’autre, même si nous sommes la victime. Le pardon sponsal est donc la signification de l’amour dans notre relation à Dieu et à travers la réalité fraternelle. En vérité, nous pourrions parler d’expression de l’amour, du don de soi et de la communion de la personne par son écologie intégrale dans le pardon sponsal. Pour bien comprendre cette notion, nous pourrions parler du pardon sponsal à travers l’éclairage du mystère du Verbe incarné et l’appel au témoignage par le don sincère de soi-même comme lieu d’offrande, d’action de grâce et d’unification de tout notre être, suivant l’ordre de la création et l’appel de notre vocation particulière. Suivre le Christ demande bien une autre dimension que ce qui est de la nature humaine, c’est-à-dire l’Esprit Saint et une vie de grâce, autrement dit de communion à la joie de Dieu en toute occasion.

Néanmoins ne passons pas trop vite sur le pardon des péchés qui est primordial pour comprendre comment vivre concrètement le pardon au frère. Rien n’est possible sans un regard vers le Christ et la méditation des Ecritures. Rien n’est viable sans une intégration du pardon dans notre vie par l’appel à une profondeur de notre être pour faire écho à l’amour de Dieu. Le pardon de nos péchés est alors un renouvellement de tous nos actes pour se coordonner à la volonté de Dieu et laisser le véritable amour nous guider sur le chemin de paix. La relation du pardon entre dans ce cheminement de la paix, comme lieu de réparation de notre être et de la Création blessée par le péché. En effet, même un pardon à soi-même a déjà une dimension cosmique, parce qu’elle rétablit ce qui a été un désordre par une dynamique de reconstruction avec Dieu et dans la profondeur de l’intime de l’être. Un changement personnel ayant pour incidence une transformation de notre être et de nos interactions. Le pardon des péchés est alors un réajustement de nos actes à la volonté du Père, en accueillant l’Esprit Saint comme Personne Don et pouvant ainsi suivre le chemin de vérité dans la vie de la Parole. C’est sous l’influence de l’autre défenseur que nous pouvons vivre cette conversion du cœur humain qui rétablit la relation abimée par le péché. L’Esprit Saint appelé « « lumière des consciences » pénètre et remplit « jusqu’à l’intime les cœurs » humains[iv]. Par une telle conversion dans l’Esprit Saint, l’homme s’ouvre au pardon, à la rémission des péchés »[v] C’est la spécificité du pardon chrétien, par rapport à tout autre rapport humain : il puise dans l’Esprit cette capacité du pardon régénérateur pour le frère, dans la rémission des péchés octroyée par le Père grâce au sang versé pour la multitude par le Fils. Oublier l’aspect sacramentel du pardon dans la relation fraternelle, c’est comme vouloir marcher de manière aveugle ou borgne : il manque quelque chose. Il n’y a de véritable pardon qu’habité par l’Esprit Saint, même si celui-ci se manifeste en dehors de nos cadres de pensée, c’est Lui qui agit dans le pardon, et Il demande notre pleine participation.

 

 

1.   Jésus est ressuscité et envoie en mission – prolongement de l’Evangile

            Le chapitre 21 de l’Evangile de Jean est visiblement un rajout, est-il de Jean ou l’un de ses disciples, la question reste ouverte. L’Evangile de Jean a été retouché par l’auteur plusieurs fois, ce qui rend complexe l’analyse des textes. Mais pour nous, au sujet du pardon, il est l’un des éléments central.

 

Avant de méditer l’Evangile, soulevons une difficulté de traduction. Le Christ Jésus utilise les deux premières phrase le verbe agape, qui est l’amour le plus fort entre deux personnes, un amour fraternel fort. C’est l’amour utilisé dans la Bible pour parler de l’amour de Dieu pour l’homme. Pierre répond avec le verbe philéo qui est l’amitié forte, moins intense que le premier verbe et qui en même temps dans le langage grec était similaire. Si le Christ est dans un amour total, Pierre reste dans la dimension des rapports humains de l’amitié. La troisième question de Jésus utilise le verbe phileo amitié pour que Pierre puisse lui donner la même réponse en écho c’est-à-dire se mettre au niveau de l’autre, et établir une communication ajustée à chacun. Le Christ promet un amour de feu qui embrase tout l’être, mais comprend aussi l’humanité de Pierre, qui connaît ses limites et promet une amitié forte, indissoluble, mais humaine qui connaît le reniement. Et Jésus loin de le juger se met à son niveau pour la troisième fois lui demander as-tu de l’amitié pour moi ? Le Christ semble nous dire que l’amour s’harmonise toujours dans les possibilités de l’autre. L’amour ne demande pas l’impossible à l’autre, mais il vit l’impossible pour soi entraînant l’autre dans une dynamique de l’espérance qui ouvre à une communion vraie.

