2020. Lettre de Noël 1/2. Joie

« Une grande joie qui sera pour tout le peuple »

« Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche. » Il y a un lien profond entre la joie et la prière parce que tous deux procèdent de l’Esprit Saint et demandent notre liberté pour s’exprimer pleinement. La joie de l’homme se trouve dans le dialogue avec Dieu, comme une responsabilité dans la relation à entretenir. Or, qui dit relation indique que cela n’est pas en sens unique. Dans la foi, nous ne devons pas avoir une mentalité d’assisté, mais bien de partenaire dans l’alliance avec Dieu et trouver ce qui fait sens dans notre vie, là où se trouve notre joie. Une joie de communion dans la relation avec Dieu et avec nos frères, qui respire la vérité de l’amour. L’incarnation du Christ donne la joie de la fraternité, d’une fraternité que l’on accueille à Noël, que l’on vit dans l’annonce du Royaume jusqu’à la mort et la résurrection du Christ et qui invite à témoigner au feu de la Pentecôte.

La joie de Dieu s’accueille dans la disponibilité de tout notre être, mais demande toujours une participation de notre part, c’est-à-dire une maturation de cette joie dans notre vie, pour ensuite la partager avec nos frères. Nous sommes responsables de cette joie que Dieu nous donne, et non des mercenaires ou des étrangers laissant la joie passer dans la futilité d’un temps qui passe et trépasse. « Oui, c’est pour nous également une exigence d’amour que de vous inviter à partager cette joie surabondante qui est un don de l’Eprit Saint. »i Il y a une mentalité d’assisté de la joie, lorsqu’on attend tout de Dieu sans rien faire de nous-mêmes. S’il est vrai que le don de Dieu est toujours premier, nullement en corrélation avec notre volonté de faire, ce don demande quand même la volonté de poursuivre l’œuvre de Dieu et de se laisser habiter par sa présence. La joie est alors connaissance de Dieu, dans la contemplation de son œuvre, et la paix qu’elle nous donne. Pour formuler plus simplement, la joie ne demande pas une volonté a priori, car Dieu est premier, mais une volonté a posteriori, car nous devons la faire vivre, dans la liberté qui est la nôtre de vouloir la communion et d’entrer plus intensément dans ce désir de Dieu.

C’est un appel à faire vibrer, à l’intérieur de notre vie, l’amour de Dieu pour y trouver la cause de toutes nos joies. C’est en vivant la Parole et en faisant la volonté du Père dans nos actes quotidiens, que nous découvrirons de plus en plus cette joie de Dieu. « Vous qui servez le Seigneur et l’avez dans votre cœur ; faites les œuvres de Dieu… Au lieu de champ, rachetez donc des âmes éprouvées dans la mesure de vos moyens, et visitez les veuves et les orphelins, ne les méprisez pas ; … le maître vous a enrichi pour que vous lui rendiez service… cette richesse-là est noble et sainte, elle n’entraîne ni chagrin, ni crainte, mais de la joie. »ii La richesse de notre joie est dans le partage des dons de Dieu autour de nous, c’est là notre responsabilité première de rendre compte de l’Esprit qui vit en nous. Il faut faire fructifier cette joie que nous avons reçue de Dieu et ne pas simplement s’en réjouir. Or, la première dérive de notre joie est la recherche du superficiel, car l’argent peut nous détourner avec une facilité désarmante. « Ne recherchez pas les richesses des païens, c’est dangereux pour vous, les serviteurs de Dieu. Ayez vos richesses propres, qui puissent vous réjouir. Ne faites pas de fraude, ne touchez pas au bien d’autrui, ne les désirez pas. Il est mal de désirer les biens d’autrui. Accomplis ta tâche et tu seras sauvé »iii La tâche de tout serviteur de Dieu est d’annoncer la Bonne Nouvelle et, dans la civilisation de paix proposée, trouver la joie qui en est le fruit par excellence, alors l’amour pourra être de toutes les relations le nectar de la vie. Dans la simplicité de vie et l’attention à toutes les pauvretés, nous pourrons comprendre pleinement l’amour fraternel comme une partition de joie.

Nous devons développer un environnement à la joie et la première étape est d’être artisans de paix. Car Dieu se révèle dans l’âme pour l’apaiser et la rétablir dans l’intégrité de son être, laissant derrière toute déchirure pour retrouver l’harmonie et ainsi vibrer à l’être de Dieu, libérée de toutes les entraves. La paix peut alors amener à redécouvrir la joie comme lieu de réalisation de tout notre être, non de manière superficielle, mais bien dans la profondeur de toute notre personne pour l’exprimer ensuite dans nos faits et gestes et ainsi révéler en nous la vie de l’Esprit. « Que la joie soit répandue dans les cœurs avec l’amour dont elle est le fruit, par l’Eprit Saint qui nous a été donné. »iv

  1. Noël, une joie de la fraternité

Lorsque Dieu, dans son projet créateur, fait l’homme à son image, Il a déjà pour projet de lui révéler l’amour dans la radicalité de la participation. « Suscitant l’homme au-dedans d’un univers qui est œuvre de puissance, de sagesse, d’amour, Dieu, avant même de se manifester personnellement selon le mode de la révélation, dispose l’intelligence et le cœur de sa créature pour la rencontre de la joie, en même temps que de la vérité. »v Le péché de l’homme a changé ce projet en œuvre de rédemption et de salut. Néanmoins, dans ce beau projet, Dieu se fait l’un d’entre nous, pour vivre l’amour dans la réalité de notre condition humaine, et ainsi nous inviter à vivre notre vie spirituelle dans la réalité de la communion divine. L’échange ne peut se vivre que dans la participation des uns et des autres à la réalité du vécu de l’autre, et non dans une forme de tourisme relationnel où toute relation serait retracée sur une échelle d’utilité de un à dix.

