2019. Lettre de Carême. 2/3. L’absurdité du mal

« Réveille-toi ! Viens à moi, regarde »[i]

 « La maladie et la souffrance ont toujours été parmi les problèmes les plus graves qui éprouvent la vie humaine. Dans la maladie, l’homme fait l’expérience de son impuissance, de ses limites et de sa finitude. »[ii] L’absurdité du mal est une réalité que nous traversons au cours de notre vie, comme une prise de conscience de nos limites et de notre fragilité humaine. « Quels sont l’origine et le but de la souffrance ? Quelle est la voie pour parvenir au vrai bonheur ? »[iii] La souffrance fait irruption dans notre être et pousse à l’interrogation, et la recherche d’une logique pour comprendre et mettre à distance. Comme si la souffrance n’était qu’un algorithme comme un autre, qu’il nous faudrait résoudre pour mieux l’éviter et vivre heureux dans l’insouciance de notre être. Suivre les commandements dans une théologie de la rétribution ne suffit pas à expliquer l’insondable de Dieu qui se manifeste aussi à travers la liberté de nos choix. « Moïse s’approcha de la nuée obscure où Dieu était. » L’obscurité du mal est un paradoxe avec la lumière de l’amour de Dieu et pourtant, contribue malgré lui à nous faire marcher sur un chemin de sainteté librement accepté. « Pour les épreuves, nous devons nous mettre à leur taille, non les mettre à la nôtre »[iv]. L’expérience de la souffrance est d’abord une expérience de nos limites, de ce qui fait notre faiblesse, et en même temps un rappel cinglant de la mort et des fins dernières. « La maladie peut conduire à l’angoisse, au repliement sur soi, parfois même au désespoir et à la révolte contre Dieu. Elle peut aussi rendre la personne plus mûre, l’aider à discerner dans sa vie ce qui n’est pas essentiel pour se tourner vers ce qui l’est. Très souvent, la maladie provoque une recherche de Dieu, un retour à Lui. »[v] Y-a-t-il un sens à la souffrance, ou est-elle vivre un choix dans la disponibilité à l’œuvre de Dieu ? A travers la souffrance ne suis-je pas invité à redécouvrir le mystère de la révélation sur l’angle d’un don de soi-même radical et sans concession ? Mais a contrario, devons-nous nécessairement passer par la souffrance pour vivre cette disponibilité à la volonté du Seigneur ? En tout cas l’expérience que nous vivons doit toujours être sous le regard de Dieu et confiant en son œuvre de miséricorde. Il est un chemin spirituel de purification de l’immédiateté pour sonder les profondeurs. «Plus la souffrance est pure, et plus l’intelligence qu’elle donne et cause est pure »[vi]. Gardons les yeux fixés sur Lui et établissons-nous dans l’Espérance. La souffrance ne sert peut être à rien, mais elle a du sens lorsqu’à la suite de Job je fixe mes yeux vers Dieu et que je reste fidèle à sa Parole.

            Il est vrai que la première expérience de souffrance angoissante[vii] de l’homme vient à travers le péché originel. De cette expérience du bien et du mal qui se défie du Créateur et nous fait entrer dans la l’abime de la non écoute de la Parole de Vie. Le serpent n’est-il pas le premier maitre du soupçon ? Une invitation à la béance dans le manque à cause d’une vanité de penser pouvoir se passer de Dieu. La connaissance amène à vivre le jugement, comme une extériorisation de la familiarité de Dieu. Une mise à distance où se brise notre relation filiale, et en même temps clive notre relation fraternelle dans une culpabilisation qui entraine à l’accusation de l’autre. En d’autres termes, l’accusation du Tout Autre entraine une accusation de tous les autres et se propage dans l’histoire des hommes à travers la violence et a entre autre comme conséquence la mort. « Le cycle de la « connaissance-génération », profondément enraciné dans le potentiel du corps humain, a été soumis, après le péché, à la loi de la souffrance et de la mort. »[viii] Il y a comme une désillusion de notre vie de communion d’où nait une souffrance du péché, et la crainte d’une mort sans sens. La conscience d’une raison et d’une volonté empêtrées par un corps limité, pousse à poser des questions et à vivre comme une blessure, le décalage de l’immortalité de la pensée et l’immédiateté du corps. « Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps. »[ix] Par la révélation nous sommes conduits à cultiver l’espérance du salut afin de rendre témoignage de l’amour de Dieu pour tout homme, et accepter l’amour de Dieu dans ma vie et s’en servir dans le dynamisme du service et du don de soi-même. « La souffrance ne peut plus être perçue comme un échec mais comme un agrandissement du cœur à la volonté de Dieu qui demande un certain arrachement pour entrer dans l’intime, nouvelle expérience en profondeur. »[x]

La souffrance une réalité de la finitude humaine

            La souffrance humaine est polymorphe. Elle libère différentes tensions dans la vie des personnes, chacun selon sa réceptivité, et les réalités du moment. Entre la naissance et la mort, la souffrance est une réalité de notre histoire, que le Christ vient traverser par son Incarnation, et transfigurer par le mystère de sa résurrection. « Bien qu’il ne soit plus soumis aux vicissitudes de notre vie mortelle, le Cœur du Christ vit, cependant, et bat, indissolublement uni à la Personne du Verbe de Dieu et uni, en elle et par elle, à sa volonté divine. Il déborde d’un amour divin et humain, il est riche de tous les trésors de grâces que notre Rédempteur a acquis par sa vie, ses souffrances et sa mort et c’est pourquoi il est vraiment la source intarissable de l’amour que son Esprit répand dans tous les membres de son Corps mystique. »[xi] Le Christ traverse notre humanité en connaissant la souffrance, mais sans la justifier, lui donne un sens nouveau. Elle se vit dans la solitude de la croix mais ouvre à la générosité de la résurrection, un chemin d’amour dans le pardon et une reconstruction de la relation. De même pour notre vie de croyant, « Sa mort en croix parle,… [de] la profondeur insondable de sa souffrance et de son abandon. L’Eglise ne cesse jamais de revivre sa mort sur la croix et sa résurrection qui constituent le contenu de la vie quotidienne de l’Eglise. »[xii] La nouvelle alliance nous révèle l’amour inconditionnel de Dieu pour nous-mêmes, pour nos frères, et pour la communauté qu’est l’Eglise. Un amour qui se fait don et pardon. L’amour libre dont la souffrance est un accident de vie mais jamais une fin en soi car l’accomplissement définitif de l’amour est dans l’espérance du salut. « Si l’âme a plus de patience pour souffrir, plus de résignation pour manquer de douceurs, c’est le signe d’un nouveau progrès dans la vertu »[xiii].

