Carême 2021 : Lettre du 3ème dimanche

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 « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir de la maison d’esclavage. » Le Seigneur nous offre une alliance de liberté. La Parole de Dieu est toujours un espace de liberté où l’homme est appelé à faire des choix. Dans cette liberté, nous sommes appelés à ne pas toucher à l’arbre du bien et du mal, pour toujours aller vers le choix qualitatif du bien et discerner justement ce qu’il faut vivre. C’est un appel de Dieu pour prendre nos responsabilités dans la liberté de l’amour et choisir la relation plutôt que la possession. « Ceux qui m’aiment et observent mes commandements, je leur montre ma fidélité jusqu’à la millième génération. »

1      « Le shabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le shabbat. »[i]

Le Décalogue se reçoit comme une parole de liberté, qui nous introduit à la contemplation de Dieu dans la vérité de l’amour. Il nous donne le sens de ce qu’il nous faut vivre. Or, justement, se pose la question du repos dans notre société au temps connectée si prolixe. Notre besoin de silence et d’intériorité est peut-être la plus grosse difficulté aujourd’hui. Et la crise sanitaire nous questionne alors sur la possibilité d’une intériorité qui nous pousse vers Dieu au service de la charité pour nos frères. « Jésus Christ purifie et libère de nos pauvretés humaines la recherche de l’amour et de la vérité et il nous révèle en plénitude l’initiative d’amour ainsi que le projet de la vie vraie que Dieu a préparée pour nous »[ii] Un projet de vie révélé par la Parole, et les commandements afin de marcher en vérité dans tous nos choix de vie.

1.1                Quel sens pour quelle liberté ?

Quel est le sens des commandements ? C’est une vraie question qui se pose encore aujourd’hui ! Dans les normes sanitaires imposées, imposant 2 m d’espace dans les églises, mais acceptant beaucoup de personnes dans les magasins sans parler de la cohue dans les transports en commun, on cherche encore le sens de l’ensemble pour la prévention. Les incohérences de vie sont multiples dans notre vie personnelle, incitant à être végétarien pour ne pas tuer d’animaux, mais poussant à l’avortement afin de faire disparaître un petit d’homme. Il en est de même pour la justice sociale, demandant la plus grande sévérité pour les autres et implorant la clémence pour nous-mêmes. À chaque fois il s’agit du sens de la vie, de la mort, et de la relation aux autres et au monde. Et nous sommes confrontés à une hiérarchie des valeurs où nous devons mettre en avant ce qui nous paraît le plus important, sans toujours une cohérence dans l’échelle que nous prenons. La lumière de l’évangile nous interroge alors sur la pertinence de faire du marchandage dans le temple, alors qu’il faut bien fournir les animaux pour le sacrifice et faire l’échange des monnaies pour permettre de les acheter.

 

            Le sens de ce que nous devons vivre dans les commandements est justement de retrouver cette unité intérieure dans un équilibre toujours à préserver entre les besoins du corps, les désirs de l’âme et le discernement de l’esprit. Si la norme est trop normative et s’accroche à des formules coincées dans une manière de faire, elle reste extérieure à nous-mêmes. Un exemple est le paiement des impôts, s’il a perdu son sens, ou devient irrationnel dans sa gestion (tant économique par l’augmentation des charges, que par les dépenses sans contrôle), il y a le phénomène des fraudes fiscales qui concerne, il est vrai les plus fortunés, ou des délocalisations, pour mieux profiter du produit de son travail. Car, s’il y a une part de responsabilité personnelle dans le fait de vouloir échapper au prélèvement, il y a souvent une faute collective d’une demande incohérente de la cité, ou en tout cas qui manque de clarté pour celui qui est prélevé. Cela ne justifie en aucun cas les fraudes et le manque de solidarité, mais doit interroger sur l’incompréhension autour de l’argent utilisé.

