2019. Lettre de rentrée 3/4. Marthe et Marie

Ils n’ont plus de vin »

            « Ils n’ont plus de vin » dit Marie à Cana. La phrase rassemble d’une part la prière et d’autre part l’attention aux autres par le service d’intercession. « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages… afin d’y loger et de trouver des vivres » disent les apôtres au Christ, comme une démission de leur propre responsabilité. La joie de l’humanité à travers le vin des noces confirmant l’alliance, se retrouve dans le bonheur de cette même humanité dans le pain de la parole. Nous devons attendre de Dieu avec confiance et fidélité sa manifestation dans notre vie afin qu’Il vienne au secours de notre faiblesse. La tension entre la prière et l’action, c’est-à-dire entre l’immanent et le transcendant, le nécessaire et l’essentiel (ce qui a du sens) est permanente en l’homme. Est-ce que j’agis pour exister, ou est-ce que j’existe en agissant ? En d’autres prolongements, est-ce que mes actes se définissent sur des critères d’utilités, ou sur des critères de valeurs ? Dois-je agir avant de penser ou dois-je penser puis agir ensuite ? Devant un feu important, la première chose est d’agir en s’écartant, ensuite il faut penser à ce que nous pourrions faire. Pour construire une grande tour, je dois réfléchir avant et agir ensuite pour exécuter les plans. C’est une vraie question que l’on ne peut réduire par des formules toutes faites. Certes les circonstances nous donnent d’apprécier différemment les situations, il n’en demeure pas moins important de savoir ce qui est premier.

Intro : Une péricope

Le très court récit de Marthe et Marie est unique. Il ne se trouve que dans l’évangile de Luc. Cela semble être un récit d’histoire de femme. Et si le Christ intervient c’est en tant que médiateur et Seigneur. Donc un récit de femme qui pose la question de la place du service et de l’écoute de l’enseignement du Christ et de la prière. Il y a bien une maternité dans le service pour le bien commun et une fécondité dans la prière et l’écoute de la prière pour soi et pour le témoignage. Comment être disciple du Christ dans une injonction paradoxale qui est en même temps l’édification personnelle, à travers l’écoute de la Parole, et l’édification communautaire par le service de la charité ? Ne sommes-nous pas à chaque fois dans le don de soi, révélant ainsi la source de notre vocation de fils de Dieu appelé à répandre l’amour ? En effet, être disciple du Christ n’est pas une question d’homme ou de femme, mais bien d’attention à l’enseignement et la prière à travers le service de Charité. C’est pourquoi le récit est situé entre l’amour de Dieu et du prochain dans la parabole du bon samaritain[i] et l’enseignement sur la prière[ii] à travers le Notre Père. Il nous faut remarquer dans ce récit atypique que Jésus chez Marthe, enseigne, mais que l’on ne sait rien de son enseignement. Il nous est rapporté une tranche de vie, comme si l’échange avec Marie et la réalité vécue était en eux-mêmes un enseignement. Entre vivre l’amour en vérité, et se garder en prière, n’y a-t-il pas la juste attitude du disciple dans les réalités de ce monde qui passe et l’accueil de la grande espérance du salut par l’intelligence des Ecritures ?

Intro. s1 : Débat entre contemplation et actions charitables ?

Nous schématisons par l’histoire de Marthe et Marie, deux attitudes spirituelles pour recevoir Jésus, l’une dans la réalité de la vie concrète qui demande d’être dans l’instant présent en lâchant prise sur ce qui est de moindre importance, l’autre dans la réalité du ciel par la contemplation et l’attitude du disciple au pied du maitre, sans pourtant être déconnecté de la réalité. Marthe semble rabrouée par Jésus pour une « meilleure place » attribuée à Marie en attitude de disciple. Mais le véritable détachement à vivre n’est-il pas de ne pas se laisser tirailler dans les affaires afin de vivre le détachement et d’être en pleine communion à Dieu dans les réalités à vivre plutôt qu’une simple présence au pied du maitre ? La vraie dignité n’est-elle pas dans le service et le don de soi-même plutôt que dans l’écoute et la simple contemplation ?

Nous ne sommes pas invités à une indifférence de nos réalités humaines au mépris de l’absolu nécessaire. Ce serait comme confondre pauvre et indigent. Nous sommes invités à une pauvreté, c’est-à-dire à une simplicité de vie qui sait mettre le sujet avant l’objet dans le nécessaire détachement à l’environnement. L’indigence c’est un refus du respect de la création en lui retirant ce qui est lui substantiel. Un homme qui ne mange pas meurt. Vouloir vivre comme des anges nous fait oublier les réalités que nous sommes invités à vivre sur terre. Et comme le dit le philosophe Pascal[iii] une impulsion désordonnée peut engendrer une malédiction. Nos limites humaines font partie de notre être dans le temps et entrent dans l’équation pour vivre la volonté de Dieu. Refuser de prendre tous les paramètres en compte, fausse la grande espérance du salut. Le péché étant, soit de grossir, soit de nier, ses réalités humaines. Nos limites humains que le Seigneur nous a donné de vivre, nous rappelle notre subordination à sa grâce prévenante. Dieu donne et je reçois. Mais le don demande aussi le prolongement dans l’acceptation et l’utilisation de cette grâce, pour développer les talents et montrer ainsi sa fidélité à la Parole. Ainsi à travers les réalités humaines, je suis appelé à témoigner de ma foi, en acceptant la liberté du frère qui reçoit ou qui refuse. Nous avons à garder nos yeux sur le Christ et à le contempler dans notre vie, c’est un fait. Néanmoins, nous devons porter un souci particulier sur le prochain, en essayant d’aller à l’essentiel pour lui qui n’est pas toujours de l’ordre matériel. Par exemple nous savons que dans nos sociétés particulièrement, l’isolement est une vraie pauvreté, plus qu’une histoire d’argent ou de nécessaire à vivre.

Intro s2 : Quels sont les enjeux ?

            Le récit de Luc pourrait être lu sur l’injonction de demande d’aide de Marthe, une demande de consolation du Christ en rendant justice. Mais Lui rappelle ce qui est vraiment nécessaire afin de dégager le visage du vrai disciple disponible à l’inattendu de Dieu. Nous pouvons nous concentrer sur les personnages qui s’expriment c’est à dire Marthe et Jésus, et laisser en écho résonner le silence de la sœur Marie. Comme si cela était révélateur d’un combat dans une communauté de croyants entre les priants et ceux qui exercent la charité. Y aurait-il vraiment une opposition ? Une question récurrente qui continue de se poser encore aujourd’hui. Certains services de charité disant, les pauvres ont besoin de vêtements et de pain, et pas de nos prières, mais c’est une erreur. Comme le disait Mère Térésa à ses sœurs qui voulaient moins de temps d’adoration et plus de temps auprès des personnes, il faut puiser à la source d’eau vive qu’est le Christ pour donner à notre témoignage une relation vivante et vivifiante. D’autres, spécialisés dans la prière laissent le service de la charité à ceux qui sont missionnés par l’Eglise, en oubliant un peu trop vite, que nous sommes tous invités à l’exercice de la charité. Nous pouvons chanter les louanges du Seigneur et danser devant Lui notre joie, il n’en demeure pas moins que la brise de l’Esprit Saint nous appelle aussi au service du prochain très concrètement. « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ! Or, nous apprenons que certains parmi vous vivent dans l’oisiveté, affairés sans rien faire. À ceux-là, nous adressons dans le Seigneur Jésus Christ cet ordre et cet appel : qu’ils travaillent dans le calme pour manger le pain qu’ils auront gagné. »[iv] St Benoit l’avait bien intégré demandant à ses moines, non seulement de prier, mais de travailler la terre, afin d’être utiles au service de la communauté. Tous étaient conviés à participer aux travaux communs. C’est pourquoi nous voyons dans le récit de Marthe et Marie comme une actualité pour notre foi personnelle et ecclésiale. Etre au service des autres dans le don tout en étant enraciné dans la prière comme un disciple à l’écoute. Proclamer que Dieu est amour demande de vivre l’amour dans la vérité en d’autres termes, être acteur de cet amour à travers la vérité de nos actes. Toute notre existence prend sens dans l’affirmation de l’amour comme langage de relation, envers Dieu et envers le prochain.

1- Pendant qu’il marche avec eux

Le peuple de Dieu est un peuple en marche comme Abraham sortant de Chaldée vers le pays que Dieu lui indiquera. A la suite Moïse, sort le peuple de son esclavage pour l’amener à la terre de la promesse. Cyrus, roi de Perse, autorise le peuple juif à célébrer sa foi sur la terre des ancêtres, réalisant ainsi la parole annoncée par les prophètes. L’attitude de foi nous entraine sur le chemin de vie dans la vérité de l’amour pour reconnaitre la promesse de Dieu se révéler dans notre histoire. C’est en cela que nous serons artisans de paix, appelés à témoigner de la miséricorde de Dieu en prenant la juste distance par rapport à ce que nous sommes appelés à vivre. « La lumière de Dieu nous parvient à travers le récit de sa révélation, et ainsi elle est capable d’éclairer notre chemin dans le temps, rappelant les bienfaits divins, indiquant comment s’accomplissent ses promesses. »[v] Le chemin de Béthanie manifeste la concordance entre l’enseignement et la vie pratique, comme lieu de réalisation de l’amour de Dieu en toute chose.

         1.1    Marthe et Marie, un chemin d’Emmaüs

            La résonnance entre les disciples d’Emmaüs et l’épisode de Marthe et Marie semble sur cette citation comme un parallèle. La même expression, les mêmes mots « marcher avec eux ». Les uns sont préoccupés de leur devenirs, et de la triste fin du crucifié, sans espérance pour la suite, dans une amnésie des Ecritures pourtant maintes fois méditées, de l’autre côté, une femme ayant invité avec joie son ami, et qui se veut tout à son service voyant sa sœur à l’écoute du maitre, mais délaissant sa part d’héritage de maitresse de maison. Les disciples d’Emmaüs, comme Marthe sont des disciples égarés par les réalités du monde et oubliant d’entendre les vérités du ciel. Dans les deux récits ils sont deux, les disciples dont un nous est inconnu, Marthe et Marie qui se préparent à recevoir le Seigneur. Ils sont deux à apostropher le Seigneur « Tu es bien le seul de passage à Jérusalem à ne pas savoir ce qui y est arrivé ces jours-ci »[vi] Une sorte d’indignation du disciple d’Emmaüs envers cet étranger qui semble ignorer la réalité de son temps et de la réalité des événements. Une apostrophe de Marthe « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé seule faire le service ! Dis-lui de m’aider »[vii] devant l’apparente injustice qu’elle semble percevoir. Une même parole du Christ rappelant l’importance de l’écoute de la Parole de Dieu. Dans les deux cas l’accueil du messie avant la résurrection est le silence de l’attente, alors qu’après la résurrection elle est le témoignage de cette joie du salut. C’est ainsi qu’à l’heure même Cléophas et son compagnon vont dire à Pierre, « nous avons vu le Seigneur » et à l’instant même Marthe contemple Jésus et fait silence.

Une trop grosse importance à l’immédiateté avant de saisir le sens de ce que nous sommes appelés à vivre dans la promesse de Dieu nous met en décalage.. « En effet, la vie chrétienne est caractérisée essentiellement par la rencontre avec Jésus Christ qui nous appelle à le suivre » [viii] Et le passage de Jésus près de nous le conduit à exercer sa miséricorde et à voir notre détresse[ix] comme pour la veuve de Naïm. Il réalise par sa présence la proximité de Dieu et le signe de la guérison, la mansuétude du Seigneur pour chacun d’entre nous. Dieu n’est pas étranger à notre histoire et vient à notre secours lorsque nous l’accueillons lorsqu’il passe par sa grâce. Nous le suivrons puisqu’il agit pour nous et fait de nos vies une rencontre avec l’amour de communion et y répond par l’amour sponsal (amour nuptial promis à tous les états de vie, amour vécu dans le don gratuit qui demande la réciprocité pour son plein épanouissement)

         1.2    Il marche avec nous

            L’expression de la marche avec eux, indique une habitude que nous pouvons rencontrer dans le quotidien de notre vie. Combien de fois marchons-nous avec nos frères pour partager l’histoire de leur humanité. Nous sommes invités dans l’amour à être en marche avec l’autre, en marche avec le Tout autre, un chemin de bonheur dans le quotidien de notre histoire. Cette marche de la foi nous conduit à travers la Personne Don à accueillir les fruits de la grâce et accepter de recevoir la surnature comme un cadeau de Dieu, une paix[x] à habiter pleinement par le salut offert. Une marche de l’amour proposée à travers la rencontre, pour entrer en relation et ajuster la volonté de Dieu à notre vie. Une lumière valorisant notre vie de sa présence, il marche avec nous, la solitude originelle trouve sa vraie réalisation dans la communion à Dieu, et ce désir de proximité, de familiarité avec Lui. Oui être toujours avec Lui sur le chemin de la rencontre pour nous laisser enrichir de sa présence dans l’engagement concret de notre vie au cœur de la cité. « La foi fait comprendre la structuration des relations humaines, parce qu’elle en perçoit le fondement ultime et le destin définitif en Dieu, dans son amour, et elle éclaire ainsi l’art de l’édification, en devenant un service du bien commun. »[xi] Etre en marche avec Dieu c’est accueillir la Parole et recevoir l’inattendu de sa présence comme une suite logique de l’alliance, comme une promesse à réaliser. Etre en marche, me demande de me laisser transformer par la parole prophétique, et me renouvelle dans toute ma personne, pour être ajusté à la volonté de Dieu. Il s’agit d’accomplir la loi, comme les parents de Jésus ceux-ci vont à Jérusalem pour la bar-mitsvah, premier épisode, où Jésus marche avec nous, il marche avec ses parents dans l’obéissance de la loi[xii].