Toutefois, accueillir le Christ est d’abord un principe premier pour nous, qui passe par la relation au frère. L’évènement de Bethleem est le principe de toute vie de chrétienne, de déplacement, d’accueil, d’adoration et de présent. En effet, « la joie de l’Évangile remplit le cœur et toute la vie de ceux qui rencontrent Jésus »vi et, ceci, dès sa naissance. Mais il y a ceux qui refusent la venue du Christ et l’intervention de l’Esprit Saint. Nous le voyons encore, dans certaines approchent qui refusent l’incarnation du Christ Seigneur, le Verbe fait chair car, selon leurs propres opinions, Dieu ne peut pas se faire homme. Certes, la dimension trinitaire nous rappelle le mystère de Dieu, qui ne peut pas se voir à travers une lorgnette singulière. Et en même temps, il y a bien cette dimension de la corporéité de Jésus dans la divinité. Il se laisse toucher à la naissance par ses parents, dans l’innocence de l’âge, comme il se laisse toucher par Thomas, lors de la résurrection pour lui rappeler la matérialité du fait. Dieu s’est fait homme, et il nous faut L’accueillir dans la crèche de notre vie, à travers les portes battantes de nos choix et la domesticité de notre âme qui, tantôt comme un âne, rumine et se borne à une vision étriquée, tantôt comme un bœuf, laboure le champ de notre cœur de la présence de Dieu et de sa douce Parole, créant les sillons pour faire germer les fruits qui lui rendent gloire. La vie spirituelle est toujours ancrée dans la réalité de ce monde pour témoigner de la joie de l’amour de Dieu par des médiations. Refuser les médiations terrestres au nom du prétexte d’un “téléphone rouge” relié directement au Ciel entraîne les pires dévoiements de la religion et, par conséquence, de la relation spirituelle : un enfermement dans une toute puissance qui peut se révéler une pathologie psychiatrique, c’est-à-dire un trouble du comportement grave touchant à la relation..

    1. Joie, fruit de l’Esprit Saint

La joie se vit dans l’accueil de l’Esprit Saint. C’est la révélation de Dieu tel qu’Il est qui me fait connaître la vraie joie. Une joie débordante parce que l’amour donne sens à tout mon être. « L’union du Christ avec l’Esprit Saint, dont Il a une parfaite conscience, s’exprime dans ce “tressaillement de joie” qui, en un sens, rend “perceptible” sa source secrète. »vii Une conscience de la présence de Dieu par l’Esprit Saint ajuste toute notre nature humaine, qui retrouve sa jouvence originelle. C’est alors une joie qui se partage comme la gratuité du don et l’offrande de notre être. Une joie du service, pour être pleinement dans notre vocation première, féconds et maîtres de ce qui est vivant, pour organiser la nature le mieux possible selon le dessein de Dieu. Ce qui demande la vertu de prudence dans le discernement afin d’opérer des choix, pour plus de liberté, et engager le principe de précaution lorsque c’est nécessaire pour avoir du temps. « Nous ne discernons pas pour découvrir ce que nous pouvons tirer davantage de cette vie, mais pour reconnaître comment nous pouvons mieux accomplir cette mission qui nous a été confiée dans le baptême, et cela implique que nous soyons disposés à des renoncements jusqu’à tout donner. En effet, le bonheur est paradoxal et nous offre les meilleures expériences quand nous acceptons cette logique mystérieuse qui n’est pas de ce monde. »viii En effet la joie de l’Esprit est d’abord une joie de la rencontre, comme à la crèche de Bethleem, juste pour accueillir Celui qui vient et être disponible à l’émerveillement que cela produit.

Plus nous partageons notre joie de Dieu, plus nous grandissons dans sa connaissance et plus nous amplifions cette joie. Le partage de notre joie, loin de s’appauvrir, nous enrichit et la rend dynamique dans la révélation de Dieu. Il faut comprendre la joie partagée comme un approfondissement de notre relation à Dieu et une transformation intime de tout notre être pour vibrer à la musique de sa Parole. D’une joie naïve, qui se reçoit dans l’immédiateté de la révélation, elle devient une joie féconde dans le partage et la réalité du quotidien de Dieu dans notre vie. Une joie qui se découvre dans l’attention que Dieu a pour nous et pour tous nos frères, comme une reconnaissance de l’œuvre créatrice de Dieu à l’intérieur de nous qui pousse à aller à l’extérieur de l’être, pour rejoindre les périphéries, afin de témoigner de cette rencontre vivifiante. C’est la grâce de l’Esprit Saint qui, sans se nommer, nous fait parler de l’amour du Père, qui s’est concrétisé dans le salut promis par le Fils Unique. Il est présent dans notre vie lorsque nous acceptons les dons qu’Il nous attribue pour notre sanctification, autrement dit pour notre ajustement dans la communion avec Dieu. Je pourrais dire que c’est l’expérience du salut dans la pratique de la relation en profondeur avec notre Seigneur. Le Christ sauveur vient à notre rencontre et sa parole nous laboure le cœur, l’Esprit vient l’ensemencer de grâce et le Père fait pleuvoir la générosité de son amour sans faille. La joie vient de l’Esprit mais a toujours une dimension trinitaire que nous finissons par découvrir peu à peu, qui fait caisse de résonance dans notre aujourd’hui.

Certes il ne faut pas confondre la joie avec une forme d’hystérie ou de débordement non ajusté, encore moins d’une joie malsaine qui provient d’une satisfaction dans le péché. Ce ne sont là que des caricatures de la joie. Dans le discernement, nous savons que la joie vient de Dieu et renvoie à Dieu dans une résonance ajustée de tout notre être, qui donne sens à ce que nous vivons. La joie vient de la Parole, mais continue de puiser dans la Parole ce qui fait son dynamisme, tout ceci dans la vérité de notre être. Par la Parole, nous sommes comme guidés de l’intérieur pour entrer dans l’intelligence des Ecritures et l’Esprit Saint nous conduit sur ce chemin de compréhension en vérité. « II fait de nous sa demeure : … Avec lui, le cœur de l’homme est habité par le Père et le Fils. L’Esprit Saint y suscite une prière filiale qui jaillit du tréfonds de l’âme et s’exprime dans la louange, l’action de grâces, la réparation et la supplication. Alors nous pouvons goûter la joie proprement spirituelle, qui est un fruit de l’Esprit Saint. »ix La Parole, non seulement nous rétablit dans notre vocation de Fils de Dieu, mais nous appelle à porter la lumière de l’Evangile au monde, avec cette attractivité de la présence de Dieu en nous. Les Ecritures saintes sont paroles de joie, pour nous aujourd’hui, et source d’une rencontre vivifiante.