 

            Les trois appels de Jésus à la fidélité de l’amour de Simon, fils de Jean (autrement dit saint Pierre) font bien sûr référence aux trois reniements de la Passion. Néanmoins, le texte en lui-même demande une plus grande attention qu’un simple parallèle. A la question de Jésus aux apôtres, « pour vous qui suis-je ? » dans saint Luc (9,18-21), trois interventions de Jésus qui annonce sa passion et sa résurrection. Néanmoins, le parallèle du passage chez saint Matthieu avec le texte de saint Jean est plus explicite. Comme pour saint Jean, la première question de Jésus est « pour vous qui suis-je ? » et nous avons une réponse de l’environnement, (Jean-Baptiste, Elie…). La deuxième question de Jésus à saint Pierre, « m’aimes-tu ? » est aussi le parallèle avec saint Matthieu « Et vous, que dites-vous ? Pour vous qui suis-je ? ». L’implication personnelle fait dire à saint Pierre la première fois « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant ! » sous le souffle de l’Esprit et d’une connaissance qui se révèle en Lui. Alors que nous sommes dans un contexte de réconciliation dans le passage de saint Jean, il se fonde sur Jésus pour puiser cette même connaissance « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je ‘t’aime ». D’ailleurs il s’agit de deux connaissances, l’une de l’omniscience de Dieu (tu sais tout), et l’autre de la relation (tu sais bien que je t’aime). La troisième question de Jésus à Simon-Pierre, chez saint Jean comme dans l’Evangile de saint Matthieu, est un rappel de la primauté de Pierre « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise… », que nous retrouvons différemment dans le texte actuel « Sois le berger de mes brebis ».

 

            Que nous dit ce parallèle entre les deux textes ? Que la question de la connaissance de Jésus est en lien avec la rencontre d’amour que nous avons à renouer sans cesse. Certes nous ne sommes pas dans la perfection de l’amour, qui n’appartient qu’à Dieu, mais nous sommes invités à entrer en communion, à être communion. La question de la connaissance de Jésus, comme celle de l’amour, introduit pareillement une assise dans l’Eglise, comme lieu de présence de Jésus au milieu de nous. En effet, que ce soit dans la connaissance ou la relation d’amour, Jésus est au centre. Le pardon peut alors s’entendre comme une reconnaissance du Fils de Dieu, du Messie, et des limites de l’homme dans son amour.

Confesser le Christ c’est donc ne pas en avoir une vision idolâtrique, d’un homme qui multiplie le pain, et ne s’attacher qu’à ce qu’Il fait, au lieu de s’attacher à ce qu’Il est. La relation idolâtrique est en fait un enfermement dans une utilisation réductrice de la relation au frère. Car si l’idolâtrie est d’abord une offense à Dieu, elle est toujours manifestée comme une blessure de la relation fraternelle. Or Jésus, en posant la question du qui-suis-je, introduit à ce décalage entre ce qu’Il montre à voir et ce qu’Il est vraiment, le Messie, l’Oint de Dieu. Et l’Esprit Saint accompagne les apôtres (ici en l’occurrence saint Pierre), pour le révéler pleinement. Dans cet accueil de la personne du Christ, la multiplication du pain peut alors se produire, comme une générosité d’un Dieu qui se donne. Mais dans la question de Jésus à Simon fils de Jean, l’amour absolu de Dieu demande une reconnaissance des limites humaines : à l’amour radical de Dieu, l’homme répond par son amitié qui se veut indéfectible malgré ses faiblesses. En cela nous combattons aussi une forme d’idolâtrie dans la Toute-Puissance, en reconnaissant que nous ne pouvons pas être dans l’absolu de l’amour mais dans la réalité de notre relation humaine. C’est l’Esprit Saint qui nous fait goûter l’absolu de l’amour par sa présence, mais nous ne sommes que des serviteurs attentifs à accueillir la manne de la grâce. Souvent, les durcissements dans les relations et les offenses occasionnées sont le fruit d’une forme d’idolâtrie qu’est l’orgueil, la suffisance de soi. Reconnaître le Christ implique obligatoirement un décentrement et un retour à la vérité de tout notre être au service de la louange et de l’action de grâce. Ne passons pas à côté de la grâce de la rédemption en n’y voyant qu’un prophète, même si c’est le plus grand, mais discernons avec sagesse comme notre seul Sauveur, celui qui nous aime d’un amour total, sans équivoque et d’une fidélité absolue, dans la gratuité du don. Or l’appel du Christ surgit de cet amour pour que nous le suivions sur le chemin de vérité dans la relation au frère afin de rendre témoignage.

 

            Les interrogations du Christ sont un appel à le connaître et à le contempler dans l’amour. Il s’agit de le reconnaître, « c’est le Seigneur ! », comme un cri de l’Esprit « Le Christ, le Messie de Dieu » et, dans la contemplation de Dieu, vivre le renoncement en acceptant de porter sa croix chaque jour et qu’un autre nous mette la ceinture pour nous mener là où ne voudrions pas aller. Cependant, nous aurons aussi à vivre la gratuité du partage et l’émerveillement de la manifestation de Dieu dans notre vie par les signes et les prodiges. Comme disciple du Christ, nous vivrons le partage du pain qui rassasie le corps et l’âme, comme le partage de la Parole en témoin véridique selon l’Esprit. S’abandonner dans les mains du Seigneur, c’est Le laisser opérer dans nos vies et dans celles de nos frères et propager la civilisation de l’amour, comme un art de vivre et un bien commun à préserver. Plus la société se sanctifie et s’ajuste à la volonté de Dieu, plus elle est humaine et répand la vie comme source de fécondité. C’est ainsi qu’elle va à l’essentiel dans la radicalité de l’amour. Plus la société s’atrophie dans une suffisance technique et l’obscurcissement de la raison qui oublie le spirituel, plus elle devient barbare, dans une négation de l’homme et de la vie, une recherche de profit et un individualisme mortifère. La vie de l’Esprit n’est donc pas une proposition de vie, elle est pour chacun des baptisés un impératif de vie afin d’amener au Salut de Dieu. Le témoignage est contagieux et, lorsqu’il se vit dans la vérité, renverse les valeurs d’une culture de mort et de suffisance de soi par une existence en Dieu et la joie de la rencontre fraternelle. Suivre le Christ, c’est être témoin de l’amour dans la prière et l’annonce explicite des Ecritures, et tout cela au nom de notre baptême.