La souffrance donne au trésor de la grâce un dépassement de soi pour être dans le don de soi-même et fidèle à la volonté de Dieu, habité par une confiance enracinée dans l’amour. Redire l’absurdité du mal nous invite à comprendre la souffrance comme un lieu de conversion, et non comme une fin en soi. « Tachez de conserver votre cœur dans la paix ; qu’aucune chose de ce monde ne l’agite : songez que tout aura une fin »[xiv]. Nous ne recherchons pas la souffrance, comme une fin en soi, (ce serait une forme de masochisme) mais elle est bien le passage des limites de notre humanité, et le rappel de notre finitude. En même temps nous avons à distinguer le temps de ce monde qui passe, et de l’éternité du bonheur d’aimer Dieu lorsque tout sera récapitulé dans le Christ. Certes, nous pouvons faire la route d’Emmaüs accablé par le chagrin, la désillusion amère, et l’absurdité du mal. Cependant, nous sommes amenés à chaque fois dans la méditation de la Parole de Dieu comme source d’eau vive à redécouvrir l’alliance du salut, la promesse de la grâce, le don de la présence de Dieu.  » L’ignorance des Ecritures est l’ignorance du Christ « [xv], et  » s’il y a quelque chose qui tienne l’homme sage en cette vie et le persuade, au milieu des souffrances et des tourments de ce monde, de garder l’égalité d’âme, j’estime que c’est en tout premier lieu la méditation et la science des Ecritures « [xvi]. Lire la Parole de Dieu, c’est vivre le Christ. Vivre la souffrance c’est entrer dans la souffrance de Dieu à cause de la séparation de l’homme et la conséquence du péché originel. « Nous pouvons chercher à limiter la souffrance, à lutter contre elle, mais nous ne pouvons pas l’éliminer. Justement là où les hommes, dans une tentative d’éviter toute souffrance, cherchent à se soustraire à tout ce qui pourrait signifier souffrance, là où ils veulent s’épargner la peine et la douleur de la vérité, de l’amour, du bien, ils s’enfoncent dans une existence vide, dans laquelle peut-être n’existe pratiquement plus de souffrance, mais où il y a d’autant plus l’obscure sensation du manque de sens et de la solitude. Ce n’est pas le fait d’esquiver la souffrance, de fuir devant la douleur, qui guérit l’homme, mais la capacité d’accepter les tribulations et de mûrir par elles, d’y trouver un sens par l’union au Christ, qui a souffert avec un amour infini »[xvii]

Il faut une certaine pudeur à parler de la souffrance, car elle est toujours personnelle, et ne peut être expérimentée par un autre. Il peut y avoir des analogies, mais cela reste des analogies, chacun faisant face avec ses armes personnelles. La communion fraternelle, comme nous le montre le livre de Job, est un accompagnement du souffrant, et commence par le silence, et l’accueil de l’autre. L’humilité pour aborder la souffrance est primordiale et Pie XII l’a rappelé très souvent lui qui a été un malade chronique. Nous ne pouvons pas disserter sur la souffrance, mais la vivre, comme un lieu d’abandon et d’expérimentation de nos pauvretés, et en même temps comme un lieu de passage qui est offrande à Dieu de notre vie. « Réjouissez-vous sans cesse dans le Dieu qui vous sauve, songez qu’il est bon de souffrir de ‘n’importe quelle manière pour Celui qui est bon »[xviii].

La souffrance révèle l’homme à lui-même et l’invite à cette fidélité, tant aux temps de bonheur qu’aux moments de malheurs. Nous ne sommes ni stoïciens ni manichéens, pour séparer l’âme du corps et nier les réalités de ce monde et des émotions qui nous atteignent. C’est à travers Jésus et la passion que nous pouvons aborder la souffrance comme un lieu de passage. « Crucifiée et au-dedans et au dehors en compagnie du Christ, vous vivrez sur cette terre dans le rassasiement et la satisfaction de l’âme ; la possédant, cette âme, grâce à votre patience »[xix]. Certes nous pouvons entrer dans une forme volcanique de la colère mettant Dieu en accusation. Mais à travers la douceur et la simplicité nous avons à reconnaitre la présence de Dieu, et Lui faire confiance en tout. A travers l’épreuve de la temporalité, nous sommes invités à vivre la patience pour ne pas nous laisser troubler par l’immédiateté mais ne compter que sur le seul bien de l’amour qui nous suffit en toute chose. « Même si lui viennent abandons, croix, malheurs, si Dieu est son trésor, il ne manque de rien »[xx]. Il y a bien quelque chose d’absurde, dans ce que nous pouvons subir ou accueillir, mais nous sommes invités à dépasser l’absurdité du mal, et de la souffrance, pour nous laisser saisir par Dieu d’une nouvelle manière recevoir le chemin d’abandon comme un lieu d’union dans l’intime sans confusion et détaché de toute illusion. « Qui aura su mourir à tout recevra vie de tout »[xxi].

La Souffrance de l’homme image de Dieu

Peut-on aimer sans souffrir ? La vérité de l’amour ne demande-t-elle pas la réalité de la liberté dans la relation qui peut devenir exclusion ? « Comme l’agir, la souffrance fait aussi partie de l’existence humaine. Elle découle, d’une part, de notre finitude et, de l’autre, de la somme de fautes qui, au cours de l’histoire, s’est accumulée et qui encore aujourd’hui grandit sans cesse. Il faut certainement faire tout ce qui est possible pour atténuer la souffrance: empêcher, dans la mesure où cela est possible, la souffrance des innocents; calmer les douleurs; aider à surmonter les souffrances psychiques. » [xxii] L’homme n’est pas étranger à sa nature humaine et aux fragilités ontologiques. Face au mal, plusieurs attitudes sont possibles. L’une est que Dieu nous oublie, sorte de grand horloger qui a fait démarrer l’horloge attendant la fin du monde pour la moisson. Ne pensons pas, lorsque tout va bien, être étranger à cette situation-là. Une question simple est de se demander comment j’interroge le Seigneur sur tous mes projets, et pas seulement sur ce que je veux bien lui partager, ou ce qui m’apparait assez spirituel pour l’interroger, mettant dans l’ombre toute une autre partie de mon existence. Certes Il peut nous libérer de l’esclavage d’Egypte, mais peut-il dans mon existence quotidienne s’inviter dans les choix de tous les jours ? Lorsque vient l’épreuve, la question trouve un écho étrange, dans cet oubli de Dieu, qui, s’il était vraiment là agirait aussi efficacement que prévu ! Voici une vision intéressée de Dieu, comme s’il concernait la relation dans les moments utiles en l’excluant de ce qui m’est fondamental.