Face à l’hystérie, l’autre déviance serait de croire que la joie est pour tous, donc pas pour moi, ou de manière parcellaire. Il y a toujours une dimension personnelle dans la joie de Dieu, car elle n’est pas la joie d’un autre, mais bien cette expérience unique d’une rencontre qui emplit mon être de sa présence. Je suis personnellement touché et j’en rends compte en serviteur fiable, parce que tout mon être exulte en Dieu qui me sauve pleinement. Comme nous le disent les pères de l’Eglise, l’Esprit Saint vient nous consumer de l’intérieur pour laisser place à la joie de la rencontre du Salut. « Origène par exemple a souvent décrit la joie de celui qui entre dans la connaissance intime de Jésus : son âme est alors inondée d’allégresse comme celle du vieillard Siméon. Dans le temple qui est l’Eglise, il serre Jésus dans ses bras. Il jouit de la plénitude du salut en tenant celui en qui Dieu se réconcilie le monde. »x La joie est une conséquence de Dieu dans notre vie et d’une paix intérieure qui irradie tout notre être, comme nous le disent les maîtres spirituels. La paix reconnaître la manifestation de Dieu comme Sauveur et accepte que sa lumière éclaire toute notre personne, ce qui produit une grande joie. Oui, gloire à Dieu et paix aux hommes, car Il s’est manifesté. Il y a bien un retournement du cœur dans la joie afin d’unifier tant l’intérieur que l’extérieur à la présence de Dieu et de le partager avec audace, pour une civilisation de l’amour.

    1. Prophète de la joie

Les prophéties sont l’espérance de la joie. Dieu, en annonçant à temps et à contre temps la fidélité de son alliance, en passant par les prophètes pour redire cette joie de la communion, nous redonne espérance malgré les échecs, que nous pouvons subir à cause du péché, et les tentations de l’Adversaire auxquelles nous succombons parfois. Même si nous ne sommes pas toujours en adéquation avec la volonté de Dieu, Lui reste fidèle à sa parole et vient nous sauver. Malgré les situations terribles que nous pouvons rencontrer, la joie de Dieu est totale si nous nous sommes offerts pour annoncer notre foi. « D’où la condition du chrétien, … s’associer librement à la passion du Rédempteur. Elle correspond ainsi à ce qui avait été défini dans l’Evangile comme la loi de la béatitude chrétienne, en continuité avec le destin des prophètes : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux : c’est bien ainsi qu’on a persécuté les prophètes vos devanciers »xi. » C’est pourquoi la joie est prophétique d’un Royaume à venir, que nulle persécution ne peut ravir. Il nous faut un esprit de conversion et de contrition de nos propres fautes, pour hériter cette joie de la civilisation de l’amour.

Il y a une relation de confiance dans le Salut, car tout ne se finit pas dans un acte, même s’il est grave, comme la trahison de saint Pierre, mais demande toujours de la part de l’homme un repentir sincère pour être rétabli par la force de l’Esprit Saint. Le sincère repentir est la clef de voute du sacrement de réconciliation. Se repentir de son péché et promettre de ne plus recommencer, n’est pas une formule creuse, mais un aspect essentiel de l’orientation de notre vie pour connaître la vraie joie. « Cette joie de demeurer dans l’amour de Dieu commence dès ici-bas. C’est celle du Royaume de Dieu. Mais elle est accordée sur un chemin escarpé, qui demande une confiance totale dans le Père et dans le Fils, et une préférence donnée au Royaume. »xii Nous devons nous donner les moyens de nous ajuster, même si nous nous savons faillibles. Le sacrement de réconciliation est un parcours spirituel d’amélioration de notre vie pour connaître une plus grande union à Dieu et ainsi laisser la grâce croître dans notre vie et inonder tous les aspects de notre quotidien. La joie de découvrir Dieu en tout instant est inénarrable, elle ne peut que s’expérimenter. « De la joie apportée par le Seigneur, nul n’est exclu. La grande joie annoncée par l’Ange, la nuit de Noël, est en vérité pour tout le peuple. »xiii C’est le cri prophétique d’une universalité de l’amour qui demande la foi et non l’appartenance à un peuple. Il y a bien une volonté d’attachement à Dieu en vivant ses commandements.