 

            Lorsque Jésus habite ma vie, il faut que je le fasse connaître et réponde au souffle de l’Esprit en laissant les dons se déployer dans toute mon existence. C’est en cela que le témoignage est vrai. Or, qu’en est-il du témoignage ? Il se fonde sur la relation d’amour, mais il demande un engagement de la personne. Si certains s’arrêtent aux œuvres, d’autres ne vont pas au-delà des mots. Toutefois, le pardon demande bien une parole qui aie pour conséquence des actes, comme le témoignage. Toutes les dimensions du pardon doivent être prises en compte pour vivre le don comme lieu de rencontre et d’abandon, et en même temps de manifestation d’un Dieu qui ne cesse jamais de nous aimer. Même si nous pouvons avoir les soucis du frère « Et lui, Seigneur, que lui arrivera-t-il ? », nous devons toujours garder les yeux fixés sur le Seigneur : « Toi, suis-moi ». L’appel de Dieu dans l’amour demande constamment un témoignage qui sache se détacher de la relation à l’autre, pour s’embraser dans la relation au Tout-Autre. La vie en Dieu recherche l’union et non la dispersion de nos activités et de nos actes.

 

2.   Le pardon est l’amour réajusté

Pourquoi avoir fait de ce passage une catéchèse sur le pardon ? Parce que toutes les étapes y demeurent insérées, le pardon comme lieu de transformation par rapport au monde, le pardon comme lieu de conversion personnelle, et le pardon comme lieu de restauration de la relation. Trois questions qui nous parlent d’une relation qui envoie vers d’autres relations, car c’est cela le pardon : une ouverture vers d’autres horizons et non un enfermement de victime et de bourreau. Il est facile de s’enfermer dans un rôle de victime et de demander des comptes, comme un jugement inversé de la relation fraternelle, mais ce n’est pas toujours juste ni ajusté à la réalité du temps et nous risquons la spirale d’un enfermement dans la désespérance et la violence. Cela peut traduire aussi la négation de nos propres comportements inadaptés, ou parfois de nos propres choix malheureux, pour se justifier. Or le pardon n’a que faire de la justification, car c’est d’abord une histoire d’amour et de don. Néanmoins la gratuité du don est au-delà des justifications et des logiques humaines qui amoindrissent parfois la conscience droite, dans une parcellisation de la vérité. Ainsi, contempler le Christ nous fait entrer dans une autre forme de connaissance où l’intelligence de la foi éclaire notre perception d’un amour véritable, qui invite chacun à la grande espérance du Salut. Savoir pardonner évidemment est une restauration pour soi, mais aussi pour l’autre, et une invitation à la communion bienheureuse de la civilisation de l’amour éternel promis après notre mort.

Toutefois, la question du Christ demande de ne pas vivre d’attachement humain exclusif pour Le suivre. Le premier amour est en Dieu et, dans le mariage, la complémentarité de l’autre nous fait vivre en écho cet absolu du Seigneur. « Dans le monde actuel, on apprécie également le témoignage des mariages qui, non seulement ont perduré dans le temps, mais qui continuent aussi à soutenir un projet commun et conservent l’amour. »[vi] Dans notre attachement au Christ nous avons à conserver l’amour qui ne cesse pas d’être dynamique. Parfois il nous faut dépasser le moment de notre histoire et les difficultés réelles et angoissantes de l’actualité, pour prendre le recul nécessaire sur ce qui fait sens, et regarder où se trouve l’amour. Parfois, dans la relation à l’autre, on entend des cris d’amour pas forcément ajustés ; parfois, dans un climat de violence relationnelle qui dit aussi le fond du cœur, un « je t’aime » qui ne sait pas s’exprimer correctement. Le pire, dans ces situations-là, est de s’en apercevoir mais se refermer sur les situations angoissantes, en refusant tout dialogue. Or, la formulation du Christ et son interrogation principale nous habitent tous, quant au sens de ce que nous avons à vivre. L’amour est communion, le pardon est relation et la réconciliation est action de grâce. Comprenons-le bien, ce n’est ni une relation qui repart comme avant, ni une relation que l’on porte avec un boulet, mais bien une autre relation, riche d’une histoire d’amour reconstruit où se composent de nouvelles forces, qui amène vers d’autres aventures. Un souvenir apaisé, d’une relation qui fut douloureuse, mais qui a demandé un réajustement dans la relation fraternelle pour accepter ses limites et se donner la chance d’un renouveau. Oui l’amour est une chance à saisir dans la relation, comme lieu d’incertitude et en même temps d’une force de conviction. C’est là le paradoxe de l’amour, qui a sa raison que la logique n’arrive pas à saisir, car nous sommes dans l’ordre du relationnel, avant tout de l’humain.