            Une autre attitude est de penser que Dieu ne s’intéresse plus à nous et que la traversée du désert est pour notre fin. Pourquoi nous as-tu fait sortir d’Egypte si c’est pour mourir au désert diront les hébreux à Moïse. Une désespérance devant l’œuvre de Dieu et une défiance de la révélation d’amour à cause d’une vue rétrécie de notre histoire. Nous avons la mémoire courte, et notre intelligence de ce qui nous arrive devient parcellaire. Les vertus théologales nous aident à dépasser cette restriction de la pensée, et conduisent notre volonté à toujours faire le choix de Dieu. « Dans l’unité avec la foi et la charité, l’espérance nous projette vers un avenir certain, qui se situe dans une perspective différente des propositions illusoires des idoles du monde, mais qui donne un nouvel élan et de nouvelles forces à la vie quotidienne. »[xxiii] Parfois notre propre désespérance vient d’une vision idolâtrique du monde, et des conséquences que nous rencontrons dans le quotidien. « Il n’est pas de nuit qui n’ait une lumière, mais elle est cachée »[xxiv]. Il suffit de l’histoire d’une personne pour changer le regard de l’humanité. Tout le monde a du prix aux yeux de Dieu. Et lorsque nous nous laissons porter par l’appel à vivre pleinement notre humanité, alors notre souffrance devient lieu de rédemption. La participation à la souffrance des hommes en Jésus, nous enjoint de méditer sur les relations fraternelles. « Le doux sait souffrir le prochain et se souffrir soi-même ».[xxv] A Calcutta, le sort des oubliés, a été mis en lumière par une femme arrivée à l’âge de la retraite, appelée Mère Térésa. L’homme n’est plus un fardeau mais d’abord mon prochain, et avant tout mon frère. De même dans l’expérience de la souffrance, le fardeau d’être soi, autre nom de la fatigue d’être, nous invite à un dépassement pour éclairer notre conscience de notre rapport à nos propres limites, et de l’attente de l’absolu de Dieu. « Veillez à ne pas vous peiner trop vite des événements facheux du siècle ; vous ignorez le bien qu’ils causent et que veulent les jugements de Dieu pour l’éternelle joie des élus »[xxvi].  La maladie n’est plus vue comme le porter d’une faute mais bien comme une rencontre avec Dieu à travers une purification de ce qui fait l’immédiateté de notre être par la vue, le toucher, l’odorat. Vouloir continuer d’être en Dieu malgré cette dépossession de soi pour participer à la gloire du ciel. Ceux qui vivent les angoisses savent bien l’impérieuse nécessité à vivre la confiance en Dieu, même si c’est justement là qu’ils se montrent incapables d’avancer. « Le chrétien sait que la souffrance ne peut être éliminée, mais qu’elle peut recevoir un sens, devenir acte d’amour, confiance entre les mains de Dieu qui ne nous abandonne pas et, de cette manière, être une étape de croissance de la foi et de l’amour. En contemplant l’union du Christ avec le Père, même au moment de la souffrance la plus grande sur la croix[xxvii], le chrétien apprend à participer au regard même de Jésus. »[xxviii] Ce n’est pas tant une exhortation extérieure qu’une expérience intime qui nous invite à une conversion du regard pour nous laisser enfin habiter par la vie de Dieu.

            Et si l’absurdité du mal venait d’une malveillance de Dieu ? Cela va à l’encontre certes de notre conception du Dieu d’amour mais la réalité de ce que nous vivons, et que rien ne peut justifier, nous fait soupçonner le véritable amour de Dieu. « J’étais serein et Il m’a secoué, me saisit par la nuque et me fracasse, puis me relève pour que je Lui serve de cible »[xxix] Comme une forme de brutalité de notre histoire qui est d’abord brutalité de Dieu. Une violence qui approche de la destruction de soi, et qui ne peut être que l’œuvre du Créateur. L’assaut de l’ennemi apparaissant comme une recherche à se repaître de l’homme dans son malheur. La Passion du Christ sur la Croix, quel père pourrait laisser faire sans agir avec diligence ? Celui qui connait toute notre histoire, Celui qui est fidèle à son alliance, Celui qui au moment opportun agit vite et révèle dans la résurrection le pardon de tous les péchés grâce au sacrifice du Rédempteur. Notre espérance n’est pas vaine, car c’est de Lui que vient notre salut. . « Suppose que Dieu veut te remplir de miel [symbole de la tendresse de Dieu et de sa bonté]: si tu es rempli de vinaigre, où mettras-tu ce miel? » Le vase, c’est-à-dire le cœur, doit d’abord être élargi et ensuite nettoyé: libéré du vinaigre et de sa saveur. Cela requiert de l’effort, coûte de la souffrance, mais c’est seulement ainsi que se réalise l’adaptation à ce à quoi nous sommes destinés ».[xxx] Dieu ne veut pas le mal, mais dans ce dessein d’amour, et cette gratuité du don qui demande l’expression de la liberté, Il nous confronte à nos propres béances, à nos propres limites, pour que nous puissions nous déposséder de nous-mêmes et harmoniser notre volonté à celle du Créateur, dans une communion qui nous ajuste vraiment à l’amour. « L’œuvre que l’ange accomplit en Dieu set si élevée que jamais aucun maître ni aucun entendement ne pourraient parvenir à saisir cette œuvres, de cette œuvre un copeau tombe (comme tombe un copeau de la poutre que l’on taille), un éclair »[xxxi]