            Quand bien même Jésus marche avec nous, peut être sommes-nous dans la défiance, et refusons la conversion à laquelle nous sommes pourtant bien appelés. Histoire de renvoyer les foules pour qu’elles se débrouillent à chercher dans les villes et les villages[xiii] le nécessaire loin du Christ, de celui qui a les paroles de la vie éternelle. Et tout cela au nom d’un principe de réalité ! Certes, nous pouvons pousser Jésus aux escarpements de nos exigences, pour lapider le bien en vue du désir à assouvir. Mais Lui, passant parmi nous[xiv] continue son chemin d’appel à la transformation de notre être. Le quotidien doit nous amener à toujours être en communion avec Dieu, fidèle à sa parole et ajusté à la réalité fraternelle. Il est la communion à profusion rassasiant les foules parce que la Parole devient la vraie nourriture et que c’est là l’essentiel. « Conscients de la signification essentielle de la Parole de Dieu en référence au Verbe éternel de Dieu fait chair, unique sauveur et médiateur entre Dieu et l’homme[xv], et en écoutant cette Parole, nous sommes amenés par la Révélation biblique à reconnaître qu’elle est le fondement de toute la réalité »[xvi]. Le cheminement proposé à travers la rencontre de la Parole ouvre les possibles d’une autre réalité à découvrir par la civilisation de l’amour dont nous devons être fils réceptifs et acteurs.

            Nous pouvons refuser l’action de Dieu dans notre vie, ou la rechercher de manière magique en nous retirant nos propres responsabilités. Pourtant Jésus, continue de marcher avec nous, en nous amenant au désert[xvii] pour fuir l’agitation du monde, et le confusion des désirs et d’accueillir pleinement le Christ pour ce qu’il est lui-même et non pas pour ce qu’il nous donne. Lorsque Jésus marche au milieu de nous, c’est le regard tourné vers Jérusalem[xviii], lieu de sa passion et de sa résurrection. Nous pouvons refuser de l’accueillir mais il se propose sans jamais s’imposer, ni punir, mais inviter à la conversion. La marche de Jésus demande un accueil dans cette liberté de l’homme qui peut aussi lui opposer un refus. Suivre le Christ qui vient à notre rencontre demande alors un dépouillement de soi-même pour s’attacher aux biens du royaume. Nul ne peut regarder en arrière, lorsqu’il est avec Jésus. Car il nous amène toujours vers l’avant, dans cet accueil de l’autre comme premier culte à rendre à Dieu[xix].

2      « Lui, entra dans un village »

            L’imprécision de la rentrée de Jésus dans le village, tend à nous faire lire que c’est le village du monde, c’est n’importe quel village que le Seigneur peut traverser. Un village comme tant d’autres, pour signifier la proximité et en même temps l’actualité d’une invitation de Jésus dans nos vies. L’histoire contextuelle d’une terre en Israël est en même temps l’histoire de notre humanité. Nous sommes tous concernés par cette histoire d’hospitalité qui se laisse dévorer par les apparences avant de nous laisser habiter par la relation. La marche avec Jésus nous fait entrer dans les villages de notre humanité pour y rencontrer les paradoxes que nous avons à évangéliser pour mieux nous ajuster à la présence de Celui qui est l’au-delà de tout créé. Un village, un hameau, l’endroit où tous se connaissent et se reconnaissent, où tous s’identifient comme d’une même terre, d’une même appartenance. Et Jésus entre non en étranger mais en invité, partageant ce quotidien qui est nôtre, qui est sien. D’ailleurs les disciples itinérants semblent laisser place aux gens du lieu, c’est-à-dire Marthe et Marie. On comprend qu’elles ne sont pas seules, si Marie s’assied au pied de Jésus et pas en vis-à-vis, ou à coté, c’est que probablement il y a du monde.

            Cette proximité du Christ qui ne s’impose pas, mais apparait comme une proposition et demande de notre part une invitation. Le Christ appelle toujours à notre responsabilité dans la rencontre. Jésus rentre dans un village pour être reçu par Marthe. C’est une logique évidente, et pourtant combien de fois, nous entrons dans le métro sans être reçus, parce que chacun a les yeux rivés sur son portable, combien de fois ne sommes-nous pas reçus dans les multiples occupations quotidiennes, et les plannings qui se bousculent de rendez-vous. Combien de fois, nous-mêmes, encombrés de soi, nous nous fermons aux autres, dans les préoccupations qui sont les nôtres, ou les angoisses que nous cultivons insidieusement en recherchant à avoir les informations qui font peur ? Lorsque nous entrons, il nous faut être disponible à la relation, et accueillir l’autre comme un frère, cela demande de s’approcher, et d’entrer en relation. Entrer dans un village c’est se rendre disponible à la rencontre.

            La révélation biblique se vit dans ce récit à travers la proximité et non dans une vie urbaine importante. En même temps l’expérience de ce nomadisme aux déplacements incessants, et de cette vie sédentaire à la tradition de la mémoire du lieu fait sens dans la foi et Jésus y est aussi présent. Donc les personnes viennent de tous les villages pour écouter l’enseignement du Seigneur[xx] et voir s’opérer la puissance de Dieu dans les guérisons. Et les douze[xxi] l’accompagnent pour guérir des esprits mauvais et vaincre la maladie. L’annonce de l’Evangile rejoint chacun au cœur de son identité propre et culturelle, là où il demeure. Jésus lui-même passe de village en village[xxii] pour que cette Bonne Nouvelle rejoigne chacun dans ce qu’il est. Une proximité de la Parole qui vient rejoindre chacun au cœur de son identité pour mieux l’évangéliser. Mais lorsque le jour baisse[xxiii], Jésus refuse de renvoyer les foules[xxiv], Il préfère les nourrir encore et toujours de sa présence. En même temps il y a une responsabilité du village dans sa composante collégiale[xxv] à recevoir ou non la Parole de Dieu, et à se laisser transformer par elle. Dans ce chemin d’évangélisation, on continue de village à ville pour rejoindre le plus grand nombre[xxvi], et avoir une assise populaire afin d’enraciner la Parole de Dieu au cœur de ce monde. Il est passé chez nous et ce qu’il dit aujourd’hui a du sens. A l’entrée du village le Christ est apostrophé, comme celui qui est attendu et qui apporte le don de la foi par la puissance de son action. C’est dans un village[xxvii] qu’il trouve l’ânon pour entrer à Jérusalem, et sur la route d’un autre village que se révèle le salut par sa résurrection.

            Nous sommes appelés à être des veilleurs dans la prière pour tenir notre cœur prêt lorsque le Seigneur passe au village de notre intimité, nous devons être des guetteurs de la foi lorsqu’il vient nous défaire de nos lèpres du péché, nous devons l’accueillir dans notre maison pour être à son service tout en étant à l’écoute de sa Parole.

3      Une femme – une du nom de Marthe – le reçut

            Une femme comme il en existe bien d’autres. La première fois que le mot apparait chez St Luc c’est pour parler d’Elisabeth, et de la promesse de Dieu pour celle que l’on appelait la stérile. La deuxième femme dont il est question c’est celle de la relation interdite car Hérode avait pris la femme de son frère, retenue comme une relation incestueuse par la loi. Une femme comme la pauvre veuve de Sarepta qui accueille la grâce de Dieu dans sa vie de misère. Une femme qui vient au pied de Jésus et elle s’appelle Marie, sœur de Marthe et elle vient oindre les pieds[xxviii] comme pour l’ensevelissement[xxix] Nous arrivons quelques chapitres plus loin de nouveau à Béthanie. Voici donc une femme ici, une qui reçoit, qui fait preuve d’hospitalité comme Abraham reçoit les anges de Dieu sous sa tente. Le récit nous montrera une familiarité entre Marthe et Jésus même si cela n’apparait pas du tout à la présentation de Luc, et en même temps, cette histoire nous fait prendre conscience que c’est à chacun de nous que c’est adressé. Recevoir Jésus c’est bien, une bonne chose, mais cela ne suffit pas, il nous faut encore être présents à Lui, et ne pas nous laisser envahir par le quotidien.

            Marthe reçoit dans sa maison, cela est contraire aux mœurs habituelles, une femme n’invite pas c’est son Mari, or elle se trouve sans. Elle héberge aussi son frère et sa sœur, elle doit être le pilier de la maison. Une maitresse femme comme son nom l’indique, avec les pieds sur terre. Elle a l’initiative de l’invitation, et Jésus répond à sa sollicitation. Elle reçoit comme une fête Jésus et ses disciples, ce qui demande du travail. Probablement que l’invitation lancée a été acceptée à l’improviste d’un passage, ce qui fait un surcroit de travail.

Dieu s’est fait familier de sa création, mais en lui désobéissant, l’homme a rompu la relation de Confiance. Alors Dieu s’est incarné pour lui montrer le chemin à suivre, chemin d’une parfaite humanité dans l’accueil de la divinité. Une complémentarité qui exige une proximité et en même temps instaure une vraie fécondité. Il vient dans notre histoire, il habite notre corps, et il se rend présent à notre âme. Nous avons à être entièrement disponibles dans cet accueil de cette présence de Dieu et en même temps lâcher prise et accueillir le Verbe tel qu’Il se présente à nous. « Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, … à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. »[xxx] Comme Marthe nous sommes invités à le recevoir dans l’innocence des enfants de Dieu toujours disponibles à la grâce qui passe. Cela se trouve être aussi notre témoignage dans la fécondité de la rencontre. La relation à Dieu nous introduit à une liberté retrouvée. Nous ne sommes plus esclaves des liens du péché qui nous entravent, mais au contraire dans la liberté de l’Esprit Saint, nous sommes amenés à faire des choix d’accueil et de service dans le don de nous-mêmes. L’accueil inconditionnel de Marthe est une disponibilité de soi capable d’entrer en communion, d’être réceptifs aux besoins de l’autre. La foi est l’accueil du Christ dans ma vie et de la fidélité de sa Parole dans mes actes afin de diriger toute mon existence avec confiance sous son regard. Lorsque je suis dans l’accueil il y a toujours une nouveauté dans la relation qui se créé et qui en même temps enracine la relation dans la fidélité. Pareillement, de notre relation à Dieu, il y a toujours quelque chose venant de notre histoire, comme une continuité, et quelque chose de nouveau comme une rupture et une nouveauté. « Si quelqu’un veut me servir qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur »[xxxi]. La rupture dans le service est le don sincère de soi-même pour se trouver pleinement en communion avec Dieu.

            Jésus est reçu dans la maison de Marthe, une femme gérant ses propres biens. Elle est le pilier de la famille. Elle va au-devant des gens, et invite Jésus à venir, comme pour assumer la réalité de son passage, et lui être pratique pour qu’il puisse se reposer et se sustenter. Elle sait qu’elle doit accueillir toute la petite équipe (quelques versets avant on parle de 72 nouveaux disciples) et cela demande une organisation et un surcroit de travail important tout en étant en sous-effectifs de fait, n’ayant pas l’habitude de recevoir autant de monde. Il y a une connivence entre Jésus et Marthe ce qui laisse comprendre la spontanéité de l’invitation et la réponse bienveillante de Jésus à la demande. D’ailleurs l’interjection familière dont Marthe prend à partie Jésus pour régler un problème familial avec sa sœur présuppose bien cette proximité.