Pourquoi pouvons-nous dire que la grâce de Noël est prophétique ? Car elle annonce par avance justement l’accueil de l’action de Dieu dans notre vie à travers un nouveau-né. « Notre regard se porte d’abord sur le monde des enfants. Tant qu’ils trouvent dans l’amour de leurs proches la sécurité dont ils ont besoin, ils ont une capacité d’accueil, d’émerveillement, de confiance, de spontanéité dans le don. Ils sont aptes à la joie évangélique. »xiv Dans la maturation de l’âge l’enfant de la crèche devient l’oint et cela devient très concrets sur l’ouverture des possible en annonçant le royaume. Cette réalisation de la promesse qui prend sens et commence par les bergers premiers témoins, comme les mages premiers connaisseurs de la foi dans l’accueil du signe et cela continue avec le tout-venant, et se révèle dans l’histoire des hommes de tous temps, et ceux qui suivent un chemin de sainteté, comme plus tard pour Thérèse, d’accueillir la joie de Dieu dans la conversion de ses crises incontrôlées et son égocentrisme hystérique. Dieu sait nous attendre, comme pour Paul Claudel, qui vient aux vêpres de Noel, par envie de voir du spectacle et l’ennui de l’ordinaire, et se retrouve illuminé par la présence du petit enfant à travers le chant du Magnificat, et perçoit ainsi l’humble place du Sauveur dans notre humanité. Cet émerveillement de la présence du Seigneur est prophétique, dans une Eglise de plus en plus attaquée par les idéologies meurtrières du marxisme et la haine du frère dans la lutte des classes. Paul Claudel croit, à travers cette adoration de l’enfant Jésus, et la lumière de la vérité habite tout son être. Il reconnaît en l’autre l’innocence de l’enfant de la crèche. L’humble présence de Dieu dans notre aujourd’hui, toujours aussi fragile, ne s’impose pas mais se laisse découvrir, par grâce de l’Esprit Saint. La joie de ces témoins de Dieu interpelle l’esprit du monde et provoque au moins l’interrogation.

Les prophéties, dans le judéo-christianisme, sont toujours tournées vers l’espérance. Les livres prophétiques de l’Ancien Testament nous le rappellent avec force. Malgré le péché d’Israël et les conséquences de pareille dispersion d’être, il y aura bien un petit reste pour connaître le Salut et le rétablissement de l’alliance. Tout n’est pas fini une fois pour toute, car la Parole de Dieu continue de germer et de porter du fruit jusqu’à l’heure favorable pour l’éclosion de la grâce de la rencontre. En cela la joie devient espérance, parce qu’elle accueille avec confiance le projet de Dieu pour plus tard : l’homme sait que Dieu est fidèle et il croit en l’action de Dieu pour toujours. Il accueille la joie comme un lieu de rétablissement de la promesse et un avant-goût de ce qui sera donné aux générations futures. L’appel à la joie qui sillonne les écrits prophétiques, et notamment Isaïe, nous rappelle cette paix de Dieu qui nous est promise dès l’origine et qu’il nous faut attendre avec persévérance, car Il finit toujours par se révéler aux cœurs qui le cherchent avec droiture.

  1. Une joie qui voit au-delà de la souffrance

Pourtant, certains se disent dans une forme de joie, sans s’éloigner cependant de l’ennui, de l’angoisse et d’une perte du goût du sens. C’est la confusion entre la superficialité du plaisir et la vraie joie. « La société technique a pu multiplier les occasions de plaisirs, mais elle a bien du mal à sécréter la joie. Car la joie vient d’ailleurs. Elle est spirituelle. »xv La naissance du Christ est justement cet appel à contempler Dieu, source de toutes les vrais joies. C’est Lui qui nous guide dans l’humilité de l’amour pour retrouver notre être profond et reconnaître notre liberté de choisir ce qui est bien. Dans cette prise de conscience, éclairés par la Parole de Dieu, nous pouvons marcher avec droiture et trouver la joie profonde qui rayonne dans tous nos gestes.

    1. L’affront du mal et l’errance d’un bien être

Le péché et le mal éteignent la joie pour l’immédiateté des désirs sans lendemains, une vaine recherche de satisfaction loin de Dieu, dans l’illusion du monde qui passe et l’orgueil d’une suffisance à soi-même. C’est le slogan “loin de Dieu pour être mieux”, cynisme qui annonce la mort de Dieu en oubliant d’y voir d’abord le naufrage de l’homme dans sa quête première d’être pleinement réunifié dans son humanité. Et l’Adversaire est là pour nous bercer d’illusions, voulant absolument nous éloigner du Très Haut pour nous enfoncer dans le très bas, synonyme des bas-fonds des limites humaines. Par l’incarnation, le Christ se fait le très bas pour nous rappeler que, même dans nos limites, Dieu vient nous rejoindre pour nous appeler à vivre cette joie de l’être et à nous accorder à notre Créateur. En vivant, dans l’unité de notre être, l’appel de Dieu à lui ressembler, nous y puisons la joie de Le redécouvrir sans cesse. Même le péché ne réduit pas notre personne à notre acte, car le Christ dans l’appel à la conversion nous encourage à nous relever, non plus tout seul, mais avec lui comme compagnon de route, pour découvrir ainsi la vérité de l’amour dans la vie promise pour l’éternité. Cette joie de l’amour nous entraîne alors à désirer toujours plus vivre avec Lui.

Si le péché nous prive d’une joie immédiate avec Dieu, la grande espérance du Salut nous fait prendre conscience du retour vers la maison du Père et de l’importance d’être avec Lui, malgré la faiblesse de nos choix. L’enthousiasme de la foi ne doit pas s’éteindre à la moindre difficulté, mais nous armer pour le combat spirituel, sous l’ombre de l’Esprit, afin de nous laisser chaque jour guider par l’amour et reconnaître l’œuvre de Dieu en chaque rythme de notre vie. Ainsi, nous voudrons le plus possible faire sa volonté, dans la responsabilité qui est la nôtre et la grâce qu’Il nous partage pour persévérer et vaincre l’hostilité du Malin. Noël est justement le refus de la désespérance, Avec l’incarnation, tout s’accomplit pour le projet du Salut. Il ne s’agit donc pas d’un bien-être ou d’un mal-être, mais plutôt d’une communion d’être avec Jésus comme berger, qui se révèle dans la vulnérabilité d’un enfant. La puissance d’être n’est pas tant ce qui relève de l’utilité, que de la relation à l’autre et au Tout Autre. Dans une société qui avorte les enfants avec des lois iniques et refuse les soins aux vieux pour faire de la place aux urgences, il est temps de rappeler que la dignité de l’homme est d’abord et avant tout due à sa création car chaque homme, chaque femme, est image de Dieu et porte donc le sacré de la vie. D’ailleurs, que l’on soit croyant ou pas, il est facile de comprendre que la dignité de l’homme vient de son existence même dès sa conception. Il ne dépend pas d’un projet parental ou d’autres formes d’utilité sociétales, mais est un lieu d’avenir pour la relation. Le péché nous prend pour des objets, alors que la grâce nous montre que nous sommes d’abord sujets de Dieu. Souvent le fait d’entrer en nous-mêmes dans le confort d’une maladie fait émerger une angoisse inéluctable, alors qu’il suffit de nous savoir aimés de Dieu et invités à la joie avec Lui dans le Royaume, pour entrer dans le désir.