 

L’amour demande certes de la volonté, mais parfois aussi de l’héroïsme, tant il paraît dur de suivre ce chemin du don absolu. Était-il si facile à Jésus d’aimer Pierre, après son reniement et la souffrance de la résurrection ? Mais ce n’est pas sur le mérite mais par la seule grâce que Jésus choisit ses apôtres, et il ne demande qu’une chose en retour : l’amour. Si je n’ai pas l’amour je suis une cymbale sonore nous dit St Paul, c’est-à-dire que je fais du bruit, mais rien de plus. Il nous faut construire une civilisation de l’amour. Comment aimer mon prochain du mieux que je puisse, c’est-à-dire, aimer Dieu fidèlement et le rayonner sur mes relations ? Or vivre la volonté demande de reconnaître le Christ et d’entrer en dialogue avec Lui. Oui, on peut discuter avec Dieu et Il nous laisse de vrais choix, et non pas des réponses toutes faites. Si je veux aimer Dieu jusqu’au bout, ce n’est pas par devoir mais à cause d’une rencontre qui a bouleversé ma vie et m’a transformé de l’intérieur. Une rencontre où je redécouvre la communion, comme lieu de réintégration de la personne humaine avec son Créateur et de la joie de l’unité, pour témoigner autour de soi du bonheur promis. Et cela nous appelle aussi à vivre les errances et les échecs sur la route, et donc la relation du pardon comme lieu d’harmonisation renouvelée. En effet la musique de l’amour connaît des fausses notes, mais dans l’enchaînement des accords et d’un continuum de vie, une symphonie d’expression qui plait à Dieu parce qu’elle recherche dans les variations la communion et non l’uniformité. Il ne s’agit pas de chanter d’une seule voix mais bien, dans la richesse de nos tessitures du cœur, vivre l’ampleur du chant de louange pour notre Seigneur. C’est cela, vivre le pardon, recommencer la mesure pour y apporter la douceur de l’Esprit et ainsi témoigner en artisan de paix. 

 

Et ils passent toute la nuit sans rien prendre. Toute une nuit dans l’angoisse de notre foi, ballotés dans l’insécurité d’un croire ensemble si difficile à maintenir parfois. La nuit de l’épreuve où même Dieu semble muer, cette nuit particulière qui est la nôtre, lorsque nous comptons sur nos propres forces, en refusant la lumière du jour de Dieu, que nous acceptons le don en refusant le pardon. Cette nuit qui signifie aussi la désillusion par rapport à cette foi agissante qui semble s’arrêter d’un coup, l’infécondité de nos actions et la stérilité de nos actes que nous pouvons entreprendre en l’absence de Jésus et dans une vision des limites du frère.  C’est la nuit de la foi, avec une pêche qui ne rapporte rien. Ce texte parait bien contemporain tout d’un coup. C’est au matin, lorsque nos défenses sont abattues, que nous savons que nous ne pouvons compter sur nous-mêmes, c’est au matin, que Jésus appelle. Il appelle à un acte de foi, malgré nos agissements et nos façons de faire professionnelles : jeter les filets à droite, c’est-à-dire ceux qui sont élus par Dieu, qui sont réceptifs à la Parole de Dieu. Et ils ramassent une quantité de poissons qui dit la plénitude de la création de Dieu et la solidarité vécue comme lieu de rencontre entre la manifestation de Dieu et l’émerveillement de l’œuvre par l’homme. « A la lumière de la foi, la solidarité tend à se dépasser elle-même, à prendre les dimensions spécifiquement chrétiennes de la gratuité totale, du pardon et de la réconciliation. Alors le prochain n’est pas seulement un être humain avec ses droits et son égalité fondamentale à l’égard de tous, mais il devient l’image vivante de Dieu le Père, rachetée par le sang du Christ et objet de l’action constante de l’Esprit Saint. »[vii] Il n’est pas de nuit sans qu’il y ait un autre jour et pas d’amour véritable sans pardon et réconciliation. Être dans l’accueil de l’Esprit Saint, c’est reconnaître en l’autre l’image de Dieu et accueillir le dessein créateur comme un mystère qui se laisse découvrir par les yeux de l’amour. Certes notre intelligence humaine est parfois bloquée par les situations, mais la connaissance de Dieu nous ouvre à d’autres logiques où la solidarité signifie le renouement fraternel.

 

 

C’est là, au cœur de cette foi, que la question surgit. Je me suis manifesté à toi, Simon-Pierre, mais veux-tu vraiment vivre la Parole de Dieu en aimant totalement ? Cette totalité de l’amour qui demande aussi l’intégration du pardon parce qu’il y a bien un après, que nous avons à découvrir. Qu’a-t-il de différent cet après ? Il n’a pas le poids pesant de l’histoire, mais une mémoire qui tient compte d’abord de l’amour de Dieu et de la relation au frère avant d’y voir les empêchements et les dérives. Le sens de ce que nous vivons, certes, puise dans l’amour la source de la vie, mais prolonge dans l’espérance cette ouverture à l’aventure spirituelle, ancrés dans la confiance en la fidélité du Seigneur. « L’espérance dans le sens chrétien est toujours aussi espérance pour les autres. Et elle est une espérance active, par laquelle nous luttons pour que les choses n’aillent pas vers « une issue perverse ». Elle est aussi une espérance active dans le sens que nous maintenons le monde ouvert à Dieu »[viii] La restauration de la relation est cette volonté de rester ouvert à Dieu, qu’en théologie on exprimerait comme « capable de Dieu ». Une capacité à le recevoir et à inventer l’amour dans la réalité de nos vies, malgré les difficultés et les avatars mais toujours avec confiance, et s’émerveiller des expressions de beauté que cela montre.