 A travers l’épreuve nous entrons dans la bénédiction de Dieu parce que la crainte du Seigneur que nous éprouvons est en même temps union à Dieu, lui qui est notre seul amour, et transforme notre âme et notre corps en don de soi-même dans toutes ses composantes. « L’âme qui ne recherche autre chose que de garder parfaitement la loi du Seigneur et de porter la croix du Christ, est une arche véritable, renfermant la vraie manne qui est Dieu »[xxxii] Dieu n’est pas dans la malveillance, mais dans la purification pour nous faire connaitre l’union véritable. La confiance dans la foi est le chemin où nous refusons de mettre Dieu en procès, et où nous acceptons nos propres finitudes. Parfois cela passe par le pardon à Dieu (traité plus loin), mais demande toujours de notre part une conversion quoiqu’il arrive. Une transformation de notre vie dans la volonté de Dieu et non dans la recherche de satisfaction personnelle. Lui sait. Une démarche où notre volonté se complémente dans la volonté de Dieu, en s’harmonisant au plus près, mais aussi une connaissance qui fait confiance au savoir de Dieu afin de faire mémoire de sa présence dans notre vie et de rendre grâce avec les anges et tous les saints. « C’est dans le dénuement que l’esprit trouve calme et repos, car dès lors qu’il ne désire rien, rien ne le tire péniblement en haut, et rien ne l’opprime pesamment en bas, parce qu’il est dans le centre de son humilité »[xxxiii]

L’axe du bonheur dévoyé par le péché

            Souvent dans l’épreuve nous sommes invités par les autres à faire mémoire de notre relation heureuse avec le Seigneur et d’y tirer la source de notre espérance. « Qui me permettra de retrouver les lunaisons d’autrefois, les jours ou Dieu veillait sur moi ? Quand sa lampe brillait sur ma tête je marchais dans sa lumière, dans l’obscurité »[xxxiv] Et nous pouvons essayer de comprendre ce qui nous arrive sous l’angle du péché. En effet, comme le rappelle St Jacques certaines souffrances et certaines maladies sont le résultat de nos propres péchés. « L’un de vous se porte mal ? Qu’il prie. Un autre va bien ? Qu’il chante le Seigneur. L’un de vous est malade ? Qu’il appelle les Anciens en fonction dans l’Église : ils prieront sur lui après lui avoir fait une onction d’huile au nom du Seigneur. Cette prière inspirée par la foi sauvera le malade : le Seigneur le relèvera et, s’il a commis des péchés, il recevra le pardon. »[xxxv] La recherche du bonheur demande alors une intégrité morale dans notre vie, un ajustement à l’amour de Dieu qui se voit, qui s’entend, qui s’expérimente.

La crise des scandales aujourd’hui qui tourne autour de la sexualité, n’est-elle pas le signe d’un acharnement diabolique à vouloir déstabiliser notre communion, à cliver nos vies. Se présenter dans des contre-témoignages ayant pour corolaire une forme de mépris de l’omniscience du Créateur ? Les scandales nous blessent mais en même temps nous purifient . C’est bien une injonction à un témoignage de vérité qui ne parcelle pas son temps. Oui ! Tout entier, 24h sur 24, nous recevons l’impérieux appel à vivre notre vocation chrétienne. C’est bien tous les jours du Lundi au Dimanche que nous devons témoigner de notre foi. C’est bien en toute saison que nous avons à garder confiance dans l’œuvre du Seigneur aussi bien à l’automne, que durant l’hiver, dans la froideur et la dépossession de soi-même, qu’au printemps où les nouvelles transformations portent du fruit dans l’été de la communion à Dieu et à nos frères. « On doit monter et grandir en grâce… et ainsi voir Dieu »[xxxvi] A travers l’absurdité du mal, et des comportements pervers, acceptons de nous laisser purifier et convertissons notre cœur pour nous tourner résolument vers Dieu et faire communauté dans l’authenticité de notre foi.

La vie morale n’est pas extérieure à nous-mêmes, mais une preuve d’amour envers Dieu et d’unité de notre personne dans la communion fraternelle. En reprenant la parabole du Père prodigue, nous pouvons relire la triple convoitise de St Jean sur la réalité humaine. En effet la parabole laissa apparaitre la triple concupiscence de l’orgueil en pensant se passer de son père, comme de sa propre identité filiale, la concupiscence des yeux en recherchant à s’accaparer les biens qui ne sont pas encore siens, la concupiscence de la chair dans une vie de désordre. La blessure de l’amour est rarement aussi profonde dans une recherche d’indépendance qui rend esclave dans l’illusion d’une liberté retrouvée. « L’homme ne sait si se bien réjouir, ni se bien attrister, parce qu’il ne perçoit pas ce qui sépare le bien du mal »[xxxvii]. Je suis vraiment libre aurait pu dire le Fils prodigue avant de s’apercevoir de sa propre aliénation aux biens de ce monde et de connaitre alors le cruel manque qui abime au plus profond de notre humanité. Le Fils se rend étranger au Père qu’il croit déjà mort. L’amour du Père est tel qu’il accepte de faire le deuil de ce qu’il possède pour rejoindre l’être au plus profond de lui-même dans un choix libre.

            Comment parler de la triple concupiscence dans l’actualité de la souffrance ? Il s’agit de méditer dans sa vie, ce que nous avons vécu pour permettre grâce à l’épreuve de mieux nous ajuster à la volonté du Seigneur.

Concupiscence des yeux (avoir)

            Nous n’avons jamais assez, la convoitise des richesses, est de toujours rechercher de l’argent pour l’amasser, même s’il faudrait plusieurs générations pour le dépenser. « Si mon pas avait dévié de la route, si ma pensée avait suivi mes yeux et si quelque chose de répréhensible s’était attaché à mes paumes »[xxxviii] Plusieurs de nos maux viennent de cette course insatiable dans l’accumulation des prêts afin d’obtenir le superflu jusqu’à faire des fortes dépressions dans l’absence de satisfaction essentielle, et par une vaine course de l’avoir sans en comprendre vraiment le sens.

Le refus d’être proche des pauvres et de ceux qui sont dans la difficulté et l’isolement comme les veuves apparait comme une faute devant Dieu et devant mes frères en humanité. « Ai-je empêché le désir des pauvres ? Ai-je épuisé les yeux de la veuve ? »[xxxix] Le devoir d’être proche de ceux qui sont dans la difficulté me ramène à mes propres limites, car ceux-ci sont aussi créature de Dieu et m’invitent dans la simplicité à retrouver l’humanité du sens de l’autre. Une solidarité qui demande d’interpréter toutes les situations et engage à trouver d’autres moyens de fonctionnement où chacun à sa vraie place. Et nous ne pouvons pas opposer les misères. L’accueil des immigrés ne peut se faire au détriment d’une attention aux orphelins et ceux qui connaissent l’exclusion, comme des veuves, et aujourd’hui les personnes du grand âge. Le véritable ajustement de nos vies est d’abord de voir la pauvreté au seuil de ma maison et d’y remédier selon mes charismes et mes possibilités.