    1. La paix de Dieu est une joie pour l’homme

La paix que propose Dieu comme don de l’Esprit est une paix de communion, c’est-à-dire une harmonie dans l’amour. La vie de communion en Dieu, autre nom de la sainteté, nous apprend à vivre dans l’intégralité de tout notre être la Parole comme un lieu de joie, et non de contrainte. La paix, vécue comme présence de Dieu, nous entraîne à louer notre Créateur parce qu’elle manifeste ainsi la fin d’une bataille contre le péché et l’Adversaire, et ouvre une ère de libération, vécue comme lieu de réconciliation avec notre Père.

Lorsque nous vivons ensemble, en communion d’action pour un monde meilleur, et que nous travaillons à la justice pour une relation fraternelle dans la vérité de l’amour, nous contribuons à une joie de la relation. Cette joie procure la paix, parce qu’elle est ancrée dans la puissance de l’Esprit Saint et la grande espérance du Salut. La vie dans l’Esprit nous fait connaître la paix intérieure, c’est-à-dire cette faculté d’être en osmose avec Dieu dans notre nature humaine. « Selon la foi et l’expérience chrétienne de l’Esprit, cette paix donnée par Dieu qui s’étend comme un torrent débordant, lorsque vient le temps de la « consolation »xvi, est liée à la venue et à la présence du Christ. »xvii La venue de Dieu dans notre vie nous transforme toujours ; ensuite, il nous faut garder la clé de notre cœur, pour ne pas permettre à l’Adversaire de revenir en force comme le dit la parabole. La transformation nous amène à un chemin de sanctification de tout notre être, avec une volonté d’identification à Jésus lui-même pour orienter notre vie et tous nos choix pour bâtir la civilisation de l’amour. La paix de Dieu est une sanctification de tout notre être pour entrer pleinement dans la joie. La vie intérieure accueille cette présence de Dieu et inonde nos actes de cette paix qui nous habite, afin d’être pleinement artisans de cette paix auprès de nos frères. « Les pacifiques sont source de paix, ils bâtissent la paix et l’amitié sociales. …La Parole de Dieu exhorte chaque croyant à rechercher la paix “en union avec tous” xviii, car « un fruit de justice est semé dans la paix pour ceux qui produisent la paix »xix. Et si parfois, dans notre communauté, nous avons des doutes quant à ce que nous devons faire, « poursuivons donc ce qui favorise la paix »xx, parce que l’unité est supérieure au conflitxxi. »xxii Trouver la paix dans la relation fait résonner la joie de la rencontre et dialoguer avec Dieu et nos frères, dans la vérité de la présence.

Néanmoins le temps de la nativité demande la vigilance pour être disponibles à la grâce. L’attention à ce qui nous entoure, jusqu’aux étoiles dans le ciel, pour aller à la rencontre du Sauveur nécessite alors une ouverture à l’action de Dieu dans notre vie. « Le chemin de la sainteté est une source de paix et de joie que nous offre l’Esprit, mais en même temps il demande que nous soyons avec « les lampes allumées »xxiii et que nous restions attentifs : « Gardez-vous de toute espèce de mal »xxiv. « Veillez donc »xxv. « Ne nous endormons pas »xxvi. »xxvii Il s’agit d’être acteurs de la grâce et attentifs à déployer nos talents pour la plus grande gloire de Dieu. En fait, c’est mettre Jésus au milieu de nous, car la présence du nouveau-né dans la crèche, comme du ressuscité, est toujours l’élan d’une joie.

  1. Le regard sur le Christ pour rayonner de la joie

La pratique de la joie est expérience des dons de l’Esprit et demande notre participation pour devenir une joie missionnaire. C’est un travail de tout notre être, qui demande une volonté d’accueillir la joie de Dieu, non de façon volontariste, mais avec la conscience de nos responsabilités. « Il faudrait un patient effort d’éducation pour apprendre ou réapprendre à goûter simplement les multiples joies humaines que le Créateur met déjà sur nos chemins : joie exaltante de l’existence et de la vie ; joie de l’amour chaste et sanctifié ; joie pacifiante de la nature et du silence ; joie parfois austère du travail soigné ; joie et satisfaction du devoir accompli ; joie transparente de la pureté, du service, du partage ; joie exigeante du sacrifice. Le chrétien pourra les purifier, les compléter, les sublimer : il ne saurait les dédaigner. La joie chrétienne suppose un homme capable de joies naturelles. C’est bien souvent à partir de celles-ci que le Christ a annoncé le Royaume de Dieu. »xxviii En rayonnant de joie, nous parlons de la civilisation de l’amour et exerçons alors un pouvoir d’attractivité, afin d’entraîner nos frères à vivre ce partage de la grâce. Ce lyrisme de la joie, que Paul VI partage avec nous dans la citation, nous pousse à avoir un regard christocentrique. C’est avec le Christ que nous profitons pleinement de la joie de l’Esprit, dans cette communion avec Dieu notre Père, qui sans cesse se manifeste.