4      « Elle avait une sœur appelée Marie »

            La sœur de Marthe est rattachée à l’onction de Béthanie. « Pendant qu’il était à table, une femme entra, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum très pur et de grande valeur. Brisant le flacon, elle lui versa le parfum sur la tête. »[xxxii] Cela préfigure l’ensevelissement de Jésus, le geste est donc prophétique. En même temps c’est une histoire sans parole. Tout est dans le silence des actes et l’honneur dû à son Seigneur. Nous sommes bien dans une contemplation de l’homme Jésus et la reconnaissance de mission messianique, et l’incompréhension de l’entourage, qui là encore, est tiraillé par l’argent et l’usage équilibré que l’on pourrait faire des richesses. Là encore c’est une histoire d’avoir, mis en avant, sans comprendre le sens profond du geste, et le signe qu’il donne à voir.

            L’onction de Béthanie nous révèle Marie au service du Seigneur alors que Marthe est toujours accaparée par le Service, et avec un frère Lazare parmi les convives. « Or, Marie avait pris une livre d’un parfum très pur et de très grande valeur ; elle versa le parfum sur les pieds de Jésus, qu’elle essuya avec ses cheveux ; la maison fut remplie de l’odeur du parfum. »[xxxiii] Il y a dans l’acte de vénération de Marie qui remplit toute la maison de son acte, une forme de vénération et en même temps interpelle les autres à entrer dans cette dévotion. Elle ne se contente pas d’être au pied de Jésus, elle nous fait profiter de la bonne odeur de sa présence à travers la contemplation qu’elle nous invite à suivre. Je ne vais pas à la messe pour moi-même, mais je fais profiter ma maison de cette ardeur spirituelle, et lorsque je vis ma foi je dégage, une bonne odeur de l’amour contemplatif. Pas besoin de parole, mais être là comme acteur silencieux de la foi vivante.

            Par cette histoire chez St Jean, on comprend mieux la familiarité de Marthe avec Jésus. Elle a vu la transformation de sa sœur, tous les changements opérés. Cependant elle trouve que l’attitude fraternelle de se retrouver au pied de son Seigneur n’est pas le plus opérationnel devant la multiplicité des tâches pour recevoir tout ce monde. Marie a vécu une transformation intérieure, mais Marthe est restée extérieure à ce changement et interpelle le Christ. Cependant le chemin de réconciliation est un processus qui demande du temps et de la patience afin de permettre à la chenille de devenir papillon. Combien de fois devrions-nous avoir un autre regard sur le frère ou la sœur pour lui permettre d’évoluer et de grandir dans le respect de sa dignité à travers la liberté retrouvée ? Tout ne vient pas dans l’immédiateté, mais demande l’écoute et l’attention pour aider à la croissance. « L’homme sait bien, par expérience, que, sur le chemin de la foi et de la justice qui le conduit à la connaissance et à l’amour de Dieu dans cette vie et à l’union parfaite avec lui dans l’éternité, il peut s’arrêter ou s’écarter, sans pour autant abandonner la voie de Dieu »[xxxiv] En écoutant le Rédempteur nous parler, nous connaissons enfin la voie du salut et nous y marchons avec assurance par le don de l’Esprit Saint, et l’obéissance à la volonté du Père.

            Marie a vécu ce chemin de conversion à travers l’action salvatrice de la prière. Cette prière au pied de Jésus, et de réparation en y oignant les pieds d’un parfum précieux, c’est-à-dire qui a coûté à Marie. Elle a écouté la Parole du Seigneur et continue de le faire à chaque instant, considérée comme des miettes pour les autres, et qui pourtant nourrissent sa vie de foi. Elle traverse alors cette route longue de communion fraternelle en essayant de vivre en fille sauvée par Dieu, même si sa sœur Marthe lui rappelle souvent ses devoirs. Mais elle cherche à toujours témoigner de son attachement au Sauveur, et lorsqu’il est là, d’être disponible à sa Parole rédemptrice. Un chemin de sainteté où elle est conduit à la civilisation de l’amour[xxxv]. Cette sœur faisait le lien entre Marthe et Jésus, dans le silence de sa présence et en même temps dans le témoignage de sa vie observé par son entourage, entrainant une reconnaissance de Marthe pour ce que Jésus avait fait pour sa sœur.

            La vie en communion que nous pouvons connaitre à travers la fraternité, est une possible rencontre avec le Christ présent au milieu de nous. Lorsque nous ne vivons pas ce lien fraternel, l’angoisse existentielle de notre solitude nous rappelle les limites de ce que nous sommes, et nous fait perdre la lumière de la foi dans les indécisions des actes que nous pouvons vivre. Au contraire, la prière, et la volonté de communion nous permettent de rendre présent Jésus au centre de notre vie personnelle et communautaire. C’est Lui que nous regardons lorsque nous agissons, et c’est lui qui nous rappelle cette fraternité à vivre autour de nous. « Origène dit que Jésus présent au milieu de ceux qui sont réunis en son nom ‘est disposé à illuminer les cœurs de ceux qui veulent comprendre sa doctrine’… il ne s’agit pas seulement d’une illumination intellectuelle, mais aussi d’une lumière vitale, pleine de sagesse de Dieu et qui pénètre l’homme tout entier »[xxxvi] Marthe a bien conscience de cette lumière vitale mais ne l’expérimente pas vraiment, la sagesse de Dieu se révèle dans la mise en distance pour rappeler la hiérarchie des valeurs où seul Dieu est premier.

5      « Elle était aussi assise à côté, aux pieds du Seigneur »

            La condition pour être disciple c’est de vivre le renoncement à soi-même et se convertir dans la demande de purification des péchés. Le pardon des fautes nous demande beaucoup d’humilité pour reconnaitre devant Dieu la réalité de nos limites humaines, c’est le refus d’Adam et Eve car ils voulaient être comme des dieux. Ce n’est pas une reconnaissance des lèvres, mais bien une attitude tant extérieure qu’intérieure pour nous tenir aux pieds du Seigneur et demander pardon. Etre disciples nous enjoint d’avancer dans la voie de Dieu à l’écoute de sa volonté dans la réalité fraternelle et personnelle. « Nous devons aimer notre prochain et témoigner de la charité à tous, aussi bien aux étrangers qu’aux personnes qui nous sont proches, mais il ne faut pas qu’une telle charité nous détourne de l’amour de Dieu »[xxxvii] L’important est bien de se centrer vers Dieu où va toute notre vie. L’amour est alors ordonné à la volonté de Dieu lorsqu’il creuse ce désir de Dieu et continue avec sagesse à le rechercher jour et nuit. Une des illusions seraient de vouloir être intérieurement tout à Dieu dans sa vie, et se laisser égarer par l’extérieur de l’esprit du monde à la recherche de petites satisfactions, qui, même si elles sont innocentes, restent étrangères à l’utile pour suivre le Seigneur et nous égare subrepticement. L’attachement au Seigneur doit être premier, et l’Ecoute et l’actualisation de sa Parole dans nos vies est lieu de sanctification.

            Etre disciple n’est pas statique mais demande de prendre part aux souffrances du Christ pour connaitre la joie de la résurrection. « Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas après moi ne peut être mon disciple ». Cela demande d’être vrai avec soi-même et avec nos frères en proposant l’amour comme un lieu de réalisation de tout notre être. L’amour transforme et pousse à vivre d’autres réalités ordonnées au royaume des cieux et à la grande espérance du salut. La civilisation de l’amour promeut la vie, la sacralise comme lieu d’émergence de la volonté de Dieu en toute chose. Il n’y a donc pas d’utilité de la vie, mais bien de l’accueil en disciple de la vie produit par le maitre et que nous devons servir par l’expression de nos talents. Il nous faut l’humilité de nous tenir à ses pieds et de savoir que nous ne comprenons pas tout, mais nous vivons l’obéissance comme un lieu de confiance en l’œuvre de Dieu et de disponibilité à sa grâce. Or, nos adversaires sont là pour nous observer et traquer avec diligence nos propres faiblesses pour les exposer comme un trophée. Qui servons-nous ? Nous-mêmes ou Dieu ? Si c’est Dieu, faisons lui confiance, convertissons notre vie, ajustons l’amour à nos actes, et abandonnons nous à sa providence ; quant à notre propre gloire, elle n’est que vanité et suffisance, et dépouillons nous des réputations pour conduire à la seule bonne réputation du Seigneur Dieu. Nous devons subir les moqueries, les injustices, et les crucifixions de tout notre être, sachons garder les yeux tournés vers le Christ et lui dire « souviens-toi de moi ».

            Le disciple connait sous la lumière de la Parole de Dieu les imperfections de sa vie et vient demander le pardon de ses fautes pour vivre la réconciliation avec Dieu. L’humilité est l’introduction d’une remise en ordre de notre vie et la progression de l’œuvre de Dieu en nous. Dans notre âme et dans notre corps, Dieu vient nous visiter, et redonner le dynamisme nécessaire à l’annonce de la Parole. Ne méprisons pas le Seigneur en comptant notre temps avec lui, « Ou mener une vie déréglée, affairés sans rien faire »[xxxviii]. Le disciple est celui qui se rend disponible à la visite du Seigneur dans sa vie et qui en témoigne par son Ecoute aimante. Une contemplation de sa présence dans notre vie comme lieu de rencontre.

6      Elle écoutait sa parole 

            La Parole est au cœur de notre existence comme principe de vie. Trop souvent nous laissons la parole étrangère à ce que nous faisons, la mettant en distance ou lui refusant d’y faire pleinement confiance. Doutant de nous-mêmes ou doutant de Dieu. Pourtant la Parole de Dieu doit être au cœur de notre vie, comme une vérité de notre relation à Dieu et de la compréhension de notre vocation d’image de Dieu. La Parole de Dieu éclaire notre fraternité d’un nouveau sens en mettant l’homme au cœur de la création, et non les valeurs marchandes, ou l’utilitarisme des rapports humains. Elle est ce dialogue constant dans la foi avec notre Créateur, et l’ajustement volontaire à son dessein d’amour, conduit dans notre intelligence par l’Esprit Saint, et contemplant l’œuvre du Fils dans notre histoire. « La nouveauté de la révélation biblique vient du fait que Dieu se fait connaître dans le dialogue qu’il désire instaurer avec nous[xxxix]. La Constitution dogmatique Dei Verbum avait exposé cette réalité en reconnaissant que « Dieu invisible dans l’immensité de sa charité, (…) s’adresse aux hommes comme à des amis, et converse avec eux pour les inviter à entrer en communion avec lui et les recevoir en cette communion »[xl] »[xli] Le Christ continue ce dialogue dans l’enseignement et la réponse aux interrogations de ses contemporains. Le disciple continue d’écouter la Parole du maitre et de se laisser conduire sur le chemin de sainteté auquel nous sommes tous appelés et devient témoin dans l’annonce explicite de ce bonheur enfin retrouvé ! « Conscients de la signification essentielle de la Parole de Dieu en référence au Verbe éternel de Dieu fait chair, unique sauveur et médiateur entre Dieu et l’homme[xlii], et en écoutant cette Parole, nous sommes amenés par la Révélation biblique à reconnaître qu’elle est le fondement de toute la réalité. »[xliii]

          6.1    La Parole un lieu de dialogue dans le don

Comprendre en profondeur la Parole, demande de laisser l’Esprit Saint venir nous habiter et nous éclairer pleinement pour resplendir nous-mêmes de cet amour de Dieu, et puiser dans le désir de Dieu la résolution à cette solitude ontologique qui nous habite. Etre dans ce désir de Dieu nous fait ne plus être seuls, mais accompagnés de la Parole, nous savons qu’Il est là, proche de nous et en nous. La vie des Ecritures dans le quotidien de notre vie éclaire ce que nous avons à faire, et la Théotokos au pied de Jésus l’avait bien compris. «Qui donc est capable de comprendre toute la richesse d’une seule de tes paroles, Seigneur ? Ce que nous en comprenons est bien moindre que ce que nous en laissons, comme des gens assoiffés qui boivent à une source. Les perspectives de ta parole sont nombreuses, comme sont nombreuses les orientations de ceux qui l’étudient. Le Seigneur a coloré sa parole de multiples beautés, pour que chacun de ceux qui la scrutent puisse contempler ce qu’il aime. Et dans sa parole il a caché tous les trésors, pour que chacun de nous trouve une richesse dans ce qu’il médite »[xliv]. L’invitation à nous assoir et à écouter le Christ parler dans notre vie en lisant la Parole de Dieu doit être une réalité de ce que nous avons à vivre. Plus nous lisons la Parole plus nous nous émerveillons de ce qu’elle résonne en nous et nous fait grandir dans la foi, l’espérance et la charité.