 

            Il en va de même pour le décalogue, qui peut être pris dans un sens négatif, comme une privation de liberté, alors que paradoxalement c’est une ouverture de la conscience pour retrouver une paix intérieure, et ainsi témoigner de la Parole qui nous rend acteurs « Dans ce but, il faut que l’homme rentre en lui-même pour reconnaître les normes fondamentales de la loi morale que Dieu a inscrite dans son cœur. »[iii] C’est une loi de liberté que nous annonçons dans la réception du décalogue, et que nous vivons dans l’amour du Christ, parce que fortuitement cela nous positionne vis-à-vis de Dieu, comme unique et sans partage, de nous-mêmes comme artisans de paix et fidèles à sa Parole et aux frères dans le respect de la propriété. Nous devons nous interroger sur le sens de ce que nous faisons, et sans cesse nous référer à la Parole du Seigneur. Certes cela demande une conscience droite, c’est-à-dire travaillée par la méditation des Écritures, et la capacité de faire confiance, même dans les épreuves. Mais le sens de ce que nous devons vivre, demeure toujours une question durant toute notre existence, propre à notre condition humaine. Elle est première et demande où allons-nous ? Comme une recherche incessante de direction, perdue dans le péché originel, mais que Dieu nous redonne à travers l’alliance et la grâce du décalogue, comme espace de liberté retrouvée. 

1.2                Le repos du jour du Seigneur

 

            Le repos du shabbat est le l’espace-temps du dialogue avec Dieu, d’une rencontre spécifique, pour ne plus être dans l’utile mais nous retrouver nous-mêmes et vivre la louange envers le Seigneur. « Le sabbat est pour le Seigneur, saintement réservé à la louange de Dieu, de son œuvre de création et de ses actions salvifiques en faveur d’Israël. »[iv] Avec le Christ, le repos du shabbat révèle la création à la lumière de la grande espérance du Salut, où tout sera réalisé définitivement dans la joie des béatitudes. C’est donc un temps de prise de conscience de notre relation Dieu, à nous-mêmes, aux autres et à la création[v]. Une méditation du dessein bienveillant de l’amour qui agit à chaque instant de notre vie. Un temps de recul, face à l’activisme humain et l’utilitarisme des relations notamment dans la recherche disproportionnée du carnet d’adresse, afin de discerner l’œuvre de Dieu et les choix que nous devons poser. « L’institution du Jour du Seigneur contribue à ce que tous jouissent du temps de repos et de loisir suffisant qui leur permette de cultiver leur vie familiale, culturelle, sociale et religieuse. »[vi] C’est-à-dire retrouver le sens de la vie et de ce qu’il nous faut déployer dans la richesse de nos personnalités, au service du bien commun. « Par son lien étroit avec la vérité, l’amour peut être reconnu comme une expression authentique d’humanité et comme un élément d’importance fondamentale dans les relations humaines, même de nature publique. Ce n’est que dans la vérité que l’amour resplendit et qu’il peut être vécu avec authenticité. »[vii]

 

Néanmoins, c’est aussi un jour de bénédiction spéciale de Dieu pour chacun d’entre nous. Un appel spécifique à la sanctification de ce jour en recevant la grâce d’une libération dont nous faisons mémoire[viii]. « L’agir de Dieu est le modèle de l’agir humain. Si Dieu a ” repris haleine ” le septième jour[ix], l’homme doit aussi ” chômer ” et laisser les autres, surtout les pauvres, ” reprendre souffle “[x] . Le sabbat fait cesser les travaux quotidiens et accorde un répit. C’est un jour de protestation contre les servitudes du travail et le culte de l’argent. » C’est pourquoi, à travers  le cycle du dimanche, il s’agit de rencontrer Dieu en se déchargeant de toute activité quotidienne pour contempler son œuvre dans notre vie. Un arrêt du superficiel pour aller à l’essentiel. Si, pour les juifs, le shabbat correspond au samedi (7ejour), pour les chrétiens, dans un esprit de liberté dans l’application des commandements, tout en ayant un profond respect de la loi, il a été signifié le dimanche. « Le dimanche, ” jour du Seigneur “, est le principal jour de la célébration de l’eucharistie parce qu’il est le jour de la résurrection. Il est le jour de l’assemblée liturgique par excellence, le jour de la famille chrétienne, le jour de la joie et du repos du travail. Il est ” le fondement et le noyau de toute l’année liturgique “. »[xi] Le dimanche, jour de résurrection, huitième jour de la création où la révélation s’est pleinement accomplie est aussi ce lieu du temps pour Dieu, un temps spécifique qui demande une attention particulière à la prière, à la vie fraternelle à travers les rencontres ecclésiales et l’attention à la vie familiale ou communautaire.