 

            Remarquons que c’est Jésus qui fait le premier pas, comme pour rétablir la relation dans la confiance de l’amour. Mais cela ne dispense pas Pierre de prendre conscience du rétablissement de l’amour et de sa propre responsabilité. Être le berger des brebis demande de savoir reconnaître le bien commis et le mal commis. La conscience, éclairée par la vérité de l’acte et la méditation des Ecritures, est capable d’opérer un jugement afin d’établir un ajustement dans cette recherche de la grâce de Dieu. C’est bien le lien entre notre liberté d’opérer des choix, et la vérité d’accueillir la volonté de Dieu dans notre vie et de lui obéir. Le pardon est alors cette relation très concrète à travers nos frères, d’un accueil de la Parole de Dieu dans toute sa réalité et sa justesse. Il s’agit d’un chemin de maturation pour une remise en question de soi à travers la conscience, l’engagement du don et du pardon par l’accueil de l’Esprit Saint et le témoignage ainsi porté. Le pardon fraternel est conjoint à la rémission des péchés donnée par Dieu ; il n’empêche pas les rechutes, mais doit toujours nous engager dans la vertu d’espérance. « Et si l’homme racheté pèche encore, cela est dû non pas à l’imperfection de l’acte rédempteur du Christ, mais à la volonté de l’homme de se soustraire à la grâce qui vient de cet acte. Le commandement de Dieu est certainement proportionné aux capacités de l’homme, mais aux capacités de l’homme auquel est donné l’Esprit Saint, de l’homme qui, s’il est tombé dans le péché, peut toujours obtenir le pardon et jouir de la présence de l’Esprit »[ix]. »[x]Dans la relation fraternelle, il nous faut nous délivrer des relations toxiques, car le pardon demande aussi de vivre la vérité de la relation et reconnaître la réalité comme lieu de changement ou alors de séparation. Pardonner n’est pas recommencer, mais comment vivre une relation apaisée de manière stable et définitive, même si nous sommes au clair sur nos limites humaines. Sinon, cela voudrait dire que nous oublierions l’adage « les mêmes causes produisent les mêmes effets ».

 

 

2.1   « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? » 

 

La première question de Jésus s’adresse à Pierre, dans sa réalité première, d’où le rappel de son prénom, Simon, l’appellation de ses parents, de sa filiation sur terre. Fils de Jean, ancré dans une génération, une histoire. « As-tu de l’amour pour moi, plus pour ceux-ci ? ». Le rapport de Jésus est-il plus important que le rapport social, semble retranscrire l’Evangéliste. Et Pierre affirme son amitié pour Jésus au-delà d’une relation amicale des proches, comme une première connaissance qui puise dans l’ordre de la rencontre personnelle profonde, et appelle à la découverte de la vie intérieure qui se fera dans la seconde question. Reconnaître l’amour demande d’avoir conscience de son péché et de rétablir ce dialogue avec la conscience dans une purification de la mémoire et de notre histoire par un engagement à suivre le Christ.  

 

La relation vient de l’extérieur et du lien social comme lieu de reconstruction. Une histoire de pardon social comme lieu de transformation du regard. Dans la relation à l’autre, il y a toujours un regard de la société, non du qu’en dira-t-on, mais plutôt un témoignage de vie et ce à quoi cela renvoie, et donc l’acceptation ou non de la société. L’homme ne peut s’enfermer dans une relation duelle, la société a quelque chose à dire. Dans tout engagement personnel visible, la société a évidemment quelque chose à dire pour rechercher ce qui est juste et ce qui ne l’est pas.

 

La foi des martyrs montre cette volonté de vivre le pardon pour les frères, en priant Dieu de ne pas leur imputer ce terrible péché d’ôter la vie. La foi du martyr puise sa force dans l’amour fraternel et cette volonté de réconciliation qui va jusqu’à la radicalité d’offrir sa vie pour le Christ et l’annonce de l’Evangile. Il y a bien une dimension externe d’un amour qui va jusqu’à dépasser les relations humaines pour s’attacher à Dieu et répondre oui à la question « plus que ceux-ci ? ». « Avant de mourir, Jésus prie son Père, implorant le pardon pour ses persécuteurs »[xi] et nous invite à pardonner au-delà de la raison humaine, dans la dimension spirituelle du Salut. C’est bien à travers la grande espérance du Salut que nous pouvons comprendre la liberté de l’homme comme lieu de réconciliation où Dieu est toujours premier. Il s’agit donc à travers le pardon d’accéder à la communion avec Dieu et de continuer de marcher dans la voie du Salut, quels que soient les regards que nous portent ceux qui ont l’esprit du monde.

 

2.2   « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? »

            Plus c’est court et plus c’est engageant, pourrions-nous dire en lisant cet Evangile. L’Evangéliste écrit « Il dit de nouveau » mais en fait Jésus pose une autre question, plus personnelle, plus intime et qui est de l’ordre de l’appel particulier. Un recentrement sur le moi du Christ « As-tu de l’amour pour moi ? » Le pardon personnel comme récapitulation de nos sens. Une invitation de tout notre être à répondre à l’amour de Dieu. On pourrait parler d’un pardon ontologique, c’est-à-dire un pardon qui concerne tout notre être, et pas seulement notre existence, notre vie, mais ce que nous sommes. Du plus profond de moi-même suis-je dans une relation d’amour avec Dieu ? Ce n’est plus une règle à observer, une contrainte, mais bien le dynamisme d’un don qui s’offre gratuitement. On pourrait parler de pardon sponsal[2], c’est-à-dire d’un don de l’amour qui engage la relation jusqu’à se donner sur la croix sans chercher d’autres satisfactions

 