Le refus du partage donne une dureté du cœur qui se coupe dans une profonde solitude. Ce refus ancre durablement la désespérance et le mal-être. La solidarité demande la compassion et l’exercice du partage, c’est-à-dire la communion dans le lien de fraternité. « Si je vois un homme perdu, sans vêtement, un pauvre sans couverture sans que ses reins ne me bénissent et sans qu’il ne se soit réchauffé de la toison de mes moutons »[xl] Etre attentif à l’autre dans toutes ses dimensions, sans se laisser instrumentaliser, demande un vrai discernement. L’autisme social qui consiste à passer devant les pauvres avec indifférence est une offense à Dieu et conduit à la perte de sens que les mouvements sociaux rappellent parfois avec véhémence, et dans la violence lorsqu’ils ne sont pas vraiment écoutés.

Le devoir d’accueil de l’étranger (à ne pas confondre avec le conquérant), demande d’ouvrir notre maison. « L’étranger ne passait pas la nuit dehors. J’ouvrais mes portes au passant »[xli] L’accueil de Jésus dans une étable induisait l’ouverture de la porte à tout venant, comme un lieu d’accueil et de rencontre. Nous sommes invités dans une éthique de la responsabilité à ouvrir nos cœurs à l’autre pour lui permettre le nécessaire à vivre dans la réalité de nos devoirs premiers (en clair une famille avec des jeunes enfants ne peut pas ouvrir la porte au tout venant sans discernement).

Une des fautes morales déjà inscrite dans le livre de Job est la faute écologique, c’est-à-dire l’exploitation de la terre et des exploitants sans en peser toutes les conséquences « Ma terre criera t’elle contre moi et ses sillons pleureront ils ensemble ? Si j’ai mangé des fruits sans les avoir payés si j’ai soufflé sur la respiration de leurs maitres »[xlii] La sauvegarde de création dont nous sommes dépositaires et non propriétaires implique déjà la responsabilité individuelle. Elle doit être un lieu de conversion sur l’exercice de notre consommation. « La violence qu’il y a dans le cœur humain blessé par le péché se manifeste aussi à travers les symptômes de maladie que nous observons dans le sol, dans l’eau, dans l’air et dans les êtres vivants. »[xliii]

Concupiscence de la chair (être)

            Une convoitise charnelle est le désir de l’autre. « J’avais conclu un pacte avec mes yeux pour ne pas regarder une célibataire »[xliv] Si le regard que nous portons sur les autres les transforme de sujet à objet, alors je suis dans la convoitise. La déviation du regard est d’avoir une vision tronquée par un appétit humain qui engendre des désordres. La propagation des maladies sexuellement transmissibles sont l’expression d’une conséquence de la déliquescence morale avant de vouloir en faire une punition de Dieu.

« Ai-je eu commerce avec la fausseté ? Mon pied s’est-il empressé vers la tromperie ? »[xlv] Dans l’attitude qui ne respecte pas la dignité de l’homme et ruse en clivant les propositions selon les émotions du moment, nous instrumentalisons la morale aux circonstances présentes. Les débats bioéthiques sont souvent dans un rapport conséquentialiste de ce qui peut se faire aujourd’hui et doit être permis parce qu’une partie est bonne, tout n’est que de l’ordre de la motivation. . La conséquence de l’acte est vue dans son résultat immédiat dans prendre en compte l’intégralité de la personne. Combien de personnes ayant subi un avortement vivent des traumatismes de perte qu’elles portent avec culpabilité et douleur. La fausseté est aussi de l’ordre du paraitre, comme dans une société où la sur médiatisation ne dit rien des pauvretés de plus en plus profondes de la relation humaine. L’autre forme de tromperie serait d’ailleurs une attitude pragmatique qui laisserait faire toutes les conséquence en faisant une analyse a posteriori. Le rapport Touraine sur la bioéthique est dans ce champs de déliquescence morale. Au nom de la médecine et de la recherche autorisons nous presque tout. Il y a une tromperie en pensant pouvoir revenir en arrière, car c’est un peu le vase de pandore ouvert sans discernement et développant d’autres maux géniques sur la terre. Une des interrogations est la falsification de la pensée qui régit ce qui se fait dans nos frontières, sans porter une attention sur les développements d’autres continent qui auront quand même une répercussion sur toute l’espèce humaine. Vouloir faire une muraille de Chine, n’est que d’un temps, car à chaque fois, dans l’histoire, le mur s’est écroulé, les murailles abaissées, et les fléaux se sont abattus. Les propositions qui ne tiennent pas compte de l’agir humain ne sont que tromperie et amène à l’abomination de la désolation.

La tromperie dans la relation à l’autre, et le couple amère à l’adultère. Celle-ci fait partie des comportements de l’homme qui mène à la ruine de l’âme. « Si ma pensée avait jamais été séduite par une femme, et si je m’étais embusqué à la porte de mon compagnon que ma femme tourne la meule d’un autre et que d’autres s’écroulent sur elle ! »[xlvi] L’adultère est une attitude déviante de la relation humaine. Elle peut s’affirmer comme une modernité, mais elle engendre toujours une tristesse insondable dans la relation et rupture à la lumière de la vérité. Une des pathologies de l’adultère connue, est celle de Don Juan, toujours dans ce désir irrépréhensible de faire des conquêtes sans jamais se satisfaire de ce qu’il a. Une recherche effrénée à chercher ailleurs, comme une instabilité chronique qui exacerbe les passions qui n’ont qu’un temps.