 

Le dimanche est un lieu de relation entre les personnes, dans la rencontre, l’échange, le dialogue et la communion. Cependant, il nous faut être vigilant à ce temps que nous pouvons vivre, pour qu’il soit aussi le temps que peuvent vivre nos frères. C’est pourquoi au nom de notre foi, et par un regard de bienveillance dans la charité à exercer de façon plus consciente ce jour-là, il s’agit d’être consciencieux,  afin que, soucieux de chacun, tous puissent vivre ce jour comme un lieu de repos. « Que les chrétiens qui disposent de loisirs se rappellent leurs frères qui ont les mêmes besoins et les mêmes droits et ne peuvent se reposer à cause de la pauvreté et de la misère. Le dimanche est traditionnellement consacré par la piété chrétienne aux bonnes œuvres et aux humbles services des malades, des infirmes, des vieillards. »[xii] Dans la sagesse du cœur, nous pourrons ce jour-là être concentrés de manière spécifique à la gloire de Dieu à travers la création. En respectant le repos dominical de toute activité parasite, l’homme médite sur le repos de Dieu et cherche à vivre la civilisation de l’amour dans ce désir de sa venue dans la gloire. On comprend donc assez aisément que de ne pas respecter le commandement de repos du dimanche, est un manque de vertu d’espérance. « Si toi, au terme de tes œuvres très bonnes…, tu t’es reposé le septième jour, c’est pour nous dire d’avance par la voix de ton livre qu’au terme de nos œuvres ” qui sont très bonnes ” du fait même que c’est toi qui nous les a données, nous aussi au sabbat de la vie éternelle nous nous reposerions en toi. »[xiii] Le lien entre le repos en Dieu le jour du dimanche, et le repos en Dieu pour la vie éternelle, est rappelé chaque semaine, comme une attente de la vie bienheureuse par anticipation et parallèlement un mûrissement de la vie intérieure dans la foi, par « un temps de réflexion, de silence, de culture et de méditation. »[xiv] L’aspect de l’écologie humaine, au travers un ajustement de tout l’être, doit être notre préoccupation première. C’est pourquoi, le dimanche est ce jour spécifique d’une réunification intérieure et ce temps spécifique doit nous pousser à témoigner du Christ présent et vivant tout au long de la semaine.

 

            Il est insensé de faire travailler d’autres personnes parce qu’elles ne sont pas de notre religion.  Le décalogue est un événement d’une pleine liberté dans la promesse à accomplir par nos vies en écho à la grâce de Dieu toujours première. « Cette force libératrice du décalogue apparaît par exemple dans le commandement sur le repos du sabbat, destiné également aux étrangers et aux esclaves. »[xv] La vie de foi demande une pleine intégration de l’environnement, et non juste un positionnement personnel, sinon nous serions dans une hypocrisie spirituelle hautement peccamineuse. Il est incohérent de vouloir témoigner du Christ en respectant les commandements de Dieu tout en faisant les courses le dimanche. Il est stupide d’opposer la liberté de conscience contre la vérité des Ecritures. Même le Christ a respecté le repos du shabbat (samedi saint), pour vivre la résurrection le troisième jour (le dimanche matin). Lui qui est Seigneur, maître de la vie, nous montre par l’exemple la radicalité de la Parole qui s’accomplit jusqu’au bout et demande une prise de conscience pour chacun d’entre nous de ce qui est premier. Certes les dix commandements dans le christianisme ont connu une certaine évolution dans un discernement de ce que nous devons vivre, mais pas une dispense. D’ailleurs, certains se servent des dix commandements pour relire leurs vies et ainsi venir pour le sacrement de réconciliation, car chacune de ces paroles nous renvoie dans notre rapport à Dieu, à nous-même et à nos frères.