            L’écoute de la Parole nous fait entrer en dialogue avec Dieu et illumine notre vie de sa présence. C’est bien le lieu de la transformation et de la conversion où nous redécouvrons à travers le Christ notre frère Dieu notre Père manifester par la Personne Don, l’Esprit Saint. La méditation de la Parole de Dieu nous invite à la grandeur du consentement de toute notre vie à suivre l’amour de Dieu dans un acte libre et fidèle du don. Une solidarité dans la création de Dieu car Il nous rend co-créateurs, dans la responsabilité de nos talents et l’invitation à mettre nos pas dans Ses pas. « L’Écriture Sainte accomplit son action prophétique avant tout à l’égard de celui qui l’écoute. Elle provoque douceur et amertume. ..L’effet de douceur de la Parole de Dieu nous pousse à la partager avec ceux que nous rencontrons au quotidien pour leur exprimer la certitude de l’espérance qu’elle contient[xlv]. L’amertume, à son contraire, est souvent offerte lorsqu’on saisit à quel point il nous est difficile de vivre la parole de manière cohérente, ou se voit même refusée d’être touchée du doigt parce qu’elle n’est pas retenue valable pour donner un sens à la vie. »[xlvi] La Parole résonne de mille choix que nous pouvons opérer sous l’action de l’Esprit Saint pour suivre la volonté du Père. Elle nous fait entrer en dialogue avec Dieu pour marcher humblement à l’écoute du plan divin et à travers l’ajustement de tous nos actes. L’écoute de la parole est la méditation de l’amour où l’écho du Créateur vibre dans notre aujourd’hui comme un ajustement à la vérité de ce que nous sommes et de ce que nous sommes appelés à être, une reconnaissance de notre histoire où Dieu ne cesse pas de prendre des engagements dans l’alliance pour nous conduire vers le bonheur éternel. Un ajustement de l’amour car il se vit dans la vérité la plus profonde de ce que nous sommes et l’éclairage nouveau d’une relation toujours dynamique. Ecouter la Parole m’encourage à prendre le chemin de la dignité de l’homme dans la foi, de la fraternité dans l’espérance et du don de soi-même dans l’amour. A travers la prière et l’expérience de la méditation de la Parole de Dieu, je ne cesse pas de croître dans son intimité. « la prière doit aller de pair avec la lecture de la Sainte Écriture, pour que s’établisse un dialogue entre Dieu et l’homme, car « nous lui parlons quand nous prions, mais nous l’écoutons quand nous lisons les oracles divins[xlvii] »[xlviii]. Une justesse dans la relation amenant à la communion comme lieu de réalisation.

         6.2    Ecouter la Parole malgré nos limites et nos péchés

            Marie sœur de Marthe, pècheresse transformée dans la miséricorde du Seigneur nous laisse entrevoir notre place de baptisés. Oui nous commettons le péché, mais nous nous savons être sauvés par grâce, et disciples en écoutant la Parole se régénère car celle-ci montre un chemin à suivre pour parvenir au véritable ajustement de la Création au service de son Créateur. L’écoute de la Parole est le lieu de la communion et devrait être celui de l’unité si chacun n’est pas tiraillé par d’autres occupations. « Ne nous lassons jamais de consacrer du temps et de prier avec l’Écriture Sainte, pour qu’elle soit accueillie « pour ce qu’elle est réellement, non pas une parole d’hommes, mais la parole de Dieu » »[xlix]. En accueillant le Christ dans sa maison et en écoutant sa Parole, Marie faisait profession de foi. En même temps elle se retrouvait rejointe dans ce qui faisait sa vie et la méditation de la Parole est une ouverture de notre intelligence à tout ce que Dieu fait pour moi concrètement. La Parole se réalise aujourd’hui pour ceux qui sont fidèles, et elle nous ouvre les portes de la grande espérance du salut. « Il est donc nécessaire de ne jamais s’accoutumer à la Parole de Dieu, mais de se nourrir de celle-ci pour découvrir et vivre en profondeur notre relation avec Dieu et avec nos frères. »[l] Etre au pied du Christ et écouter sa Parole est le premier pas d’une bonne intelligence des Ecritures. La contemplation de la vie de Jésus et l’écoute de sa Parole de vie nous ouvre les possibilités de réalisation dans un amour brûlant car celui-ci touche au cœur notre humanité. Le verbe fait chair rend notre chair brûlant du désir d’être tout en lui jusqu’à aller à l’essentiel.

            Etre à l’écoute de la Parole de Dieu nous demande de prendre du temps à la lecture de la Bible, chaque jour, une demi-heure de lecture, de méditer la parole, de laisser résonner les mots, de se laisser surprendre par les motions de l’Esprit Saint, d’accueillir la parole dans la réalité de ce que nous avons à vivre. En un mot, se laisser visiter. Lire les textes proposés par la liturgie du jour est déjà une bonne étape, mais peut-être pourrions-nous aller plus loin en prenant soin d’ouvrir les Ecritures dans une lecture continue pour s’approprier des passages. Mémoriser la Parole et l’apprendre par cœur est aussi une façon de se laisser conduire par l’Esprit Saint dans tous les moments de notre vie. Le Christ nous montre le chemin, à nous de le suivre. « La prière comme requête, intercession, action de grâce et louange, est la première manière par laquelle la Parole nous transforme. »[li] mais elle continue dans la contemplation de nous appeler à une conversion pour entendre le Seigneur nous inviter à vivre notre vocation première d’aimés de Dieu et de discerner ce que nous avons à vivre. Elle pousse alors au service de la charité dans la vérité de ce que nous sommes et dans la réponse à notre vocation de fils de lumière, frères d’une même communauté qui est l’Eglise. Cette familiarité de plus en plus présente au pied du Christ éclaire notre foi et rend possible la rencontre avec Dieu en vérité, dans l’humanité restaurée. « Alors, le message de l’Évangile, rejoignant les aspirations et l’idéal le plus élevé de l’humanité, s’illuminera de nos jours d’une clarté nouvelle, lui qui proclame bienheureux les artisans de la paix, « car ils seront appelés fils de Dieu »[lii]. »[liii]

         6.3 Synthèse

            La Parole de Dieu écoutée, et reçue dans le cœur amène à une paix intérieure et à une joie profonde, une union à Dieu dans l’éternité d’une relation immédiate. La quiétude à l’écoute de la Parole nous invite à une forme de ravissement devant la contemplation de cet émerveillement de l’amour. Nous sommes face à la vérité de l’amour et nous contemplons sa sainteté en reprenant le chant des anges « Saint est son Nom ». Le secours de l’Esprit Saint pour entrer dans l’intelligence des Ecritures, sont les mêmes grâces qui nous poussent à la contemplation de la sagesse de Dieu dans son œuvre. Le Don de la Parole nous révèle Dieu et enracine notre foi dans l’amour et ainsi nous fait connaitre la grande espérance du salut. « Jésus Christ donc, le Verbe fait chair, « homme envoyé aux hommes [liv]», « prononce les paroles de Dieu »[lv] et achève l’œuvre de salut que le Père lui a donnée à faire[lvi]. »[lvii] Ecouter Jésus c’est entendre Dieu nous parler au cœur de notre humanité, comme un cœur à cœur entre Dieu et sa créature, comme une liberté de l’amour, et elle se révèle avec humilité et audace afin d’accéder à la communion parfaite d’un ajustement de notre propre vocation.

 7     « Marthe était tiraillée par un multiple service »

            Vivre le moment présent ! Tout un programme. Il y a ceux continuellement tirés vers le passé, … ha le bon temps… avant c’était mieux… nos oignons d’Egypte… et il y en a continuellement tirés vers un futur moderne, visionnaire, et paradoxalement imprévoyant, vierge folle rêvant sans un principe de réalité sur le moment à vivre. C’est un tiraillement avec Dieu qui nous empêche d’être disponibles. Notre problème est « Tout attachement à une œuvre quelconque qui t’enlève ta liberté d’être à la disposition de Dieu dans ce moment présent et de le suivre seul dans la lumière par laquelle il t’invite à agir ou à omettre, libre et nouveau à chaque moment présent, comme si tu ne voulais ni ne pouvais rien d’autre – tout attachement, à toute œuvre projetée qui t’enlève cette liberté »[lviii] Le tiraillement de Marthe dans le service est d’abord un manque de liberté, même si c’est pour la bonne cause ! Et cette volonté de faire des choses, avant d’être disponible à Dieu n’est-ce pas là un manque de confiance ?

Souvent dans notre vie nous voulons faire à la place de Dieu ou accomplir l’œuvre de Dieu par la force des poignets. C’est propre à tout croyant, et Abraham en donne l’exemple. Dieu lui promet une fécondité aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel, sa femme est toujours stérile, alors il se tourne vers sa servante pour assurer une descendance. Nous ne sommes pas dans la défiance de Dieu comme Zacharie au temple qui refuse la Parole en effet celle-ci lui promet un fils, et il refus de la croire et par conséquent il est muré dans le silence pour contempler la promesse se réaliser. Mais nous sommes dans ce doute de la confiance et une volonté de faire à la place pour affirmer ainsi que Dieu accomplit sa promesse. Néanmoins l’indisponibilité du cœur n’est pas ajustée à la volonté de Dieu. Il doit y avoir un détachement de l’âme en Dieu car Il demande une disponibilité de tout notre être, et ainsi de notre corps, dans nos façons d’agir toujours pour la gloire du Créateur à l’origine de tout. En un mot exister, et non seulement agir. Le véritable détachement est dans cette façon d’être tout en Dieu à travers la réalité du monde qui passe, un témoignage pour notre entourage et pose la question du sens de nos actes en parlant de nous « comme s’ils voyaient l’invisible ».

Pour comprendre la complexité de l’ajustement dans l’attitude spirituelle, il nous faut saisir l’opposition. Nous devons en même temps être les serviteurs réceptifs aux talents, accepter de les recevoir et de faire confiance au don et à nos capacités pour les développer et en même temps les faire croitre avec diligence, pour assurer une fécondité aux dons reçus et partagés. Le seul problème c’est que Dieu semble nous demander tout et son contraire, la disponibilité pour recevoir dans l’attente, et être acteur des fruits de l’Esprit Saint en les développant dans les charismes reçus. Nous percevons alors la vraie difficulté, et le tiraillement que vit Marthe. Si nous nous attachons à ce que nous faisons au lieu d’être attentifs aux appels de l’Esprit Saint nous nous privons de liberté. La fécondité est dans la présence de Dieu et notre disponibilité. Marthe est cette femme qui connait l’importance de la relation à Dieu et elle l’invite à entrer à l’intérieur et pourtant elle est restée au seuil. Elle est rappelée au sens de sa mission par le Christ. « Le monde réclame et attend de nous simplicité de vie, esprit de prière, charité envers tous, spécialement envers les petits et les pauvres, obéissance et humilité, détachement de nous-mêmes et renoncement. »[lix] La rupture de la communion en Dieu, affairée aux affaires du monde, sans être disponible à Dieu marque une forme d’incommunicabilité, une inhabitation de la présence du Tout Puissant.

8      « Seigneur tu n’as pas soucis »

            Marthe s’adresse à Jésus sous le vocable du kurios, (Seigneur), substantif pour désigner le maître de maison, celui-ci est aussi utilisé par les juifs pour s’adresser à Dieu et les chrétiens l’ont repris. L’assimilation de Jésus à Dieu peut être pour accentuer la foi dans une relation de confiance et d’accueil de l’autre afin de vivre la grande espérance du salut. L’interpellation se fait d’une personne qui connait son bon droit, et la tradition, et demande à Jésus de la rappeler dans un souci d’équité. Une part d’héritage ou Jésus doit être juge puisque par sa sagesse et révèle la juste volonté de Dieu. Elle rappelle devant tous son travail d’astreinte de maitresse de maison et attend une aide de sa sœur pour assurer la qualité du service. N’est-ce pas par mes œuvres que je rends gloire à Dieu pourrait-elle dire ?

            Ah, combien de fois croyons-nous Dieu étranger à nos problèmes ? Cela passe par le cri du psalmiste, « Réveille-toi, lève-toi, Seigneur mon Dieu, pour défendre et juger ma cause ! »[lx] Comme une interjection vers Dieu, un cri pour qu’Il se bouge enfin, comme je le voudrais. Et d’ailleurs il intervient si peu dans notre vie laissant libre cours au mal qui nous entoure, que l’on pourrait le prendre comme un dieu horloger, il aurait mis en route la mécanique, mais serait indifférent à la liberté de notre histoire. C’est ainsi qu’il était vu dans le siècle des lumières dont nous ne serons jamais vraiment sortis. Un Dieu absent que l’on essayerait de réanimer à travers nos appels. « Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? Lève-toi ! Ne nous rejette pas pour toujours. »[lxi] Nous pouvons nous sentir exclus de la grâce surtout dans les nuits spirituelles, et les moments de solitude spirituelle où nous aimerions tant que Dieu agisse. D’ailleurs le démon de la défiance en Dieu dans l’excès (autrement appelé le démon de l’acédie), nous fait sembler croire que la torpeur est éternelle au lieu de nous montrer qu’en fait c’est un temps de purification pour mieux appréhender la relation à Dieu d’une nouvelle manière et saisir l’importance de la relation à Jésus, car elle prime sur tout le reste.