Une des convoitises charnelles, est justement en creux la réjouissance devant l’infortune de mon ennemi. « C’est bien fait pour lui », comme si nous pouvions nous réjouir du malheur des autres, au lieu d’éprouver de la compassion. « Me suis-je réjoui du malheur de mon ennemi ? »[xlvii]. Cette jalousie qui ne dit pas son nom dans le mépris de l’autre entraine une forme de jugement acerbe et d’attitudes négatives générant une amertume sur la vie en général. Un refus du bien commun. « Le prochain n’est pas seulement un être humain avec ses droits et son égalité fondamentale à l’égard de tous, mais il devient l’image vivante de Dieu le Père, rachetée par le sang du Christ et objet de l’action constante de l’Esprit Saint. Il doit donc être aimé, même s’il est un ennemi, de l’amour dont l’aime le Seigneur »[xlviii]

Orgueil (l’idolâtrie)

Le mépris de ceux qui sont à mon service parce que je suis plus puissant entraine une ruine lorsque viennent les difficultés. « Si j’avais eu du dégoût pour le droit de mon serviteur et de ma servante dans leur procès avec moi qu’aurais-je fais quand Dieu se serait levé ? »[xlix] L’injustice conduit à la violence, et le non-respect du droit est une offense à la fraternité. Or le rappel de la dignité de l’homme image de Dieu impacte notre relation au Créateur dans le respect de l’altérité que je refuse en n’octroyant pas ce qui est juste. « la justice se traduit dans l’attitude déterminée par la volonté de reconnaître l’autre comme personne »[l] dans son intégrité, corps et âme. L’un ne pouvant pas être délié de l’autre sans provoquer des troubles du comportement. Ne pas reconnaitre l’autre engendre une violence mimétique et donc des angoisses dans ce que nous vivons. « La pleine vérité sur l’homme permet de dépasser la vision contractualiste de la justice, qui est une vision limitée, et d’ouvrir aussi à la justice l’horizon de la solidarité et de l’amour »[li].

Une autre forme de suffisance de soi-même et d’orgueil est de refuser l’accueil des orphelins. « Si j’ai agité ma main contre un orphelin lorsque je voyais à la Porte une aide pour moi »[lii] Or l’ouverture de la porte de notre cœur doit nous engager à une prise en charge du plus fragile pour l’aider à trouver une place dans la société. Et cela ne peut être dévolu à l’état, à l’imperfection de ses structures, c’est de notre responsabilité à chacun pour nous ouvrir à la richesse de la vie qui se propose. Refuser la venue d’un enfant au nom d’un matérialisme pris dans la réalité économique et utilitaire sans espace de rencontre est pure folie. L’amour est partage, et refuser d’être à l’écoute de l’éclosion de la vie c’est mettre un sacré handicap sur l’avenir.

La suffisance dans les richesses est pure folie « Si j’avais fait de l’or mon espoir, et si j’avais dit à l’or pur : « Mon refuge ».. »[liii] Croire être sauvé par l’argent, pauvre fou, Dieu te demande ce soir même ta vie qu’emporteras-tu avec toi ? Souvent certaines attitudes face aux possessions terrestres engendrent des comportements obsessionnels qui interrogent l’entourage et créent une certaine solitude. « L’amour chrétien pousse à dénoncer, à proposer et à s’engager en vue de projets culturels et sociaux, vers une action effective qui incite tous ceux qui ont sincèrement à cœur le sort de l’homme à offrir leur contribution. L’humanité comprend toujours plus clairement qu’elle est liée par un unique destin qui requiert une prise commune de responsabilité, inspirée par un humanisme intégral et solidaire »[liv].

 L’autre folie de l’homme est de s’engager sur le chemin idolâtrique des astres, dont nous avons des résurgences aujourd’hui avec l’astrologie et le tirage des cartes. « Est ce qu’en voyant briller le soleil et la lune… ma pensée a-t-elle été secrètement séduite »[lv] Ces comportements superstitieux et parfois complètement irrationnels, jouent sur la peur engendrant d’autres formes d’angoisses et de peur du lendemain qui n’ont aucun fondement puisque Dieu y est absent.

Le refus de reconnaitre ses torts et vivre dans le mensonge fracture le contrat social, et le dialogue avec Dieu. « Ai-je dissimulé à l’humain mes trahisons, pour enfouir mon tort en mon seins ? »[lvi] Il nous faut confesser nos fautes pour nous corriger, refuser de le faire entraine une exclusion de changement possible, et de rapport vrai dans les changements nécessaires, en un mot un refus de transformation de tout notre être. Un refus de conversion, les mêmes fautes conduisant aux mêmes conséquences et aliénant un peu plus chaque jour la personne dans ses errances.

Triple concupiscence un autre mal

            Nous pouvons retenir dans cette méditation des maux que Job énumère dans son neuvième discours, l’invitation à regarder le mal dans le prisme de notre vie morale. Il s’en dédouane, ayant été un homme juste. Et la maladie n’est pas forcément une conséquence de notre propre péché. Mais l’épreuve nous permet en tout cas de faire une introspection sans y chercher une nécessaire explication dans une culpabilité malsaine, mais la vérité de l’amour dans la réalité de nos vies.

Pardonner à Dieu

            Une des conséquences du mal et de la souffrance est de se refermer sur soi-même. « Au milieu d’une nuit obscure, d’angoisses d’amour enflammée »[lvii] Un désordre de la raison qui met Dieu en procès et lui demande des comptes. La révolte intérieure empêche tout dialogue et demande une pacification. Celle-ci commence déjà par pardonner à Dieu ce qui nous arrive .C’est à dire, sortir de soi-même pour aller à la rencontre du Tout Autre. C’est l’attitude de la sortie d’Egypte, et de notre esclavage dans l’enfermement de notre histoire. Comme un détour pour aller à la rencontre du Seigneur, et accepter de nouveau d’entrer en relation. Certes, dans le processus, nous comprendrons que Dieu n’a pas fauté, mais que c’est nous qui nous sommes aveuglés, dans un silence assourdissant face au mal, et une sidération empêchant toute expression d’ajustement. Certes, nous comprendrons que Dieu sans cesse nous a conduits, et que c’est nous qui nous sommes éloignés. Certes, notre volonté de communion avec Dieu, et l’intelligence de notre foi dans la compréhension de son dessein d’amour nous permettra de faire mémoire de sa promesse sur notre vie et retournera notre cœur de pierre en cœur de chair. La conséquence de pardonner à Dieu et ainsi de changer notre cœur, non que Dieu doive se faire pardonner, mais parce que nous changeons notre regard, et nous exprimons une vérité dans le retour au dialogue rompu par nos propres enfermements.