    1. Tournés vers le Christ pour rayonner de joie

Tout entier dans le Christ est la joie de l’unité de la personne. C’est bien tournés vers le Verbe fait chair que nous comprenons l’invitation aux béatitudes, source de tout agir chrétien. Il ne peut y avoir de joie que dans cette dimension de la vie du Royaume et, continuera Paul VI, de la construction d’une civilisation de l’amour dans notre agir social, dès à présent. « L’insertion dans le Christ au moyen de la foi et des sacrements de l’initiation chrétienne est la racine première qui crée la nouvelle condition du chrétien dans le mystère de l’Eglise, qui constitue sa « physionomie » la plus profonde, qui est à la base de toutes les vocations et du dynamisme de la vie chrétienne des fidèles laïcs : en Jésus-Christ mort et ressuscité, le baptisé devient une « créature nouvelle »xxix, une créature purifiée du péché et vivifiée par la grâce. »xxx Le fidèle doit agir en conséquence, pour porter la joie au monde, et ainsi partager un témoignage efficace (c’est-à-dire qui produit de l’effet). Centrés sur l’Eglise et dans la dimension communautaire, nous trouvons notre rayonnement personnel pour répondre à l’appel de Dieu et lui dire notre disponibilité.

Le discernement à travers la Parole de Dieu nous aide alors à adopter les bonnes attitudes et à fuir celles qui obscurcissent le cœur. « Si quelque chose doit saintement nous préoccuper et inquiéter notre conscience, c’est que tant de nos frères vivent sans la force, la lumière et la consolation de l’amitié de Jésus-Christ, sans une communauté de foi qui les accueille, sans un horizon de sens et de vie. »xxxi Tournés vers le Christ, nous voyons là le défi de la dimension fraternelle et l’inventivité qu’il nous faut déployer, pour rejoindre chacun là où il en est. Oui, avec le Christ nous avons la vérité et nous savons ce qu’est la source de la vie ; cela ne se fait ni avec orgueil des postions ni par la force, mais avec humilité tout en gardant la radicalité des Ecritures. La joie nous aide à comprendre ce qui fait sens et nous donne de profiter pleinement de la vie. Un péché, tel que l’avortement, n’est pas une simple désobéissance à l’œuvre de Dieu ou une collaboration peccamineuse à la culture de mort, il est une fermeture à la joie, un refus de la fécondité de l’amour et la porte ouverte au désespoir et à l’angoisse, c’est-à-dire une stérilité de nos choix. Or Dieu veut notre bonheur et nous donne des indications pour vivre au mieux notre condition humaine en sa présence, Lui qui pourvoit.

Tournés vers le Christ, dans la joie, nous savons qu’il y a aussi un chemin de passion et des croix à porter avec Lui à cause de l’Evangile. « La bonne nouvelle, c’est l’annonce que souffrir peut avoir un sens positif pour l’homme et pour la société elle-même, étant donné que souffrir est orienté à devenir une forme de participation à la souffrance salvifique du Christ et à sa joie de ressuscité, que c’est donc une force de sanctification et d’édification de l’Eglise. »xxxii En communauté nous sommes appelés à la joie et les frères et sœurs sont là pour nous stimuler à rechercher cette perfection de l’amour de Dieu à travers nos partages et nos positionnements, non dans un jugement mais plutôt dans un échange constructif sur le discernement du souffle de l’Esprit, afin de goûter à la joie éternelle. Lorsque nous recentrons notre vie spirituelle sur le Christ, cela ouvre toutes les portes sur la vie relationnelle avec nos frères et le monde. Car le Christ nous envoie et, avec Lui tout peut arriver, car Il nous garde sur le chemin de l’amour.

    1. L’espérance au cœur de la joie

L’attente du Messie, une joie sans faille, demande de vivre l’abandon à la volonté de Dieu, mais aussi de se recentrer sur l’essentiel. Or justement la joie est d’aller à l’essentiel, et non de se perdre dans le superficiel des biens de ce monde. C’est vraiment une transformation intérieure, d’être pleinement confiants en Christ et de ne pas Le quitter du regard dans notre quotidien. Car c’est aussi une épreuve, et parfois un combat spirituel intense, que de se laisser guider par le Christ ; toutefois, c’est un chemin sûr et la joie que nous découvrons alors est plus profonde, et autrement plus féconde, puisque le Christ nous conduit. Cela nous aide à comprendre que dans l’espérance la joie n’est pas forcement immédiate, mais s’obtient dans la volonté de suivre le Christ et comporte obligatoirement le passage par la croix. C’est aussi dans la vertu d’espérance que nous comprenons que la joie de Dieu est l’humilité du cœur, c’est-à-dire l’accueil avec simplicité de ce qui nous est offert.

Le Royaume est aussi bien pour ceux qui vivent la simplicité intérieure et la disponibilité à la réalité, que ceux qui œuvrent pour la construction de la paix et cherchent une relation bienveillante, en gardant l’amour du Christ comme premier dans la relation au frère. L’humilité de la joie se comprend alors comme un mouvement de tout notre être, dans la discrétion de ce que nous vivons, tout en gardant une sérénité par rapport aux évènements quotidiens. Il y a comme un équilibre habile de la joie et de la paix, dans l’humilité, qui nous rend participants de la grâce offerte de façon certes cachée, mais qui n’en demeure pas moins réelle, même moins visible. La réalité de cette humble joie se fait alors prière de louange et d’action de grâce auprès du Dieu d’amour, qui nous fait goûter l’universalité de cette joie dans la relation au frère et le mystère dans les diverses manifestations qu’elle peut engendrer, là ou pourtant, avouons-le, on ne l’attendait pas. Or, l’espérance nous introduit à cette joie que personne ne nous retirera puisqu’elle est cette relation avec Dieu qui fait sens. C’est la méditation d’Henri de Lubac qui rappelle la joie intérieure qui se vit dans la relation fraternelle. « Ai-je trouvé la joie ? Non […]. J’ai trouvé ma joie. Et c’est terriblement autre chose […]. La joie de Jésus peut être personnelle. Elle peut appartenir à un seul homme, et il est sauvé. Il est en paix […] pour maintenant et pour toujours, mais seul. Cette solitude de joie ne l’inquiète pas, au contraire : il est l’élu. Dans sa béatitude, il traverse les batailles une rose à la main ».xxxiii On peut en parler, mais nous sommes appelés à la vivre, et à la comprendre dans notre histoire, comme une expérience personnelle, une vision qui non seulement nous guide vers Dieu mais nous soutient afin de garder le cap pour construire, toujours plus, la civilisation de l’amour.