La deuxième question du Christ demande une vérité dans l’amour. « Défendre la vérité, la proposer avec humilité et conviction et en témoigner dans la vie sont par conséquent des formes exigeantes et irremplaçables de [l’amour]. En effet, celle-ci « trouve sa joie dans ce qui est vrai »[xii] Dans la question du Christ se vérifie l’authenticité d’un amour qui se donne et se reçoit pour nous faire entrer dans une intimité plus grande dans cette relation à Dieu. « L’histoire d’amour entre Dieu et l’homme consiste justement dans le fait que cette communion de volonté grandit dans la communion de pensée et de sentiment, et ainsi notre vouloir et la volonté de Dieu coïncident toujours plus : la volonté de Dieu n’est plus pour moi une volonté étrangère, que les commandements m’imposent de l’extérieur, mais elle est ma propre volonté, sur la base de l’expérience que, de fait, Dieu est plus intime à moi-même que je ne le suis à moi-même[xiii]. C’est alors que grandit l’abandon en Dieu et que Dieu devient notre joie »[xiv] La connaissance de l’amour est bien une transformation intérieure qui nous fait entrer dans l’intelligence du pardon comme un mouvement intérieur purificateur et qui restaure. L’expérience de l’amour de Dieu m’invite à la transformation dans la relation fraternelle, comme un lieu de vérité et de reconnaissance d’image de Dieu. Il est peut-être là, l’enjeu du pardon, dans le domaine spirituel, dans la reconnaissance en chacun de l’image de Dieu, et en corolaire dans l’émerveillement de l’œuvre de création de Dieu à travers le frère. C’est sûr que dans la relation fortement blessée, cela est presqu’impossible à voir, mais l’Esprit Saint est là pour nous accompagner sur ce chemin de sainteté, c’est-à-dire d’une relation de communion en vérité. Un chemin lent et patient où chacun doit faire un effort, mais le premier pas reste quand même le changement de ma vie et l’invitation à poursuivre.

 

2.3   « Simon, fils de Jean as-tu de l’affection pour moi ? »

Nous remarquerons que la question du Christ devient de plus en plus fondamentale. L’amitié du Christ dans ce verbe philéo peut-elle donner une communion pleine. Et Pierre répond dans la foi. « Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. » « À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive. »[xv] En répondant dans cette communion des mots, Jésus invite à une rencontre profonde qui ouvre à la pleine restauration dans la réconciliation. A partir de là, il peut envoyer en mission la personne pleinement rétablie dans sa dignité en acte. St Pierre n’est pas accablé par sa trahison et celle-ci ne fait pas son destin, le pardon le rétablit dans la grâce. Il s’en remet au jugement du Christ, et celui-ci peut alors l’envoyer en mission car il a discerné les aptitudes requises pour en faire le chef de l’Eglise. En retrouvant le sens de Dieu, St Pierre, accueille sa vocation avec responsabilité. Il ne se laisse plus dominer par ses convoitises, mais accueille le don comme lieu d’une présence vivifiante. Dieu n’est plus exclu de sa vie mais intégré, et c’est Lui qui l’envoie pour témoigner de cette joie de l’amour retrouvé. «  Seule la joie du pardon donne la force de reconnaître dans la loi morale une vérité libératrice, une grâce d’espérance, un chemin de vie »[xvi] et l’adéquation de la réponse de Pierre au Christ laisse résonner cette vérité libératrice d’un Dieu qui accueille les limites de l’homme dans la communion de son amour.

 

En d’autres termes, le pardon sponsal demande un ajustement par rapport aux possibilités de l’autre. Ce qui demande d’être délivré de toute forme de rigidité.  Une humilité de l’amour où la communion devient une réalité de tout notre être. Mais nous pouvons y voir un ajustement de l’amour où Dieu se met aux possibilités de l’homme pour restaurer l’alliance. En fait la troisième interrogation du Christ peut bien générer une tristesse chez Pierre, de ne pas pouvoir répondre à la totalité de l’amour, et dans cette répétition d’un appel à la radicalité de la relation auquel il ne peut répondre, et en même temps elle indique la possibilité d’un retour, une forme de renouement unique et salutaire. Il y a bien une nouvelle relation qui s’établit dans la trilogie, pardonnant, pardonné et perfectible, c’est-à-dire une personne acceptée dans sa capacité relationnelle avec les limites relationnelles à laquelle on peut être confronté. Le pardon appelle toujours à une restauration et à un envoi dans le dynamisme de l’amour qui s’invente. . Et si on arrive souvent à franchir les deux étapes d’un amour dans une conversion extérieure de la relation au monde, et intérieure de la relation à soi, la troisième étape qui est de se mettre à la bonne échelle avec l’autre dans la relation demande une vraie intelligence relationnelle pas toujours évidente, mais nécessaire pour remplir notre appel au témoignage véridique.

 

Le pardon avec Dieu

Le chemin de restauration de notre relation spirituelle demande parfois de pardonner à Dieu notre histoire et la perte d’un être cher, un jeune enfant ou une situation particulièrement injuste. Pourquoi pardonner à Dieu ? Pour entrer dans une intelligence relationnelle de réconciliation et rallumer l’amour en nous afin de comprendre que, d’une part, le Seigneur n’est pas responsable de nos propres turpitudes et, d’autre part,  il y a parfois un vrai combat avec le Malin, et le mystère du mal vient nous bousculer et nous invite alors à une confiance de plus en plus forte. Rien n’est évident, mais le retour au Père ne doit pas seulement se faire au moment de l’enterrement. En mathématique on appelle cela par un raisonnement par l’absurde. Or dans notre vie spirituelle, il faut parfois passer par ce genre de raisonnement pour trouver la paix du cœur et accueillir la Personne Don. En fait la formule « pardonner à Dieu » revient à dire « me laisser transformer et m’ouvrir à une autre relation où l’amour est premier ». C’est un vrai chemin de réconciliation qui doit apaiser les révoltes intérieures et les larmes du cœur pour se laisser réchauffer au feu de l’Esprit et communier en vérité à l’amour dans toute sa radicalité. Ce chemin de conversion est chemin de sainteté.