            Toutefois, il faut nous rappeler que l’amour est toujours premier et qu’il ne s’affranchit pas du principe de réalité du corps et de l’âme. Le service de Dieu ne nous débarrasse pas du service du prochain ni de l’attention à tous ceux que nous rencontrons. En effet, notre vocation première est bien d’être des serviteurs fiables dans la Parole et responsables dans leurs actes. La loi du repos du shabbat est une ligne directrice de témoignage et d’approfondissement intérieur de la Parole, mais n’empêche pas de satisfaire à des besoins immédiats, comme de manger. « Un jour de sabbat, Jésus marchait à travers les champs de blé ; et ses disciples, chemin faisant, se mirent à arracher des épis. »[xvi] Le principe de réalité demande de vivre la mission de manière cohérente. Certains services qui ne peuvent être reportés doivent être assurés, je pense aux soins et à la sécurité. « Les nécessités familiales ou une grande utilité sociale constituent des excuses légitimes vis-à-vis du précepte du repos dominical. Les fidèles veilleront à ce que de légitimes excuses n’introduisent pas des habitudes préjudiciables à la religion, à la vie de famille et à la santé »[xvii] L’exceptionnel ne peut justifier des dérogations devenant habituelles ni servir de principe à une compromission avec la liberté de la loi. « Avec compassion, le Christ s’autorise ” le jour du sabbat, de faire du bien plutôt que le mal, de sauver une vie plutôt que de la tuer “[xviii]. Le sabbat est le jour du Seigneur des miséricordes et de l’honneur de Dieu. »[xix] Toutefois,  cela ne peut en aucun cas justifier l’argument marchand d’un emploi du temps surchargé durant la semaine, provoquant les courses le dimanche.

 

            Je ne reviendrai pas sur les refus de recevoir la Parole de Dieu comme lieu de conversion, dans l’opposition entre le service de la charité à vivre et le respect du shabbat comme temps de nouvelle communion avec Dieu, comme si l’on pouvait l’opposer. J’exclus aussi les autres justifications, tout aussi dilatoires, de faire travailler quelqu’un, de prétexter un agenda trop contraint, ou pire encore de le justifier parce que d’autres le font… ou que tout le monde ne rappelle pas ce commandement du Seigneur, ou que l’importance de la foi ne se situe pas là. Nous devons bannir toutes les explications qui refusent en fait un travail de conversion et de transformation du cœur. À chaque fois que nous voulons nous justifier d’un non accomplissement des commandements du Seigneur, nous refusons ce temps de grâce qu’est la conversion, et donc la possibilité de changer. N’est-ce pas là, déjà, le commencement du péché contre l’Esprit ?

2     De la norme à la tentation

De quelle norme parlons-nous ? Les commandements du Seigneur sont des appels à la conversion et à ce qu’il faut vivre entre nous. Bizarrement la norme et son contraire ne renvoient pas à l’anormalité, mais à une explication du franchissement de la ligne rouge. Au refus de l’interdit de Dieu, de la norme dans la relation, l’homme justifie sa faute en la reportant sur la femme, et celle-ci sur l’animal, le serpent. Ce qui sort de la norme est le péché. S’il est aveugle, à qui la faute : à lui ou à ses parents ? C’est la vision d’un Dieu qui maudit. Nous sommes passés à la norme et son contraire, comme lieux de pathologie. Ceux qui font autrement sont des malades, ils en oublient le principe ontologique que procure la norme. Des tests de maladies psychiatriques sont opérés sur des personnes saines, à partir des réponses des malades, pour diagnostiquer les troubles possibles. Aujourd’hui, ce qui sort de la norme est vu comme une possibilité d’inclusion dans l’égalité des chances, rejetant tout ce qui est moral pour s’attacher à un socle minimal d’incohésion sociale. Je ne parle pas de cohésion sociale, puisque certaines lois ont clivé gravement le pays, et même la notion de bien commun ; je parle d’incohésion sociale minimale, pour signifier l’équilibre précaire d’un tel statut. Ce n’est pas nouveau, en d’autres temps ces incohésions sociales admises se disaient sur le statut de la personne : « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »[xx] Mais la Révolution en rappelant le principe de fraternité, a rappelé aussi l’égale dignité de l’homme, même si la pratique, notamment dans la période de la Terreur, a été abominable. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. « Les devoirs délimitent les droits parce qu’ils renvoient au cadre anthropologique et éthique dans la vérité duquel ces derniers s’insèrent et ainsi ne deviennent pas arbitraires. »[xxi] La norme renvoi à nos manières d’agir et à nos interactions. Dissocier nos actes de l’ensemble de notre vie n’est pas juste, comme réduire toute notre vie à un acte posé est tout aussi déséquilibré.