            Et pourtant le souci de Dieu est constant. A la multiplication des pains il invite à nourrir la foule. N’est-ce pas la faute des apôtres en voyant le jour baisser ne savent plus comment faire ? Que la foule ne reste pas avec nous , nous serions dépassés par la tâches. ! Or Jésus rappelle à la responsabilité de chacun, donnez-leur vous-mêmes à manger. Comme à Marthe, il rappelle l’impératif d’être acteurs de ce que nous faisons, et non victimes de la situation. Avec Dieu, nous sommes des fils et non des esclaves, et devons exercer des actes libres. Nous sommes appelés à nous mettre en chemin comme des disciples pour avoir souci du frère. Reprocher à Jésus de ne pas avoir souci est donc une curiosité de Marthe qui ne voit pas au-delà de son travail, l’annonce du règne de Dieu et le partage vécu autour de la Parole. Assise au pied du maitre, Marie comme un levain progressait dans la connaissance de Dieu et buvait l’ivresse du bonheur promis à ceux qui font la volonté de Dieu. Dieu a souci de Marie, comme de Marthe, chacun selon son charisme propre. Ce n’est pas sur nos propres forces, « en allant nous-mêmes chercher la nourriture »[lxii] mais dans la confiance en l’œuvre de Dieu présent parmi nous, sans être captés par d’autres taches. Marthe ne porte plus le souci du maitre, et se noie dans le service. Elle interpelle Jésus sur ses propres carences. Un peu comme nous lorsque nous voulons rendre Dieu responsable de nos propres turpitudes.

9      Dis-lui donc qu’elle m’aide ?

            Ce n’est pas simplement une interjection, mais aussi un ordre sur ce qui doit être dit, et comment cela doit être fait selon la programme préétabli car celui-ci ne supporte aucun inattendu. Une planification moderne, allant cela va de soi vers le progrès, parce que nous le pensons comme tel, et refusant tout autre attitude. Il faut bien qu’elle m’aide. Un cri de l’humanité regardant vers son frère et sait déjà ce qu’elle doit faire. Un rappel à ce qui nous semble être le bien commun, comme une nécessité de faire au lieu de profiter d’une présence. « Aimer quelqu’un, c’est vouloir son bien et mettre tout en œuvre pour cela. … C’est une exigence de la justice et de la charité que de vouloir le bien commun et de le rechercher. …Quand elle est inspirée et animée par la charité, l’action de l’homme contribue à l’édification de cette cité de Dieu universelle vers laquelle avance l’histoire de la famille humaine. ».[lxiii]Un impérieux appel à la civilisation de l’amour partage.

L’interjection de Marthe au Seigneur concernant sa sœur Marie, montre le débordement d’activité celle-ci touche à la relation à l’autre. Marthe semble avoir le nez dans le guidon et reste interloquée devant le peu de compassion de sa sœur, toujours en écoute du Verbe incarné. Cette maitresse femme libre demande alors à un tiers de venir à son aide pour remettre la sœurette sur le bon chemin. Elle dit à tous son mécontentement, et peut s’exprimer assez librement pour montrer son souci d’être aux bons soins de chacun. Mais si elle n’y arrive pas c’est que l’autre ne l’y aide pas. Il y a probablement aussi une frustration de ne pas y arriver, avec de la rancœur pour sa sœur. Elle ne veut pas passer pour une mauvaise maitresse de maison qui ne sait pas gérer ses hôtes. Franchement, elle dit les choses de manière directe pour marquer son autorité sans s’adresser à Marie, ce qui aurait dû être fait en premier. Ne l’a-t-elle pas fait, ou la sœur n’a-t-elle pas répondu ? En tout cas c’est le Christ qui est pris comme témoin du problème et il se doit de le résoudre, par l’investiture de Marthe. La contemplation de Marie au pied de Jésus d’ailleurs est-ce l’écoute de sa Parole et l’approfondissement des commandements, ou l’attachement amoureux à Jésus, jusqu’à lui oindre les pieds de parfum et les essuyer avec les cheveux de sa tête. Comme une participation active à une proximité de service et une préfiguration prophétique de l’embaumement. Y aurait-il donc une jalousie de la part de Marthe sur les sentiments qu’elle a pour Jésus ? Ne voit-il pas que si elle est à ses pieds, elle ne le sert pas, et donc n’est pas dans son rôle de femme attachée aux tâches habituelles pour le service de tous au nom d’une juste relation fraternelle ?

Marie semble absorbée par l’enseignement de Jésus jusqu’à oublier le travail d’accueil de l’hôte, pour une relation à l’autre. La Parole de Dieu traverse sa vie et fait écho à son histoire. Comme une source vive qui abreuve le cœur de tendresse et d’amour. Il y a pourtant une question de responsabilité. Où est le principe de subsidiarité ? Ce qui dépend de Marie doit être fait par elle et non sur le travail. Jésus au principe de subsidiarité rappelle aussi la responsabilité de chacun à être présent aux taches qu’il effectue. Ne regardons pas tant sur la responsabilité de l’autre dans le partage de ce qu’il doit faire que de nos propres responsabilités à être ajustés à la volonté de Dieu. Combien de fois dans nos communautés, si nous savons être à l’écoute de l’Esprit Saint nous serions vraiment missionnaires au lieu de nous rigidifier sur des tâches et récriminer sur ce qui n’est pas fait, ou doit être fait par d’autres. « On voit bien quelle est la valeur de la concorde, quand on constate que sans elle les autres vertus ne sont pas des vertus. La vertu d’abstinence est importante. Mais si quelqu’un s’abstient d’aliments en jugeant les autres sur ce qu’ils mangent, et condamne en outre ces aliments créés par Dieu pour être pris par ses fidèles avec action de grâces, qu’est devenue pour lui la vertu d’abstinence, sinon le lacis du péché »[lxiv] Il en va de même pour l’utilitarisme qui en oublie la transcendance pour œuvrer sans se questionner sur sa propre vocation. La recherche d’unité empêche les jugements à l’emporte-pièce. L’interjection devient questionnement bienveillant pour avancer ensemble sur un chemin de discernement.

10    « Marthe, Marthe »

            L’appellation par deux fois du nom de Marthe donne une certaine solennité, et en même temps une tempérance pour un appel en profondeur. Ce n’est pas la Marthe de la surface, tiraillée par l’immédiateté, mais bien celle du cœur qui doit entendre la parole du maître. Une forme de surdité à la présence du Seigneur Celui-ci demande par deux fois l’appel de son nom pour prendre conscience de son enfermement. « Je portais ma peine comme je pouvais. A tout cela je ne prêtais pas garde, car l’esprit, quand il est enveloppé par les chagrins, se refuse à aller au-devant de la joie »[lxv] Or la joie est bien promise à Marthe aussi, et elle doit se défaire de tout ce qui l’obstrue pour être présente au Rédempteur.

            L’appellation par deux fois a aussi la signification du ciel et de la terre, de la chair et de l’âme, comme une intégrité de tout notre être, tant corporel que spirituel à saisir la présence du Seigneur comme une chance aujourd’hui, ici et maintenant, et non pas après tout ce qui doit être fait. Comme une intégration de tout notre être pour être pleinement à disposition et non cliver notre présence pour sustenter l’une des parties qui me composent. Je suis entier corps et âme, à travers la domination de soi, comme à l’écoute du cœur pour faire alliance avec Dieu. Tout ce qui nous compose, les aspects le plus profonds de mon être composent le pacte d’alliance avec Dieu, une alliance pour moi, pour chacun d’entre nous dans l’appel à une vocation unique et personnelle. Dieu nous appelle à un cœur à cœur avec lui rassemblant ce qui fait notre nature, et la grâce de Dieu (appelé la surnature). Tout ce qui fait notre personne est appelé par le Christ à l’écoute de la Parole, et à la transformation du cœur pour vivre une conversion d’ajustement à sa volonté d’amour.

            Une répétition du nom pour rappeler aussi son affection sur deux tonalités car elle laisse parler l’émotion afin d’aller au cœur et toucher la sœur sur le sens profond qu’il s’agit de découvrir et qui fait partie de l’enseignement. Par le cœur il en appelle à son intelligence pour éclairer son discernement. Comme le rappelle Qohelet il y a un moment pour chaque chose, et là, c’est d’être à l’écoute de la Parole. Laissons les conventions pour réfléchir sur les profondeurs de nos vies. Point d’angoisse à avoir, mais juste être présent et lâcher prise. La proximité du Christ est certes dans l’accueil et le service, mais il est d’abord et avant tout dans la méditation des Ecritures. « L’interprétation la plus profonde de l’Écriture vient proprement de ceux qui se sont laissés modeler par la Parole de Dieu, à travers l’écoute, la lecture et la méditation assidue. »[lxvi] L’appel du Christ retentit encore aujourd’hui ne laissons pas nos bibles fermées ! Ouvrons la Parole et méditons là dans notre cœur et à travers ce que nous sommes appelés à vivre.

11    « Tu te soucies et tu t’agites pour beaucoup. »

            Jésus prend en compte l’inquiétude de Marthe et son souci pour lui et ses disciples. Elle essaye de faire de son mieux, et s’inquiète pour lui et ce qui va advenir. Là encore une motion prophétique de l’inquiétude du croyant qui voudrait faire à la place de Dieu, comme pour réaliser à la place de…La tension entre l’action et la méditation fait craindre l’illusion que l’on doit faire à la place de Dieu, et qu’il vient juste sceller notre action par sa grâce une résurgence du pélagianisme. Au moment opportun Dieu fait, en passant par mes talents. Il s’agit juste de faire confiance, car Lui est maitre du temps. A contrario le service ne nous dispense pas d’être enracinés dans la prière. « Lorsque l’esprit est amené à se disperser et à se déchirer par le souci d’affaires si nombreuses et si importantes, comment peut-il rentrer en lui-même afin de se recueillir entièrement »[lxvii] L’appel à la vigilance par rapport à ce qui nous préoccupe demande donc du discernement et une certaine prudence dans l’analyse pour ne pas entrer dans une forme d’activisme autre nom de la torpeur spirituelle ou bien dans la tiédeur de la foi à travers le relativisme et une mauvaise hiérarchie des valeurs.

            La peur de louper quelque chose, nous fait perdre parfois la teneur de l’essentiel. Nous vivons alors dans une agitation continuelle où le stress d’une vie au rythme effréné peut amener à une perte de sens. Dieu te demande cette nuit ta vie, qu’emporteras-tu ? D’un coup vient sonner l’impérieuse nécessité de la conversion dans des alarmes du corps et de l’esprit qui se mettent en marche. Les fous les ignorent. D’autres lancés dans le mouvement éprouvent de la peine à changer de vie. Comme un bateau ivre dans la tempête de la vie, savoir prendre le large est planche de salut. L’invitation à avancer au large demande d’entrer dans l’inconnu de Dieu pour se laisser surprendre à travers cette relation où l’amour, en enfant espiègle, ne demande qu’à se laisser découvrir. L’amour se donne alors dans l’immensité de l’abandon pour s’accorder enfin au souffle de Dieu. La prière en est la voie royale, la méditation de la Parole le chemin sacré, surfant sur le quotidien empreint de choix illuminés par la foi. L’intelligence de la foi se fonde sur les raisons de croire au nom même de la vérité car celle-ci transcende tous les aspects pour se révéler comme moteur de vie.  « La religion du Verbe incarné ne pourra que se montrer profondément raisonnable à l’homme qui cherche sincèrement la vérité et le sens ultime de sa propre vie et de l’histoire. »[lxviii]

            Accepter d’entrer en dialogue avec Dieu c’est dépasser le service pour être pleinement à l’écoute. L’un ne va pas sans l’autre, et Jésus ne condamne pas Marthe dans son service, mais dans l’activisme qu’elle y met. Le service est important, mais la meilleure part est dans l’écoute de la Parole et la contemplation du Verbe. La seule chose qui est nécessaire est d’être à l’écoute de la Parole ce qui ne veut pas dire que le reste est secondaire, mais que c’est second par rapport à l’essentiel qui est en Dieu. La Parole permet la conversion des hommes aux animaux (dans le récit de jonas), pour que Dieu, dans son ardeur voit la faiblesse de l’homme et ait pitié. « Oui, près du Seigneur, est l’amour ; près de lui, abonde le rachat. »

             Quelle est la volonté du Seigneur, elle n’est pas de tuer l’homme pour son péché, mais qu’il se repentisse, et revienne au Seigneur de tout son cœur. « L’homme est créé dans la Parole et il vit en elle ; il ne peut se comprendre lui-même s’il ne s’ouvre à ce dialogue. »[lxix] Ce dialogue invite au changement dans notre vie pour nous conformer au Christ dans tous nos actes. Il est un chemin de conversion véridique car il illumine de l’intérieur toutes nos rencontres. « Unique est la Parole de Dieu qui interpelle notre vie en l’appelant constamment à la conversion »[lxx]. N’ayons pas peur de nous assoir, et de méditer cette parole, même si nos carnets d’activités se meuvent avec fébrilité pour nous rappeler à la vie de ce monde. Dieu doit être le premier dans cette rencontre d’un amour à aimer. Fuyons avec courage le monde des idées pour entrer pleinement dans celui de relation à Dieu, pour Dieu, avec Dieu et répondre ainsi à notre vocation d’image, appelés à la ressemblance.