Le pardon est la vérité de l’amour. Une réalité à redécouvrir à chaque instant de notre histoire à travers une vie de communion qui demande toujours des ajustements, et en même temps nous introduit à un bonheur sans fin. Lorsque nous prenons conscience de nos faiblesses humaines, de nos difficultés à vivre nos limites, alors au lieu de nous enfermer, nous sommes invités à nous ouvrir sur l’amour à la lumière de la foi et le soutien de l’Esprit Saint. « Nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu. » Découvrir le pardon dans le rétablissement de la vérité de l’amour c’est approfondir nos relations dans une conscience de ce que nous sommes, des limites du frère, et du don de Dieu qui est toujours fidèle. Le pardon est une redécouverte de l’amour et en même temps l’invitation à l’union intime avec Dieu dans l’unité recherchée auprès de nos frères. Il met en distance le mal, parce que la relation et la communion sont les axes qui donnent sens à ma vie .En effet le pardon est sacrement de fraternité car il révèle l’amour de Dieu comme un absolu dont je fais écho dans ma vie. « Le bien prend sa source dans la sagesse et dans l’amour. »[lviii] La sagesse étant la contemplation de l’œuvre de Dieu alors que l’amour en est sa participation. La prière est l’occasion de passer de l’intelligence de la foi dans cette recherche de Dieu à la contemplation de son œuvre à travers la sagesse. L’absurdité du mal apparait alors comme un chemin de purification intérieure, sans comprendre le pourquoi mais en acceptant de cheminer avec Lui. Une véritable union à Dieu où même le démon ne peut pas trouver accès, tant la relation est solide et que rien ne peut nous troubler. La paix et la joie de Dieu se déversent dans notre âme dans cette saveur de Dieu dont je prends goût. Un désir insatiable où je recherche le ciel comme lieu permanent d’ajustement à l’amour. Expérience de la prière où tout ce qui fait notre quotidien nous parait si second par rapport à cette expérience qui me touche au cœur de l’intime dans le silence et l’abandon à sa providence.

A travers la souffrance, le pardon dans la relation comme acte de co-création

Lorsque je vis l’amour et le prolonge dans le pardon, alors je prends part au projet créateur, dans la fécondité de la relation, et la sagesse me laisse contempler cette présence de Dieu si familière lorsque je persévère dans l’amour et continue de lui faire confiance. La joie spirituelle est de reconnaitre cette union à Dieu et la participation aux délices de sa présence. Il y a dans la relation une gratuité de l’amour exprimé dans le pardon comme une vérité de la rencontre. Le témoignage de nos vies dans tous nos actes quotidiens révèle cet amour qui n’a pas besoin de longues argumentations pour être convaincant, mais par ce que nous vivons, invite à entrer dans les profondeurs pour retrouver le sens du vrai et comprendre le pardon comme un absolu de l’amour. Même dans l’épreuve j’ai à vivre en présence de Dieu, et mon témoignage n’en sera que plus grand. « Au terme, vous subirez l’examen sur l’amour ; apprenez donc à aimer Dieu comme il veut être aimé, et lassiez-là ce qui est vôtre »[lix].

Et notre combat spirituel est bien là, car l’attaque de l’adversaire se fait dans une recherche de clivage, et refuse la communion comme une expression unique de Dieu accordée à tout homme. Il y a aussi notre propre orgueil qui dans la revendication face à l’absurdité du mal met Dieu en procès, et soupçonne son amour dans une défiance de la création. Or le témoignage de vie dans l’amour de Dieu et la confiance en sa providence rappelle ce sens de notre existence qui devient évident pour ceux qui acceptent de recevoir le message, et qui est en même temps cette expression de tout leur être qu’ils voient exprimer par nos manières d’être. « Celui qui vit pour la vérité est tendu vers une forme de connaissance qui s’enflamme toujours davantage d’amour pour ce qu’il connaît, tout en devant admettre qu’il n’a pas encore fait tout ce qu’il désirerait »[lx]

Entrer dans le pardon c’est élever l’âme à l’union avec Dieu, et lui donner d’entendre notre amour dans la réalité du frère. A travers la fraternité nous témoignons de la fidélité en Dieu quoi qu’il arrive, car nous voulons ce qu’Il veut. Nous avons à travailler l’amour sans nous faire voler le pardon. Le pardon est la substantifique moelle de l’amour, le joyau de la foi, le point d’origine de l’espérance, le fondement de notre confiance en Dieu et de notre fidélité. N’oublions pas que l’un des fruits de l’Esprit Saint est l’amour, et que nous sommes invités à instaurer la civilisation de l’amour par un témoignage de vie dans la fidélité à la Parole de Dieu. Il nous faut regarder la vie de notre Seigneur et imiter ce chemin de bonheur auquel il nous invite. L’amour de Dieu est un absolu, et il ne cesse pas de grandir dans la relativité de notre vie lorsque nous l’accueillons, tout en restant égal dans la puissance de son expression.

Nos misères et nos pauvretés, nos souffrances et nos lassitudes, tout ce qui fait notre être, est soif de communion avec Lui. Cela nous ouvre les vannes de la miséricorde et elles peuvent se déverser dans notre vie comme une source de jouvence. Un renouvellement intérieur où la joie du Seigneur devient notre rempart devant le quotidien. « Le péché est confronté avec la vérité de l’amour divin, juste, généreux et fidèle, qui se manifeste surtout par le pardon et la rédemption »[lxi] La parabole du père prodigue nous rappelle le signe de Dieu dans notre vie, la manifestation de son amour en toute circonstance, la fidélité à son alliance qui est de toujours à toujours. L’amour de Dieu est éternel et pourtant s’inscrit dans les moments de notre histoire. Un paradoxe qui nous invite à comprendre l’amour comme l’éternelle providence de Dieu qui attend de notre part une acceptation du don. Car en recevant le don de Dieu et de son amour infini, nous entrons dans notre vocation de fils de lumière appelés au don sincère de soi-même. Que nous ayons péché ou pas, la souffrance a du sens dans la distanciation que nous sommes appelés à opérer et un meilleur ajustement à la volonté de Dieu.