 

La norme est alors ce principe de réalité pour vivre en relation avec Dieu, avec soi, et avec nos frères de manière ajustée, répondant ainsi à notre vocation propre au service de la création et dans une recherche de familiarité avec le Seigneur. « Parce qu’elle est un don que tous reçoivent, la charité dans la vérité est une force qui constitue la communauté, unifie les hommes de telle manière qu’il n’y ait plus de barrières ni de limites »[xxii]  Or, la question de la norme impacte sur notre manière d’agir, pour reconnaître ce qu’il est bon de faire et ce qui est admis, tout en regardant la Parole de vie et en recherchant toujours à accomplir la volonté de Dieu en toute chose. C’est ainsi que nous sommes hors norme, c’est-à-dire sur le chemin de la perfection à travers la sainteté. Hélas, les réalités du monde de ce temps nous rappellent aussi les errances que parfois nous subissons. « Mais qu’est-ce que l’homme ? Sur lui-même, il a proposé et propose encore des opinions multiples, diverses et même opposées, suivant lesquelles, souvent, ou bien il s’exalte lui-même comme une norme absolue, ou bien il se rabaisse jusqu’au désespoir : d’où ses doutes et ses angoisses. »[xxiii] Les projets de vie deviennent, dans une société de jouissance et d’intérêt personnel, une culture de mort, refusant l’histoire de l’autre dès sa naissance, ou dans le grand âge, et repoussant l’altérité au nom d’un égalitarisme hors de la réalité féconde. Pire encore, nous pensons aujourd’hui la norme comme laïque, c’est-à-dire en dehors du champ religieux, et parfois même de la loi naturelle, rendant la relation à l’autre dépendante de l’esprit du temps. « Nous sommes, en effet, exposés à la tentation d’estimer que nos droits personnels ne sont pleinement maintenus que lorsque nous sommes dégagés de toute norme de la loi divine. Mais, en suivant cette voie, la dignité humaine, loin d’être sauvée, s’évanouit. »[xxiv] Mettre Dieu en dehors de la cité à toujours conduit aux pires tyrannies. Cela a été vrai autrefois dans les sociétés antiques, cela demeure aujourd’hui dans nos sociétés post-modernes, tellement liquides qu’elles en oublient le principe de réalité de la relation première, c’est-à-dire la famille.

 

            Recevoir le décalogue, c’est donc remettre des normes indiscutables, parce qu’elles viennent de Dieu, et les appliquer au nom même de la crainte de Dieu, c’est-à-dire la peur de décevoir son amour et de “Le blesser”[xxv] par nos comportements inadéquats. « Les commandements… sont destinés à sauvegarder le bien de la personne, image de Dieu, par la protection de ses biens… normes morales formulées en termes d’interdits. Les préceptes négatifs expriment fortement la nécessité imprescriptible de protéger la vie humaine, la communion des personnes dans le mariage, la propriété privée, la véracité et la bonne réputation. »[xxvi] Il est important de recevoir la norme de Dieu et de l’intégrer dans notre vie au nom même de l’aspect transcendantal, afin de ne pas la relativiser, par rapport à nos actes et nos capacités d’agir, et ainsi distordre nos relations humaines. Dans un monde actuel de contestation de tout et de son contraire, peut-être nous faut-il réfléchir sur le sens du service dans le bien commun et comment, ensemble, nous pouvons trouver le chemin du bonheur dans la lumière du Seigneur. Car rien ne sert de crier “Dieu est mort”, en effet Il est bien vivant, et Il nous entend dans notre folie. La loi du Seigneur est cet espace de rencontre avec le vivant. D’où cet appel à la joie. « Les Béatitudes n’ont pas comme objet propre des normes particulières de comportement, mais elles évoquent des attitudes et des dispositions fondamentales de l’existence. »[xxvii] Ainsi la norme n’est pas simplement un élément moral, elle donne la direction à suivre pour réaliser notre vocation d’image de Dieu. C’est aussi prendre conscience de nos propres limites et de l’appel de Dieu dans notre vie, comme source de bénédiction. Toutefois, le propre du péché de l’homme dès le commencement et de se croire comme des dieux. « Chaque époque tend à développer peu d’auto-conscience de ses propres limites. C’est pourquoi, il est possible qu’aujourd’hui l’humanité ne se rende pas compte de la gravité des défis qui se présentent, et « que la possibilité devienne sans cesse plus grande pour l’homme de mal utiliser sa puissance » quand « existent non pas des normes de liberté, mais de prétendues nécessités : l’utilité et la sécurité »[xxviii]. L’être humain n’est pas pleinement autonome. Sa liberté est affectée quand elle se livre aux forces aveugles de l’inconscient, des nécessités immédiates, de l’égoïsme, de la violence. »[xxix] La norme n’est pas là pour contraindre mais pour rappeler cet espace de liberté, nécessaire à l’expression de notre être, et affiner notre relation à Dieu, à soi et au monde, dans un équilibre respectant la dignité humaine, éclairé par la réalité du mystère du Verbe incarné.