            A se soucier de tout, nous n’arrivons plus à prendre le recul nécessaire et nous oublions d’être dans le bon registre. Nous sommes dans l’utile en oubliant le nécessaire. Il ne s’agit pas de rester inactifs mais de relativiser les tâches suivant les circonstances pour vivre le temps présent et ce qui s’offre à nous comme un cadeau et non comme un fardeau. L’important est d’abord la personne avant les besoins. C’est voir la personne dans sa globalité, et non dans le particularisme de ses désirs immédiats.

12    Une seule chose est nécessaire

            Dans la vie de Marthe, comme dans la vie du couple et dans les charges ecclésiales, nous pouvons être tiraillés par des multiples activités sans savoir où donner de la tête. « Paul lui-même parle de « son souci pour toutes les Eglises »[lxxi], de la recherche du Christ moyennant sa sollicitude pour les problèmes des frères, pour les membres du Corps du Christ[lxxii] »[lxxiii]. Le tiraillement pour les occupations de ce monde, nous empêche parfois simplement d’être. Ce sentiment dans la relation de couple que l’autre étouffe. Le tiraillement des occupations qui nous font oublier ce qui donne pour nous sens est parfois catastrophique, notamment dans des situations de fin de vie où nous nous substituons à l’autre pour dire notre propre angoisse, et décider à sa place. Les préoccupations de la précarité de la vie, de l’éducation des enfants, et de la recherche du bien commun nous détournent d’un cœur enraciné dans la Parole de Dieu à l’écoute de l’Esprit Saint et agissant en disciple du Christ. Dans « ce contexte émerge tout l’immense champ des préoccupations auxquelles l’homme non marié peut consacrer entièrement ses pensées, ses fatigues et son cœur. L’homme en effet ne saurait se préoccuper que de ce qu’il a vraiment à cœur. »[lxxiv]. Et le cœur ne se trompe pas lorsqu’il va à l’essentiel.

Mais qu’est-ce que la seule chose nécessaire alors ? Comment discerner ce que nous avons à vivre ? « Le contexte du verbe se préoccuper ou chercher, indique, dans l’évangile de Luc, disciple de Paul, qu’il faut « chercher » vraiment et uniquement « le Royaume de Dieu »[lxxv] ce qui constitue « la partie la meilleure », l’unique nécessaire »[lxxvi]. »[lxxvii] Or en face du Christ nous pouvons avoir le cœur divisé affairé à ne rien faire de bien important et oubliant de faire l’essentiel, la contemplation de Dieu dans la prière, la réalité de la charité, le temps d’intercession et d’action de grâce. L’unique nécessaire face à l’éparpillement du service c’est de choisir le Christ. Le reproche de Jésus à Marthe n’est pas le service bien nécessaire, mais l’éparpillement en laissant secondaire ce qui est essentiel. Si la relation à l’objet nous disperse alors il vaut mieux s’en défaire, et vivre la relation avec le sujet. S’occuper des affaires de Dieu nous rend attentifs aux cris du monde, et à la réalité du prochain. S’enfermer dans un ritualisme, ou être sourd aux appels de Dieu nous coupe de nos frères et clive notre vie. La joie de Jésus est personnelle, une rencontre que j’expérimente et elle m’introduit à l’intégralité de ce que je suis corps et âme, une vibration de tout mon être pour mon Rédempteur.

            L’unique nécessaire n’est-il pas de chercher à savoir comment plaire à Dieu et non pourquoi je vis ces situations-là ? N’est-ce pas être dans la contemplation de sa présence, et chercher à accomplir sa volonté en toute chose, en tant que fils de Dieu et citoyen de la civilisation de l’amour parce qu’image appelée à la ressemblance. Vivre la volonté de Dieu en tant que personne humaine appelée par vocation à l’amour. L’amour de Dieu qui trouve son prolongement dans l’amour du prochain. Vouloir plaire à Dieu n’est-ce pas la vocation de tout baptisé, sur ce chemin de sainteté qu’il nous faut parcourir avec prudence et persévérance. « Rappelons-nous toujours que le discernement est une grâce. Bien qu’il inclue la raison et la prudence, il les dépasse parce qu’il s’agit d’entrevoir le mystère du projet unique et inimitable que Dieu a pour chacun, et qui se réalise dans des contextes et des limites les plus variés »[lxxviii] L’expression de nos choix doit-elle être tournée vers l’illusion des choses qui passent, dans une pulsion immédiate mais éphémère, ou bien se creuser dans cette liberté qui tempère nos besoins pour l’ordonner à la grande espérance du salut ? Ce soir Dieu me demande ma vie, quels sont les choix que je tiens à poser vraiment. Il ne s’agit plus de satisfaire une spontanéité de nos envies, mais de discerner au cœur de notre histoire ce qui nous importe vraiment et orienter tout notre être vers ce désir de Dieu qui se réalise dans notre quotidien. « Il nous faut résister à cette tentation, en cherchant à « être » avant de « faire ». Rappelons-nous à ce sujet le reproche de Jésus à Marthe: « Tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire » »[lxxix] Cela demande de construire sa vie intérieure et d’en prendre soin de peur que le diviseur vienne l’habiter avec sa légion. « L’Église ne peut pas négliger le service de la charité, de même qu’elle ne peut négliger les Sacrements ni la Parole. »[lxxx] Justement c’est le défi entre l’attitude contemplative de Marie à l’écoute de la Parole et le nécessaire service de Marthe qui doit offrir les règles de l’hospitalité, mais hélas perd le sens premier de la rencontre par l’agitation des futilités de ce monde.

12-1 Marthe et Jonas un désenchantement spirituel

            Si nous devions méditer sur l’impuissance de Marthe devant l’inaction de sa sœur Marie ce n’est pas sans rappeler Jonas. Comme Marthe, Jonas annonce une parole de rupture et d’ajustement à leur propre vision, pour Marthe, que Marie partage son agitation, pour Jonas que les affreux de Ninive meurent. Et Jonas observe que la Parole du Seigneur n’a pas produit ce qu’il attendait, c’est-à-dire la destruction, mais la Parole touche les cœurs, transforme les actes et amène à des fruits de conversion qu’il n’attendait pas, accaparant la Parole de Dieu à un tour de magie qui annonce et détruit dans l’orgueilleuse position d’un prophète sûr de lui-même avant de se référer à Dieu. A l’inverse Marthe voit Marie en disciple être au pied du maître et se laisser captiver par sa parole, au lieu d’être attentive aux biens de tous dans le service. Comme si le raisonnement de Marthe était que la Parole de Dieu peut attendre le service non. Jonas et Marthe sont déçus, et vivent un désenchantement spirituel. Nous ne sommes que les serviteurs de la Parole dans cette annonce sur les conséquences, et non les magiciens tout- puissants qui affirment l’instrumentalisation de la parole dans un pouvoir de haine et de mort pour Jonas, ou de service absolu pour Marthe. Il n’y a pas pire idolâtrie. Nous retrouvons cette attitude spirituelle, dans un engagement de fond, et une réponse décalée par rapport à nos attentes. Et cette déception amère, après tout ce que j’ai fait pour toi ? Cri de déception d’un propriétaire sûr de son œuvre.

            A l’école de la Vierge Marie, nous entrons dans cette humble présence qui transfigure notre aujourd’hui d’une présence où Dieu n’est pas attendu là où nous le voudrions, mais dans un savoureux décalage nous menant à la rencontre cœur à cœur. Dans la communauté des croyants, l’Eglise amène à contempler ce visage de la Théotokos que le Christ nous a donnée pour mère au pied de la croix et par notre prière du rosaire continue de nous accompagner sur le chemin d’une meilleure humanité. « L’Eglise «devient une Mère grâce à la parole de Dieu qu’elle reçoit avec fidélité»[lxxxi]. Comme Marie qui a cru la première, Accueillant la parole de Dieu qui lui était révélée à l’Annonciation et lui restant fidèle en toutes ses épreuves jusqu’à la Croix, ainsi l’Eglise devient Mère lorsque, accueillant avec fidélité la parole de Dieu, «par la prédication et par le baptême, elle engendre, à une vie nouvelle et immortelle, des fils conçus du Saint-Esprit et nés de Dieu»[lxxxii]. Prier Marie nous envoie comme témoin de cette joie de croire.

12-2 La prière offrande de nos vies

La prière nous fait entrer dans ce dynamisme de la mission, chacun suivant sa vocation. Si Thérèse de l’enfant Jésus a été nommée patronne des missions du fond de son Carmel, c’est bien parce qu’il y a une attitude spirituelle qui porte un fruit universel. Les missionnaires qu’elle a aidés en sont les témoins. Notre Dame du rosaire, dans la prière contemplant les mystères du Christ nous montre un chemin de perfection à suivre, elle n’a été que oui à la volonté de Dieu. Dans la prière que nous faisons du rosaire, nous entrons dans ce chemin de foi et nous rend témoins de cette vérité, car elle illumine tous les cœurs qui font le choix d’accepter sa présence et de répondre à son appel. « …l’Eglise garde … la foi reçue du Christ: à l’exemple de Marie, qui gardait et méditait en son cœur[lxxxiii] tout ce qui concernait son divin Fils, elle s’efforce de garder la Parole de Dieu, d’en approfondir les richesses avec discernement et prudence pour en donner en tout temps un fidèle témoignage à tous les hommes[lxxxiv] ». Travailler au salut de tous, c’est garder fidèlement ce témoignage de l’amour est dans la rencontre avec Dieu pour communier avec notre prochain de cette joyeuse espérance. Se mettre sous le regard de Dieu dans une confiance en Marie pour ne pas entrer en tentation mais être toujours dans ce désir de Dieu.

12-3 La prière porte de l’espérance

            Le décalage entre l’activisme de Marthe quand bien même elle exerce la charité fraternelle, et l’attitude méditative de Marie écoutant le Verbe fait chair nous amène à repenser notre prière à l’aune de la Parole de Dieu et de la charité fraternelle. « Dans la prière, l’homme doit apprendre ce qu’il peut vraiment demander à Dieu – ce qui est aussi digne de Dieu. Il doit apprendre qu’on ne peut pas prier contre autrui. Il doit apprendre qu’on ne peut pas demander des choses superficielles et commodes que l’on désire dans l’instant – la fausse petite espérance qui le conduit loin de Dieu. Il doit purifier ses désirs et ses espérances. … la rencontre avec Dieu réveille ma conscience parce qu’elle ne me fournit plus d’autojustification, qu’elle n’est plus une influence de moi-même et de mes contemporains qui me conditionnent, mais qu’elle devient capacité d’écoute du Bien lui-même. »[lxxxv] La purification de nos désirs demande d’inverser notre hiérarchie des valeurs pour redonner sens à notre vie, retrouver l’appel de la transcendance inhérent à tout être humain[1]. Nous sommes appelés au bonheur comme nous le rappelle le sermon sur la montagne, une joie qui se trouve dans l’accomplissement de la Parole et la simplicité de vie. Oui, chercher le bonheur auquel nous aspirons, celui de l’être, et de notre existence, ce qui nous est essentiel. La foi n’est pas un refuge des bonnes excuses, ou des solutions toutes faites, mais une rencontre avec le Seigneur, l’appréciation d’une présence où nous reconnaissons l’amour et où notre cœur devient brûlant à sa rencontre.