    1. La vocation, un appel à la joie

La fidélité de celui qui appelle nous comble de joie. Tout réponse à notre véritable appel est source de joie, parce que l’Esprit Saint est pleinement présent. « C’est ce même Esprit qui animait la Vierge Marie, et chacun des saints. C’est ce même Esprit qui donne aujourd’hui encore à tant de chrétiens la joie de vivre chaque jour leur vocation particulière, dans la paix et l’espérance qui surpassent les échecs et les souffrances. »xxxiv » La vocation de chacun est un appel dans une situation personnelle à répondre oui à la proposition de Dieu. Mais chaque vocation vécue à l’heure de l’Evangile est en même temps un appel prophétique pour le monde de ce temps à se laisser transformer par le signe qui lui est donné. Que ce soit un saint Benoît, qui recherche dans la solitude la compagnie du Seigneur puis aide ses frères à se consolider ; que ce soit un saint François d’Assise, dans l’appel à la simplicité de vie à travers une pauvreté radicale au nom de l’Evangile, en contradiction avec l’époque et la vie ecclésiale quelque peu appesantie ; que ce soit un saint Jean Bosco, pour s’occuper des jeunes désœuvrés, ou un Père Daniel Brottier, pour s’occuper des orphelins. A chaque fois, la réponse complète à la vocation a été signe d’une présence de Dieu dans le monde. L’apparition de Notre Dame au Laus à sainte Benoîte Rencurel durant 54 ans et la disponibilité de la bergère à être à l’écoute des pélerins, a rendu les uns et les autres capables de vivre une expérience de Dieu et une conversion sincère pour marcher vers Dieu. Qu’ils soient laïcs (saint François d’Assise, saint Benoît à ses débuts, Benoîte Rencurel) ou prêtres (Jean Bosco, Daniel Brottier), ils ont annoncé le Royaume.

Il est important de rappeler que, même si la vocation pour le Royaume à travers le célibat consacré garde une place privilégiée, elle ne retire rien à la beauté du mariage ni à l’appel à la sainteté dans la vie de couple et l’éducation des enfants, comme nous le montrent Luigi et Maria Beltrame Quattrocchi, premier couple à être béatifié dans le respect de leurs sacrements du mariage, ou Zélie et Louis Martin, avec leurs filles dont sainte Thérèse de Lisieux. Car toute vocation porte du fruit lorsque l’amour est au cœur des choix de vie. « La dimension originale et inaliénable de la personne humaine : sa vocation au bonheur passe toujours par les sentiers de la connaissance et de l’amour, de la contemplation et de l’action. »xxxv La joie ne peut donc être séparée de l’amour dont elle est une vibration qui va jusqu’à l’extase, c’est-à-dire ce cœur à cœur avec Dieu où l’âme est comme absorbée dans l’union à Dieu et ne prend sens qu’en la volonté de Dieu et l’union qui abreuve pleinement notre désir profond et notre manque premier. Si le péché originel nous a séparés de Dieu, l’extase nous y ramène de manière unique et exceptionnelle, comme un temps hors du temps, un goût d’éternité vécue dans la présence et la disponibilité complète. Que ce soit dans la vie consacrée ou dans le mariage, chacun selon son appel, la vie mystique est au rendez-vous lorsqu’on sait se tenir prêt. Elle peut être dans la vie ordinaire cette extraordinaire présence de Dieu dans les petites choses, cette avancée pas après pas dans l’humilité et la paix.

Chaque vocation demande aussi de tenir avec persévérance dans la foi sans se laisser décourager, c’est-à-dire mettre Jésus toujours en premier et tout lui confier pour qu’Il nous aide à progresser. Ne perdons pas cet enthousiasme du premier moment et ayons confiance en Dieu, pour nous laisser modeler et donner le meilleur de nous-mêmes. Dieu nous prépare à accueillir cette joie, pour qu’elle puisse être vécue authentiquement, quelle que soit la taille du verre, l’important étant qu’il soit plein. Dans notre appel à suivre le Christ, chacun selon sa vocation, nous sommes conduits vers une écologie intégrale, c’est-à-dire à une vraie dignité de la personne humaine, afin d’entrer dans la joie pour goûter à la vraie vie, celle des fils de lumière. Entrer dans la joie du maître, parce que nous sommes fiables dans l’appel auquel nous avons répondu et que nous restons présents avec persévérance. « Pour que les dons abondants de l’Esprit soient accueillis dans la joie et qu’on les fasse fructifier pour la gloire de Dieu et pour le bien de toute l’Église, il faut d’abord que tous connaissent et discernent leurs charismes personnels et ceux d’autrui. »xxxvi C’est en cela que le discernement de ce que nous devons vivre et la certitude d’être dans la vie de l’Esprit nous procurent une joie à nulle autre pareille. Il s’agit alors, à travers l’appel que nous recevons, de porter du fruit et d’être attentifs à la vie de nos frères pour les aider à cheminer vers les biens de cette civilisation de l’amour, que nous construisons ensemble lorsque Jésus est au milieu de nous. Avec une conscience éclairée par l’Evangile et une ferveur dans la persévérance du quotidien, nous comprenons notre liberté comme lieu de joie parfaite, parce que nous sommes en communion avec Dieu en toute chose et que nous voyons la vérité de ce qui est le plus important.