Synthèse

« Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » L’interpellation du Christ est toujours actuelle pour nous. Sous couvert de bonnes intentions, je peux pervertir le lieu, comme l’enfer pavé de bonnes intentions. Retrouver le sens général et travailler au bien commun nécessitent de refonder notre relation à Dieu à travers la marche au désert. Dans un esprit de pénitence, pour une transformation intérieure, nous devons laisser l’Esprit souffler dans notre vie la grâce toujours première de l’amour de Dieu, afin d’agir dans la bonne direction, celle du service de Dieu et de nos frères, dans le don sincère de nous-mêmes. Or, le signe est justement la grande espérance du Salut, promis à tous et que nous attendons, en construisant ensemble la civilisation de l’amour. « L’amour social est la clef d’un développement authentique : « Pour rendre la société plus humaine, plus digne de la personne, il faut revaloriser l’amour dans la vie sociale — au niveau politique, économique, culturel —, en en faisant la norme constante et suprême de l’action. »[xxx]. Agir selon notre foi demande alors une recherche du bien commun qui sache être dans le don, et non dans une insatiable prééminence des besoins personnels, pour entendre la voix de nos frères qui nous pousse à être un don pour eux. « l’Eglise est en même temps communion de foi et de vie ; sa norme est  ‘la foi opérant par la charité.’»[xxxi] Il ne sera pas donné au monde d’autres signes que l’amour que nous partagerons en communauté, comme lieu de réalisation d’une vie engagée pour le Christ et dans le souci du prochain. « Tout ceci est plus clairement manifeste encore si l’on considère que la norme suprême de la vie humaine est la loi divine elle-même, éternelle, objective et universelle, par laquelle Dieu, dans son dessein de sagesse et d’amour, règle, dirige et gouverne le monde entier, ainsi que les voies de la communauté humaine. »[xxxii] Dans cette démarche de carême et au cœur du combat spirituel, il nous faut réentendre la Parole de Dieu dans les commandements afin d’entrer en communion d’amour, dans le désir d’être de plus en plus unis. Cela demande une disponibilité intérieure et une volonté de Le suivre dans le don sincère de nous-mêmes. C’est ainsi que nous témoignerons de la joie des disciples du Seigneur. « Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. »

 

7 mars 2021 – Père Greg – Curé

Saint Charles Borromée – Joinville-le-Pont

 

 

[i] Mc 2,27

[ii] &1 Amour dans la vérité

[iii] &68 Amour dans la Vérité

[iv] &2171 CEC

[v] &314 CEC

[vi] &2184 CEC

[vii] & » Amour dans la Vérité

[viii] &2168 et suivant CEC

[ix] Ex 31, 17

[x] Ex 23, 12

[xi] & 1193 CEC

[xii] & 2186 CEC

[xiii] &2002 CEC citant saint Augustin – Confessions XIII, 36.38

[xiv] & 2186 CEC

[xv] &2057 CEC

[xvi] Mc 2,23

[xvii] &2185 CEC

[xviii] Mc 3, 3

[xix] &2173 CEC

[xx] Les animaux malades de la peste – Jean de La Fontaine

[xxi] &43 amour dans la vérité

[xxii] & 34 Amour dans la Vérité

[xxiii] &2 Gaudium et Spes

[xxiv] &41/2 Gaudium et Spes

[xxv] Image pour dire cette peur salutaire de contrarier l’amour et ainsi désesperer de soi-même.

[xxvi] &13 Veritatis Splendor

[xxvii] &16 Veritatis Splendor

[xxviii] Ibid., p. 87-88 (éd. fr. : p. 93).

[xxix] &105 Laudato Si

[xxx] &231 Laudato Si – Conseil Pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, n. 582.

[xxxi] &26 Veritatis splendor

[xxxii] &3 Dignitatis Humanae

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