            D’ailleurs lors de la mort de Lazare, c’est encore Marthe la première qui prend l’initiative, elle court vers Jésus, et elle constate ! Si tu avais été là. C’est une femme de foi. Et le Seigneur lui redit : « Je suis le chemin, la vérité, la vie ». Comme St Thomas elle dit : je crois Mon Seigneur et Mon Dieu. Le Seigneur peut alors agir et délier l’homme de la mort. C’est par la foi que nous sommes sauvés. Mais il y a comme un empressement de la prière portée par Marthe, comme un service d’intercession pour le frère. La contemplation et les pleurs de Marie ne suffisent plus. Il nous faut bien intervenir avec audace devant le Seigneur et lui demander sa grâce. « Jésus nous place sur cette «crête» de la foi. A Marthe, qui pleure pour la disparition de son frère Lazare, il oppose la lumière d’un dogme: «Je suis la résurrection. …Le crois-tu?»[lxxxvi]. C’est ce que Jésus répète à chacun de nous, à chaque fois que la mort vient déchirer le tissu de la vie et des liens d’affection. Toute notre existence se joue là, entre le versant de la foi et le précipice de la peur. »[lxxxvii]. La prière devient l’espace de la rencontre où l’unique chose nécessaire est la communion à Dieu. La mort n’est rien d’autre qu’un passage, l’important est bien de concrétiser ce désir d’être unis à Dieu. Toute action de Dieu repose sur notre foi, et le consentement à ce qu’Il intervienne dans notre aujourd’hui. C’est là où nous devons être bien présents à ce qui est premier et habiter la confiance pour le laisser agir au moment opportun. « Une âme embrasée d’amour ne peut rester inactive, elle se tient aux pieds de jésus, elle écoute sa parole douce et enflammée. Paraissant ne rien donner, elle donne bien plus que Marthe qui se tourmente de beaucoup de choses et voudrait que sa sœur l’imite…. Le Tout Puissant leur a donné pour point d’appui ; lui-même et Lui seul. Pour levier : l’oraison qui embrase d’un feu d’amour et c’est ainsi qu’ils ont soulevé le monde, c’est ainsi que les Saints encore militants le soulèveront aussi. »[lxxxviii]

         12-4 La prière comme une illumination de Dieu dans notre vie

La prière est ce lieu d’ajustement avec la volonté de Dieu où nous faisons lumière sur tout ce qui fait notre vie. Un moment d’illumination intérieure là où tout prend sens dans la Loi du Seigneur car elle structure, et la Parole du Seigneur elle, nous libère. L’écoute du Seigneur n’est plus une paresse, ou un manque de service, mais une blancheur éclatante de la vérité, celle-ci revigore l’amour et enracine la fidélité à la Parole dans l’espérance retrouvée. Que nous soyons au pied du maitre, ou à gravir la montagne pour prier, lorsqu’Il est là, nous ne sommes plus sur l’avoir du service, ou de rechercher à faire, à dire des choses pour occuper les silences. Nous sommes là pour l’adorer, être emportés dans la nuée de grâce et fuir l’agitation pour aller à l’essentiel, l’union des cœurs dans une communion des volontés. La prière devient présence à la rencontre du Seigneur, un réchauffement du cœur, celui-ci devient brûlant de ce désir d’être toujours avec Lui. Une illumination dans les profondeurs de notre être où se révèle l’infini de Dieu posé comme une image dans cette intimité du moi.

            La transfiguration de notre vie par la présence du Seigneur est une marche individuelle mais aussi une marche ecclésiale. Marie n’était pas seule à écouter la Parole, pourtant conjointement elle faisait seule la démarche intérieure pour se laisser saisir, et comprendre la laideur du péché et la profondeur de la grâce qui restaure. L’âme n’est pas simplement habitée par Dieu mais cela se voit sur le visage, comme Moïse redescendant du mont Sinaï. Lorsque Dieu vient nous habiter complètement, cela se voit dans notre corps, comme un rétablissement de l’être originel. Il nous faut sortir de nos sommeils pour laisser Dieu nous visiter, et être attentifs à l’action prophétique de sa présence dans notre vie par la Parole celle-ci nous guidera tout au long de notre vie. Une illumination du Seigneur qui demande l’intériorité dans le silence pour méditer comme la Théotokos, tout cela dans notre cœur, et en même temps faire mémoire dans notre vie de ce temps particulier où le Seigneur s’est révélé de manière individuelle à nous. Oui nous avons à faire silence, à l’écouter nous parler, et à ensemencer notre vie de sa présence à travers tous les actes que nous posons.

         12-5 La prière seuil de communion à travers l’œcuménisme

            Ne pensons pas que seule Marie sœur de Marthe était au pied de Jésus. Celui-ci parlait pour tous ceux qui l’écoutaient, et laissaient la Parole sillonner leur cœur pour se laisser ensemencer d’amour et abreuver d’espérance. Souvent dans la prière, nous sommes réunis ensemble dans les sensibilités différentes. Souvent à l’écoute du maître nous avons des interprétations personnelles, et nous nous laissons interpeller par le Parole dans notre propre vie. Il y a comme quelque chose d’individuel et en même temps de commun dans l’expérience à chaque conversion. Mais cela nous enseigne que l’unité se fait à travers le Verbe de Dieu et que la prière est un moyen privilégié de rechercher l’unité entre frères d’un même baptême. « La prière est pour le mouvement œcuménique ce que l’âme est pour le corps. C’est elle qui lui donne sa vie, sa cohésion, son esprit, sa finalité. La prière nous met avant tout devant le Seigneur. Elle purifie nos intentions, nos sentiments, notre cœur et elle produit cette conversion du cœur sans laquelle il n’y pas de véritable œcuménisme. »[lxxxix] Le fait que la sœur de Marthe se soit assise auprès du pied du maitre, comme les autres, pour écouter nous invite à vivre cette conversion intérieure, dans la diversité de notre foi. Et si l’un des reproches de Jésus par rapport à Marthe n’était-il pas justement le refus d’être ensemble et vivre cette unité de foi, alors qu’elle s’attache au particularisme du service ? Et si l’un des reproches de Jésus était justement de vouloir regarder le particularisme de chacun et Marie se devait d’être aussi au service, au lieu de regarder le centre de notre existence, Dieu en Parole qui se dit dans nos vies ? Cela n’empêche pas que nous effectuions nos tâches particulières, mais peut être pourrions-nous revoir ce qui nous empêche d’être ensemble et de travailler à l’unité et non de mettre en avant nos différences

         12-6 Synthèse sur l’unique nécessaire

Poser des actes qui répondent à la Parole de Dieu demande de retrouver le sens premier de nos actions. N’entrons pas dans la danse de ce monde car celui-ci nous fait oublier l’essentiel, ce que rappelle le Christ. « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses »[xc] Prendre modèle sur le monde présent est une erreur au lieu de nous laisser transformer, par la Parole. Il nous faut d’abord écouter la Parole de Dieu, s’assoir pour la contempler et la faire vie en nous. Retrouver le sens est d’abord d’accepter de faire silence dans notre vie et d’entrer en profondeur pour laisser résonner la Parole, et lui donner chair par nos actions.

Il y a un vrai impératif à retrouver le sens des choses sur ce qui nous paraît premier dans notre vie, sans faux semblants et sans esquives, en vérité. L’amour est toujours premier et demande de vivre en vérité ce que nous annonçons. « Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. »[xci] Pas de communauté sans vérité du pardon, de ce pardon qui permet les conversions nécessaires à l’éclosion d’un amour plus fort et plus authentique. Il ne s’agit pas d’interpeller l’autre sur ce qu’il ne fait pas, mais bien de se laisser saisir par l’instant de grâce et savoir revoir l’échelle de ce qui doit être premier. La conversion des cœurs se vit dans notre capacité à imiter le Christ dans cet accueil de l’autre en vérité et vivre l’instant présent afin de répondre à notre vocation chrétienne, par tous les actes de la vie quotidienne à travers la liberté que Dieu nous a donnée en nous créant par amour.

Tout le monde n’est pas appelé à une vie contemplative, comme Marie au pied de Jésus, mais dans l’action, ne jamais perdre le sens de Dieu. Dans le service ne pas rendre Dieu étranger. « Le travail humain, finalisé à la charité, devient une occasion de contemplation, se transforme en prière dévote, en ascèse vigilante et en espérance anxieuse du jour sans déclin: « Dans cette vision supérieure, le travail, tout ensemble punition et récompense de l’activité humaine, comporte un autre rapport, essentiellement religieux celui-ci, qu’exprime avec bonheur la formule bénédictine: “ora et labora!”. »[xcii] La prière et le travail sont une même et seule action de service de Dieu dans l’écoute de la Parole et son accomplissement dans notre vie. La fidélité de la Parole dans notre vie demande d’exercer avec discernement les Ecritures dans notre vie. « Heureux …ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent ! »

« Si le monde désaxé court à la dérive, c’est en grande partie parce qu’il y a trop de mouvement, pas assez de prières, trop d’action et pas assez d’adoration, trop d’œuvres et pas assez de vie intérieure. Toutes les œuvres extérieures, toutes les activités ne sont efficaces que dans la mesure où Dieu en est l’animateur. Une âme ne donne que du trop-plein d’elle-même. »[xciii]

13 « Marie a choisi la meilleure part, laquelle ne lui sera pas retirée. » 

            Il y a dans ce passage un éloge de l’égale dignité de la femme. Pouvaient être disciples seulement les hommes, quant aux femmes, elles étaient occupées aux tâches ménagères. Cela reste vrai encore dans certains courants du judaïsme actuel, où les femmes préparent le repas de shabbat alors que les hommes partent prier à la synagogue. L’étude de la Torah et de la compréhension des Ecritures à travers la tradition des pères n’était pas convenant pour les femmes. D’autant plus que les religions alentour laissaient aux femmes une place plus importante avec la pythie de Delphes, les prêtresses et les devineresses, et les dérives qui en découlaient, faisant dire au livre de la sagesse, « Divination, augures, songes, autant de vanités, ce sont là rêveries de femme enceinte. »[xciv]. La prudence ne peut être relue dans une lecture contemporaine de misogynie, mais dans un contexte culturel de l’époque d’excès mal régulé, jusqu’à créer des prostituées sacrées dans les temples religieux… Dans la tradition sémite la femme a une place qui lui est échue au service de la maison. Néanmoins en des circonstances particulières elle fait écho à l’histoire d’Israël de manière positive, comme Ruth[xcv], Déborah[xcvi], ou Judith[xcvii]. Dans le Nouveau Testament, nous pouvons remarquer qu’Anne était une veuve et elle priait dans le Temple de manière habituelle. Malgré tous les aspects positifs de la place de la femme dans la Parole de Dieu, elle n’en demeure pas moins écartée de la compréhension de la Torah. Or Jésus en acceptant Marie à ses pieds comme disciple, rappelle l’égale dignité de la femme avec l’homme et lui concède la place qu’elle a prise. Même une femme a toute sa place comme disciple du Christ, semble-t-il dire à tous. L’écoute de la Parole est pour tous et pas seulement symboliquement, ou dans une répartition méticuleuse des tâches manquant d’homogénéité. Ecouter la Parole ne lui sera pas retirée.

            Marie en étant au pied de Jésus avait la juste place, parce qu’elle écoutait la Parole. C’est bien la parole de Dieu qui ajuste notre vie. Oui, être disciple n’est pas réservé aux hommes, mais bien dans cette égale dignité humaine à chacun d’entre nous, créés à l’image de Dieu appelés à la ressemblance. L’écoute de la Parole féconde le cœur de l’être humain pour que la grâce puisse se déployer dans sa vie de tous les jours comme un chant d’action de grâce, comme un champ du témoignage labouré par la méditation de la Parole de Dieu, sous le soleil du don de l’Esprit Saint pour la moisson promise à tous. C’est ainsi que « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, donnant la semence au semeur et le pain à celui qui doit manger ; ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission. »[xcviii] sans avoir permis à Marie d’avoir la meilleure part. Et si la meilleure part n’était pas tout simplement la conversion des cœurs, la disposition de tout son être à la volonté de Dieu, la transformation de notre vie pour être complètement disponibles à sa grâce ? A travers l’écoute de la Parole de Dieu, et la disponibilité à la volonté de Dieu, et en étant présents avec Lui, nous sommes amenés à témoigner avec ferveur de cette relation vivante. La docilité à la Parole divine de manière inconditionnelle nous fait vivre en pleine communion avec Dieu et ouvre notre regard sur l’accomplissement de l’alliance dans notre histoire et l’histoire de l’humanité. Dans la volonté de suivre le Seigneur, l’intelligence des Ecritures pour relire tous les événements nous faisons mémoire de l’œuvre du salut. « Plus nous saurons être disponibles à la Parole divine, plus nous pourrons constater que le mystère de la Pentecôte est ‘en action’ aujourd’hui aussi dans l’Église de Dieu. L’Esprit du Seigneur continue de répandre ses dons sur l’Église afin que nous soyons conduits à la vérité toute entière, en nous ouvrant le sens des Écritures et en faisant de nous des messagers crédibles de la Parole du salut. »[xcix] Et si la meilleure part n’était-elle pas de tenir sa lampe allumée jusqu’à l’arrivée de la Personne Don ? L’Esprit Saint déversera la joie de Dieu dans notre histoire, parce que nous avons été disciples du Christ en écoutant sa parole et Il nous aidera à la mettre en pratique en reliant la contemplation au service du prochain dans cette même vertu de charité. La joie de Dieu devient notre joie par communion et nous fait goûter au mystère trinitaire comme point ultime de l’amour toujours dynamique et toujours éternel. Une liberté de l’amour où la contemplation de la Parole abreuve notre vocation première et nous rend familiers de la vraie source de la joie, l’obéissance par une volonté d’union à Dieu.