 

L’enjeu des divisions des Eglises

            La réconciliation avec Dieu et avec nos frères nous oblige aussi à faire la vérité dans la relation dans nos communautés. Il est si facile de vivre des anathèmes entre nous et de nous retirer blessés, dans nos tanières si bien retranchées. Néanmoins, la contemplation du Christ et la recherche de la vérité à travers les Ecritures et la sagesse apostolique nous invitent à l’humilité pour reconnaître nos différences et prier pour que l’Esprit nous insuffle un renouveau, et reconnaître aussi nos richesses mutuelles pour nous réjouir de l’annonce de l’Evangile à toutes les nations. « Avec la grâce de l’Esprit Saint, les disciples du Seigneur, animés par l’amour, par le courage de la vérité, ainsi que par la volonté sincère de se pardonner mutuellement et de se réconcilier, sont appelés à reconsidérer ensemble leur passé douloureux et les blessures qu’il continue malheureusement à provoquer aujourd’hui encore. »[xvii] Ce qui est vrai pour l’Eglise l’est aussi pour nos groupes de prière ou nos cellules de fraternité chrétienne. Ne nous retranchons pas trop vite dans les forteresses de nos idéologies, mais laissons-nous rejoindre par la fluidité de l’Esprit nous invitant à la radicalité de l’amour dans la fluidité de la relation. Tout un programme !!! Mais il nous faut persévérer et ne jamais abandonner cette volonté d’unité, car elle est aussi à la source de tous les pardons possibles.

 

3.   Conclusion

 

Après la mission et l’eucharistie, s’instaure un dialogue singulier entre Pierre et Jésus. Après cette pêche miraculeuse, Pierre est mis à part, comme nous après chaque eucharistie, nous sommes invités à nous mettre à part, dans la prière avec Dieu qui se recoit dans l’aujourd’hui. Néanmoins la spécificité du passage du Christ adressé à Pierre montre qu’il doit se faire disciple pour suivre, comme celle de tout croyant invité à remplir sa vocation particulière. La vie en Christ, la manifestation dans notre vie, demande un engagement d’amour et de fidélité. L’appel de Pierre est d’être pasteur. Mais il doit se faire disciple, c’est-à-dire suivre Jésus et exercer ce ministère dans l’amour. Nous avons à exercer notre vocation dans l’amour en nous attachant au Christ avec ce désir de toujours lui être fidèle, et cela passe par la gratuité du don. Saint Pierre et chacun d’entre nous sommes bien invités au service selon notre vocation propre, puisque le seul maître est Dieu. Être au service dans l’amour qui porte du fruit, et la pêche miraculeuse est là pour nous le rappeler, vivre l’amour c’est laisser Dieu se manifester dans notre aujourd’hui. C’est l’expression de sa plus grande miséricorde, l’accueillir au milieu de nous dans la relation fraternelle qui œuvre pour la construction d’une vie fraternelle plus intense.

 

Quelle portée pourrions-nous donner à cet amour agape voulu par Dieu et à la réponse de l’amour philéo répondu par Pierre ? Le Christ nous appelle à vivre l’amour dans sa pureté, dans son héroïsme et son désintéressement. Il y a plus qu’une volonté d’aimer, il y a la grâce de l’accomplir radicalement dans le don, le pardon et la réconciliation. Et cela demande parfois des efforts héroïques. Après tout ce qu’il m’a fait… Dans la réponse de Pierre, il y a conscience de cette fragilité de l’amour, qui est en même temps acte d’humilité. Mais l’unité dans l’amour se fait autour du Christ dont le pasteur Pierre est le garant, et Jean l’évangéliste le témoin. Témoignons de l’amour de Dieu dans notre aujourd’hui et autour de nous. Soyons témoin des traces d’amour dans notre histoire et vivons en enfant de lumière, héritier de la grâce par les dons de l’Esprit Saint qui a été donnée à tous ceux qui suivent les préceptes du Seigneur. Sachons vivre la richesse du pardon dans une réconciliation qui ne soit ni amputation ni une dénégation, mais bien un changement tant intérieur qu’extérieur pour nous laisser habiter par la joie de Dieu et renouer avec nos frères dans cette familiarité des origines sans fausseté ni cupidité, mais dans la juste place entre soi et avec Dieu. Point de « geste barrière », ni de précautions inutiles dans l’amour, le pardon est là pour nous rappeler l’équilibre de l’amour qui demande la vertu de prudence et le discernement nécessaire pour toujours suivre la Parole de Vie.