L’appel à vivre de la vie de Dieu demande un dévouement où, dans le service, nous trouverons la joie profonde. Certes il y aura des croix, et nous connaîtrons des moments éprouvants, mais la présence de Dieu et la confiance en sa Parole nous donneront la fécondité nécessaire au témoignage. « En dépit de toute chose, par conséquent, l’humanité peut espérer, doit espérer : Evangile vivant et personnel, Jésus-Christ Lui-même est la « Nouvelle » toute neuve, porteuse de joie, que l’Eglise chaque jour nous annonce et dont elle porte témoignage à tous les hommes. »xxxvii Notre vocation baptismale trouve sa réalisation dans la réponse propre à notre vocation, confiants en l’œuvre de Dieu et quant au bien qu’Il veut pour chacun d’entre nous. Si j’insiste dessus particulièrement, c’est que parfois j’entends dire que Dieu nous apporte des épreuves pour nous éloigner de toute joie. Ce n’est pas juste. L’épreuve fait partie de la vie et certains connaissent une réalité qui peut nous sembler assez violente. Néanmoins, nous sommes tous invités à nous refugier sous la main de Dieu et lui faire confiance, car c’est Lui qui nous conduit : Il mettra devant nous un ange pour ouvrir notre chemin d’humanité. Notre témoignage se vit dans la confiance en l’amour de Dieu et cette proposition du bonheur à redécouvrir dans chaque acte de notre vie car, avec l’Esprit Saint, rien n’est figé mais entre dans le dynamisme de l’amour, où règne la fécondité de la joie.

Synthèse générale

La joie de Dieu à Noël est partagée dans l’humanité du Christ avec les hommes de bonnes volontés, comme une réalité à vivre dans le quotidien. « L’homme est appelé à la joie, mais, chaque jour, il fait l’expérience de très nombreuses formes de souffrances et de douleurs. »xxxviii Pourtant, à travers la Parole, il trouve la vraie joie, celle d’être confiant en l’œuvre de Dieu et de persévérer dans la prière et le service de charité auprès du frère. Car la joie est d’abord le service du frère. « Le service vise toujours le visage du frère, il touche sa chair, il sent sa proximité et même dans certains cas la “souffre” et cherche la promotion du frère. Voilà pourquoi, le service n’est jamais idéologique, puisqu’il ne sert pas des idées, mais des personnes »xxxix. » Lorsque nous écoutons la Parole du Seigneur et que nous la mettons en pratique, nous entrons en relation avec nos frères et nous vivons la communion. Alors, nous témoignons de l’amour de Dieu dans ce monde et, avec Lui, nous sommes habités par le don de la joie de l’Esprit Saint. Qu’à travers cette lecture, nous puissions prier l’Esprit Saint afin qu’il nous donne d’habiter la joie de l’intérieur et de l’exprimer par notre charité auprès de nos frères. Que ce temps de la nativité soit pour nous l’occasion d’une fraternité renouvelée, en revisitant notre intelligence relationnelle pour rejoindre chacun là où il en est, dans une unité sincère. « En faisant ensemble cette route vers la pleine communion, nous avons maintenant le devoir d’offrir le témoignage commun de l’amour de Dieu envers tous, en travaillant ensemble au service de l’humanité »xl. C’est un travail personnel de conversion et communautaire d’ouverture, pour laisser l’Esprit planer sur nos communautés afin d’être réceptifs à l’appel de l’unité dans la fraternité. A chaque fois que nous vivons l’unité, le Christ est au milieu de nous et nous entrons dans cette joie profonde, qui transforme tout notre être et nous rend témoins. « Oui, il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être unis ! »xli

Père Greg – Curé – modérateur

Saint Charles Borromée – Joinville le Pont

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Sources :

i Gaudete in Domino

ii &50 – Le pasteur d’Hermas, p 399 Les pères apostoliques – Foi vivante

iii ibid

iv Gaudete in Domino

v 1/ Gaudete in Domino

vi &1 Evangelii Gaudium

vii &21 Dominum et Vivificantem

viii &174 Gaudete et Exsultate

ix 3/ Gaudete in Domino

x 4/ Gaudete in Domino

xi Mt 5, 11-12.

xii 3/ Gaudete in Domino

xiii 3/ Gaudete in Domino

xiv 5/ Gaudete in Domino

xv 1/ Gaudete in Domino

xvi Cf. Is 40, 1; 66, 13

xvii 2/ Gaudete in Domino

xviii cf. 2 Tm 2, 22

xix Jc 3, 18

xx Rm 14, 19

xxi À certaines occasions, il peut être nécessaire de discuter à propos des difficultés d’un frère. Dans ce cas, il peut arriver que se transmette une reconstruction au lieu d’un fait objectif. La passion déforme la réalité concrète du fait, le transforme en une reconstruction et finit par transmettre cette reconstruction chargée de subjectivité. On détruit ainsi la réalité et on ne respecte pas la vérité de l’autre.

xxii &88 Gaudete et Exsultate

xxiii Lc 12, 35

xxiv 1Th 5, 22

xxv Mt 24, 42 ; Mc 13, 35

xxvi 1Th 5, 6

xxvii &164 Gaudete et Exsultate

xxviii 1/ Gaudete in Domino

xxix Ga 6, 15; 2 Co 5, 17

xxx &9 Christi Fideles Laici

xxxi &49 Evangelii Gaudium

xxxii &54 Christi Fideles Laici

xxxiii Jean Giono, Les vraies richesses, Paris (1936), Préface, in Henri de Lubac, Catholicisme. Aspects sociaux du dogme, Paris (1983), p. VII.

xxxiv Conclusion Gaudete in Domino

xxxv Conclusion Gaudete in Domino

xxxvi &31 Pastores Dabo Vobis

xxxvii &7 Christi Fideles Laici

xxxviii &53 Christi Fideles Laici

xxxix Homélie lors de la Sainte MesseLa Havane – Cuba (20 septembre 2015) : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (24 septembre 2015), p. 6.

xl Déclaration commune du Pape François et du Patriarche Œcuménique Bartholomée, Jérusalem (25 mai 2014), n. 5 : L’Osservatore Romano, éd. en langue française (29 mai 2014), p. 11.

xli Ps 132, 1

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