            A l’interpellation de Marthe sur sa sœur Marie, Jésus répond la vérité de la foi exprimée par l’apôtre Pierre, lorsqu’il demande de faire un vrai choix sur le partage du corps et du sang, vraie nourriture. Pierre répond « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. ». Il reconnait la messianité du Christ, Marthe n’a pas besoin de faire profession de foi elle reconnait déjà cette messianité, mais elle n’y voit pas les conséquences. Jésus le lui rappelle, la meilleure part reste et demeure la méditation des Ecritures et l’ouverture de l’intelligence aux Ecritures. « La Parole ne s’exprime plus ici d’abord à travers un discours, fait de concepts ou de règles. Ici, nous sommes mis face à la personne même de Jésus. Son histoire unique et singulière est la parole définitive que Dieu dit à l’humanité »[c] La présence du Christ devient première à tout ce qui nous entoure, et doit donc être privilégiée en toute chose, ce qui ne veut pas dire délaisser le secondaire, mais subordonner à l’instant présent ce que nous avons à vivre vraiment et laisser demain s’occuper de lui-même. C’est en cela que la Parole est libératrice face à l’activisme, car elle nous renouvelle de l’intérieur et nous donne l’énergie nécessaire pour témoigner en vérité de l’action de Dieu dans notre vie. Car la première action à vivre est celle de Dieu avant d’être celle de son service. « Avec Lui, la foi prend la forme de la rencontre avec une Personne à laquelle on confie sa propre vie. Le Christ Jésus reste présent aujourd’hui dans l’histoire, dans son corps qui est l’Église ; ainsi, l’acte de notre foi est simultanément un acte personnel et ecclésial. »[ci] C’est bien la meilleure part que nous pouvons nous souhaiter les uns les autres. La rencontre personnelle se vit en Eglise et porte du fruit par le témoignage efficace. « Laissons le Seigneur venir nous réveiller, nous secouer dans notre sommeil, nous libérer de l’inertie. Affrontons l’accoutumance, ouvrons bien les yeux et les oreilles, et surtout le cœur, pour nous laisser émouvoir par ce qui se passe autour de nous et par le cri de la Parole vivante et efficace du Ressuscité. »[cii]

Conclusion

            Il y a dans le récit de Marthe et Marie une interpellation comme un respect des missions différentes. Or nous vivons la différence comme une injustice et nous refusons de la voir pour ne pas stigmatiser. Néanmoins, chacun dans son rôle travaille à une complémentarité de la relation, selon les choix qui sont posés. Mais entre l’action de charité du samaritain et la prière du notre père, la meilleure part, reste l’âme attachée à la méditation des écritures car elle écoute les enseignements. Nous ne sommes pas appelés à être ou Marthe ou Marie, mais de vivre des deux en retirant tous les excès soit de la gourmandise dans une recherche de l’utilité, soit de la paresse.

            Le récit de Marthe et Marie pourrait comporter trois erreurs d’interprétation :

  • Une supériorité spirituelle à la condition matérielle. Avant le Concile Vatican II, par exemple il y avait les sœurs converses et les sœurs portières. Les sœurs converses, allaient au chœur et priaient, alors que les sœurs portières, faisaient les courses, et préparaient le matériel au service de la communauté. On peut avoir une tendance dans certaines communautés à cantonner chacun dans un rôle sans faire tourner les services, ce qui créé une forme de classe entre ceux que l’on voit dans le chœur, et ceux qui sont aux multiples services. Or nous sommes appelés à vivre le service dans tous les domaines. L’important est ce qui relève de la foi mais demande l’exercice de la charité qui ne peut être délégué. Chacun d’entre nous doit vivre ce service pour sa propre sanctification, et la réalité du vécu fraternel. L’apôtre Paul dans son appel à la complémentarité des membres de l’Eglise montre bien les dissensions d’une telle interprétation qui sépare le spirituel et le temporel. Une telle mentalité pourrait occasionner une paresse des spirituels et une vie oiseuse sous prétexte de prière, d’adoration et les tracas pour les autres.
  • Une interprétation psychologique entre les extravertis (Marthe) et les introvertis (Marie). Deux caractères différents de ceux qui sont au travail, débordant d’activité, et ceux qui sont dans l’intériorité et entreprennent moins, forme d’indolence de culture africaine ou orientale, d’une mystique de l’ailleurs. Mais pourrait-on voir dans le récit de Luc, une reconnaissance selon le caractère plutôt que de la conversion personnelle qui vient de la volonté ? Oui la douceur de Marie et l’impétuosité Marthe dénotent, mais plus parce que Marthe oublie d’être artisan de paix que par son service miséricordieux reconnu en creux par Jésus.
  • L’interprétation suivant les critères culturels d’aujourd’hui d’une situation antique dans un autre contexte. Les femmes étaient au service des hommes, ceux-ci avaient un certain dédain pour elles, et Luc réagit en leur donnant une place importante, une égale dignité dans une société autrefois clivante- (et recommence aujourd’hui à l’être par la culture du déchet). Mais l’analyse que nous avons faite du passage dans un contexte évangélique, marque plutôt un rapport entre la charité et la prière qu’une question d’égale dignité et concerne notre attitude personnelle et notre attitude communautaire.

Il y a bien un chemin de sanctification à vouloir entrer en communion avec le Christ par l’Ecoute de la Parole et le service du frère. L’un ne prédomine pas sur l’autre, et l’un n’exclut pas l’autre. Il nous faut recevoir le Christ chez nous, nous laisser modeler par sa parole et ensuite témoigner autour de nous de l’amour de Dieu. Jésus est invité chez Marthe et parle à ceux qui l’écoutent, dont Marie. La foi se vit en Eglise et dans la tradition apostolique pour comprendre les enseignements de la Parole de Dieu. Marthe interroge comme nous avons à interroger Dieu afin d’entrer dans l’intelligence de la foi et illuminer tous nos actes de sa présence d’amour. Enfin nous devons sans cesse nous laisser transformer par sa présence pour être ajustés au moment présent, et disponible à la grâce qui passe. « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive. »[ciii]

Père Greg – Curé modérateur

St Charles Borromée de Joinville-le-Pont

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Sources :

[1]L’appel à la transcendance est existentiel, et touche toute être humain. Le refus de cette transcendance amène inéluctablement à la désespérance. Combien d’angoisses et de désespérances sont le fruit d’un refus de transcendance ? La manière cynique de vivre la transcendance est alors d’avoir une vision conséquentialiste, recherchant la fin sans se préoccuper des moyens. Dans le débat bioéthique, l’appel à la transcendance est une piqure de rappel sur notre vocation propre, image de Dieu et de ce que nous avons à vivre vraiment.

[i] Lc 10,25-27

[ii] Lc 11,1-13

[iii] « Qui fait l’ange, fait la bête »

[iv] 2 th 3,10-13

[v] &12 Lumen Fidei

[vi] Lc Lc 24,18

[vii] Lc 10,40

[viii] &72 Verbum Domini

[ix] Lc 7,11

[x] Lc 8,48

[xi] &51 Lumen Fidei

[xii] Lc 2,41

[xiii] Lc 9,12

[xiv] Lc 4, 30

[xv] Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Déclaration sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus Christ et de l’Église Dominus Iesus (6 août 2000) nn. 13-15 : AAS 92 (2000), pp. 754-756.

[xvi] &8 Verbum Domini

[xvii] Lc 4,42

[xviii] Lc 9,51

[xix] Lc 10,21

[xx] Lc 5,17

[xxi] Lc 8,1

[xxii] Lc 9,6

[xxiii] Lc 24,13

[xxiv] Lc 9,12

[xxv] Lc 9,52

[xxvi] Lc 13,22

[xxvii] Lc 19,30

[xxviii] Lc 7,37

[xxix] Jn 12,1-8

[xxx] Jn 1,10.12

[xxxi] Jn 12

[xxxii] Mc 14,3

[xxxiii] Jn 12,3

[xxxiv] &17 Reconciliatio et penitentiae

[xxxv] &12 Reconciliatio et penitentiae – les autres chemins de réconciliation

[xxxvi] P 142 Jésus au milieu de nous in six sources ou puiser Dieu de Chiara Lubich – ed nouvelle cité

[xxxvii] Homélie 37 – St Grégoire le Grand

[xxxviii] 2 Th 3,11

[xxxix] Cf. XIIe Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques, Relatio ante disceptationem, I : L’ORf, 4 novembre 2008, p. 9.

[xl] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation divine Dei Verbum, n. 2

[xli] &6 Verbum Domini

[xlii] Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Déclaration sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus Christ et de l’Église Dominus Iesus (6 août 2000) nn. 13-15 : AAS 92 (2000), pp. 754-756.

[xliii] &8 Verbum Domini

[xliv] Commentaires sur le Diatessaron, 1, 18 de St Ephrem, in motu proprio Aperuit illis

[xlv] cf. 1 P 3, 15-16

[xlvi] & 12 motu proprio aperuit illis

[xlvii] Saint Ambroise, De officiis ministrorum I, 20, 88 : PL 16, 50.

[xlviii] &25 Verbum Domini

[xlix] &5 Motu proprio aperuit illis citant 1Th 2, 13

[l] & 12 Motu proprio aperuit illis

[li] &87 Verbum Domini

[lii] Mt 5, 9

[liii] &77/1 Gaudium et spes

[liv] Epist. ad Diognetum, 8, 4 ; Funk I, 403.

[lv] Jn 3, 34

[lvi] cf. Jn 5, 36 ; 17, 4

[lvii] &4 Verbum Domini

[lviii] &81 Sermon du 15 aout sur Lc 10,38 – Maitre Echhart

[lix] &76 Evangelii Nuntiandi

[lx] Ps 34(35),23

[lxi] Ps 43(44), 24

[lxii] Lc 9,13

[lxiii] &7 Amour dans la vérité

[lxiv] Homélie Ezechiel VIII, 8

[lxv] St Grégoire de Naziance, La nature humaine

[lxvi] &48 Verbum Domini

[lxvii] Homélie Ezechiel – St Grégoire le Grand

[lxviii] &36 Verbum Domini

[lxix] &22 Verbum Domini

[lxx] &39 Verbum Domini

[lxxi] 2Co 11,28

[lxxii] Ph 2,20-21 1Co 12,25

[lxxiii] TDC 83/7

[lxxiv] TDC 83/7

[lxxv] Lc 12,31

[lxxvi] Lc 10,41

[lxxvii] TDC 83/7

[lxxviii] &170 Gaudete et exsultate

[lxxix] &15 novo millenio infute

[lxxx] &22 Deus Caritas est

[lxxxi]  » Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church « Lumen Gentium 64

[lxxxii] « Ibid., » 64 in &43 Redemptoris Mater

[lxxxiii] cf. Lc 2, 19. 51

[lxxxiv]&43  Redemptoris Mater Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on Divine Revelation « Dei Verbum, » 8; Saint Bonaventure, « Comment. in Evang. Lucae, » Ad Claras Aquas, VII, 53, No. 40; 68, No. 109

[lxxxv] &33 Spe Sajvi

[lxxxvi] Jn 11, 25-26

[lxxxvii] Catéchèse sur l’espérance du 18 octobre 2017

[lxxxviii] Ste Thérèse d’Avila

[lxxxix] & audience générale JP II

[xc] Luc 10,41

[xci] Ep 4, 32

[xcii] &266 CDS

[xciii] Marthe Robin

[xciv] Ecl 33,20

[xcv] Livre de Ruth

[xcvi] Lire des juges chapitre 4 et 5

[xcvii] Livre de Judith, repris dans le livre des chroniques

[xcviii] Is 55,10-11

[xcix] &123 Verbum Domini

[c] &11 Verbum Domini

[ci] &25 Verbum Domini

[cii] &137 Gaudete et exsultate

[ciii] Lc 9,23

Source de l’illustration : René-Marie Castaing, Jésus chez Marthe et Marie, 1924, Paris, ENSBA