 

 

 

Qui peut comprendre aujourd’hui la dureté du témoignage dans une civilisation du soupçon où la relation au frère et au monde est presque remise en permanence en question, ce qui engendre des peurs irrationnelles : la folie des prescriptions sur la pandémie actuelle du Covid-Wuhan questionne notre vertu d’espérance. La relation à l’autre et au monde ne peut se vivre à travers l’humiliation des personnes et une peur de ne pas être autonome parce que nous ne savons pas vivre la communion. Un orgueil d’une société suffisante qui en oublie la nécessaire fraternité néanmoins redécouverte par certains dans ces temps de confinement. Aujourd’hui encore dans des discours politiques clivants, nous pouvons connaître de vraies difficultés d’annonce de la foi et d’une relation apaisée. Or le pardon n’est pas naïveté mais vérité, il demande toujours une hiérarchie des valeurs où Dieu doit être premier. Oui, c’est vers le Christ que nous sommes invités à regarder. « Dans la tradition la plus antique de l’Église, le chemin de formation du chrétien, sans négliger l’intelligence organique du contenu de la foi, comportait toujours un caractère d’initiation où la rencontre vivante et persuasive avec le Christ, annoncé par des témoins authentiques »[xviii] Demandons au Seigneur d’être toujours sous son regard, vivons l’adoration eucharistique comme un moment de communion particulier où Dieu vient nous parler, nous initier, nous envoyer. Laissons-nous conduire en ne cessant pas de contempler son œuvre et en lui faisant en toute chose confiance, en osant le pardon dans le prolongement de l’amour de Dieu et de la communion fraternelle. « S’Il « a fait péché » celui qui était absolument sans péché, Il l’a fait pour révéler l’amour qui est toujours plus grand que toutes les créatures, l’amour qu’Il est Lui-même, « car Dieu est amour »[xix]. Et surtout, l’amour est plus grand que le péché, que la faiblesse, que la caducité de la créature[xx], plus fort que la mort ; c’est un amour toujours prêt à relever et à pardonner, toujours prêt à aller à la rencontre du fils prodigue[xxi], toujours à la recherche de « la révélation des fils de Dieu »[xxii], qui sont appelés à la gloire[xxiii]. »[xxiv] Manifestons Dieu dans notre histoire en étant acteurs dans le pardon comme lieu de transformation de la relation d’amour en action de grâce et louage au Créateur.

 

Demandons à l’Esprit Saint de nous accompagner sur ce chemin de réconciliation intérieure et extérieure pour révéler un témoignage attirant du visage du Christ. « Alors la conscience de la paternité commune de Dieu, de la fraternité de tous les hommes dans le Christ, « fils dans le Fils », de la présence et de l’action vivifiante de l’Esprit Saint, donnera à notre regard sur le monde comme un nouveau critère d’interprétation. Au-delà des liens humains et naturels, déjà si forts et si étroits, se profile à la lumière de la foi un nouveau modèle d’unité du genre humain »[xxv] A travers le pardon, nous contribuons à cette nouvelle civilisation de l’amour. En étant dans l’accueil de l’Esprit Saint, nous nous laissons modeler par la grâce afin d’être pleinement opérants. « Dans un continent où l’on rencontre la compétition et l’agressivité, la consommation effrénée et la corruption, les laïcs sont appelés à incarner des valeurs profondément évangéliques comme la miséricorde, le pardon, l’honnêteté, la transparence de cœur et la patience dans les situations difficiles. »[xxvi] La vie dans l’Esprit demande un engagement qui n’a rien d’évident mais nous invite à la réconciliation des cœurs. L’invocation de l’Esprit Saint dans notre vie est donc un appel à nous laisser pétrir par la grâce, à l’accueillir pour être ce levain de l’accueil de Dieu dans ce monde et donner à tous la saveur du goût de Dieu.

 

 

Père Greg BELLUT

Curé de St Charles Borromée

Jour de Pentecote  – 31 mai 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Sponsal néologisme de  sponsus (époux en latin ou sponsa épouse).  Au sens du don total de soi mais qui ne se limite pas à l’amour conjugal, comme un appel intérieur à s’offrir dans la radicalité de la croix et de la résurrection.  Le pardon sponsal serait donc cette totalité du don qui fait briller la lumière de la résurrection, c’est-à-dire fonde l’espérance sur le Salut promis, comme relation d’un tout donné qui se renouvelle à chaque partage. Une action de grâce renouvelée pour une relation d’amour restaurée.

[2] Pardon qui engendre le don total de soi-même dans la relation à l’autre, comme un holocauste agréable à Dieu et une prière d’offrande dans la fraternité.

[i] Si 18,12

[ii] &76 Ecclesia in Europa

[iii][iii] &15 Redemptoris Missio

[iv] Cf. séquence de la Pentecôte:  » Reple cordis intima « .

[v] &45 Dominum et vivificantem

[vi] &38 Amoris Laetitia

[vii] &40 Sollicitudo Rei socialis

[viii] &34 Spe Salvi

[ix] Discours aux participants à un cours sur la procréation responsable (1er mars 1984), 4 : Insegnamenti VII, 1 (1984), p. 583.

[x] &103 Veritatis Splendor

[xi] &50 Evangelium Vitae

[xii] &1 Amour dans la verité

[xiii] Cf. Saint Augustin, Confessions, III, 6, 11: CCL, 27, 32: Bibliothèque augustinienne 13, Paris (1962), p. 383.

[xiv] &17 Dieu est amour

[xv] &1 Deus caritas est

[xvi] &112 Veritatis Splendor

[xvii] &2 Et unum sint

[xviii] &&64 idem

[xix] 1Jn 4,8 1Jn 4,16

[xx] Rm 8,20

[xxi] Lc 15,11-32

[xxii] Rm 8,19

[xxiii] Rm 8,18

[xxiv] &9 Redemptor Hominis

[xxv] &40 Sollicitudo Rei Socialis

[xxvi] &44 Ecclesia in america