L’absurdité du mal confronté au sens de la relation est amour du pardon

Il ne s’agit donc plus de comprendre l’absurdité du mal comme un résultat de notre péché, mais comme un passage de notre humanité pour mieux nous approcher de Dieu dans ce mystère de la relation qui n’est peut-être pas compréhensible à notre intelligence mais nous invite à demeurer confiants dans la foi, à continuer d’aimer dans la relation et à garder l’espérance du salut. Le chemin de carême qui nous mène à Pâques nous invite à méditer sur le don total du Fils, Verbe incarné, car Il a vécu la volonté de Dieu le Père dans sa perfection. L’amour de Dieu éclaire notre vie de sa présence, et nous donne une force dans l’action pour témoigner de l’efficacité de la grâce. Dieu n’est pas de l’ordre du concept, mais de la lumière celle-ci illumine l’intérieur de toute notre vie, et révèle les péchés en invitant à la conversion,. Elle introduit les signes de sa présence nous appelant à l’action de grâce, et à un regard nouveau face aux événements. C’est ainsi que nous manifestons les œuvres de Dieu en recevant la lumière du monde dans notre vie. « Si quelqu’un est dans le Christ, il est une créature nouvelle. » et à créature nouvelle, un choix de vie nouveau qui prend comme norme l’amour dans la réalité de la vérité. Cela nous oblige à vivre le pardon comme un prolongement de l’amour, ce qui n’est pas de l’ordre naturel des choses, mais bien dans l’ordre surnaturel de la grâce.

Pardonner est un appel de l’amour pour prolonger notre relation fraternelle au-delà de nos réactions, dans la profondeur de notre être, afin de connaitre un rétablissement de notre vocation d’image de Dieu. Car le pardon est une déclinaison de l’amour. Lorsque nous allons nous confesser, nous attendons le pardon comme un acte d’espérance de Dieu dans notre vie pour nous relever et nous faire découvrir l’amour gratuit à travers le don et le service. Si nous demandons à Dieu de nous prendre en pitié lorsque nous confessons nos péchés, nous reconnaissons en même temps la miséricorde du Seigneur et affirmons notre espérance en son amour infini. Le choix de notre vie renouvelé par la lumière de l’Evangile nous entraine à vivre le pardon comme le prolongement de l’amour et à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour rétablir la relation blessée. Il en va de Dieu comme de nos frères, en aimant jusqu’au bout. L’amour de Dieu passe par le frère, et l’ajustement de la relation par le pardon. « Donner et pardonner, c’est essayer de reproduire dans nos vies un petit reflet de la perfection de Dieu qui donne et pardonne en surabondance »[lxii] Nous qui sommes invités à développer la civilisation de l’amour, n’oublions pas que nous devons être des fils de lumière à travers l’illumination du pardon.

Face à notre histoire l’amour comme un absolu

L’amour doit toujours être premier dans tout ce que nous faisons, sans oublier la vérité dans la réalité de nos histoires. Cela demande une transformation de nos cœurs pour faire la volonté de Dieu et prendre conscience de tous nos actes à la lumière de l’Evangile. Un appel à vivre le don de l’amour et à nous laisser réconcilier avec Dieu. Pardonner nous rend capables de Dieu et en même temps apte pour le service des frères, parce que nous vivons l’espérance comme un lieu de réalisation de la promesse de l’amour. « La vraie jeunesse, c’est avoir un cœur capable d’aimer. En revanche, ce qui vieillit l’âme, c’est tout ce qui nous sépare des autres. »[lxiii]

Notre témoignage se vit dans l’amour et invite à partager avec générosité cette joie de la communion, quand bien même nous buttons sur l’obstination déraisonnable de nos frères ou bien dans une franche opposition. Nul ne peut s’affranchir du témoignage. « La première motivation pour évangéliser est l’amour de Jésus que nous avons reçu, l’expérience d’être sauvés par lui qui nous pousse à l’aimer toujours plus. »[lxiv] Le premier acte du baptême qui nous rend la vue et nous illumine est celui du témoignage, comme une action de grâce des merveilles de Dieu dans ma vie. Une route de lumière s’ouvre devant nous dans un témoignage de Celui qui est tout pour moi. Une rencontre personnelle qui m’ouvre le chemin.

Nous sommes invités à la liberté de l’amour dans le témoignage, en connaissant la controverse, l’humiliation de la relation fraternelle blessée. Christ nous appelle à vivre l’expérience du pardon, comme une libération de la culture de mort pour une civilisation de l’amour. Nous avons à témoigner de l’amour comme d’une présence que rien ne peut atteindre tant il est absolu. « Quiconque agit pour Dieu, poussé par un très pur amour, non seulement ne se soucie pas d’être aperçu des hommes, mais encore n’agit pas pour que Dieu même le sache »[lxv]. Même à travers la maladie, et la souffrance, nous devons garder l’audace de ce témoignage d’amour et de confiance en Dieu. En effet Dieu est tout pour moi lorsque je persévère dans l’amour et que je continue de lui faire confiance. Ma prière n’est plus dans l’action de son amour, mais dans la recherche de sa présence. « Toute notre perfection et toute notre béatitude, c’est que l’homme fasse sa percée et dépasse tout le créé et toute la temporalité et tout l’être et pénètre dans le fond qui est sans fond »[lxvi]. Notre joie est de nous approfondir dans l’amour et de laisser Dieu nous conduire librement par l’infini de sa création.

La relation à Dieu renouvelle l’amour dans le pardon et nous permet d’entrer par la porte étroite à la relation de la grâce par la Personne Don, l’Esprit Saint. L’humilité du cœur se prolonge dans la joie de la miséricorde comme une réponse à l’amour dans la richesse de l’ajustement au frère, à travers la richesse de la fidélité de l’alliance avec Dieu. « Dieu, selon la vérité naturelle, est la source et le jaillissement unique de tout bien, de la vérité essentielle et de la consolation, et tout ce qui n’est pas Dieu n’a de soi que naturelle amertume, désolation et souffrance, n’ajoute rien à la bonté qui est de Dieu et qui est Dieu, mais amoindrit, couvre et dissimule la suavité, les délices et la consolation que Dieu donne »[lxvii].

Par conséquence le pardon est un acte de vertu, une recherche d’excellence dans la progression de la sainteté. Dans la prière du Notre Père, nous avons aussi à pardonner à ceux qui nous ont offensés, parce que c’est une disposition de l’amour s’étend à toutes nos relations, « La parabole du fils prodigue est avant tout l’histoire ineffable du grand amour d’un Père – Dieu – qui offre à son fils, revenu à lui, le don de la pleine réconciliation. Mais en évoquant, sous la figure du frère aîné, l’égoïsme qui divise les frères entre eux, elle devient aussi l’histoire de la famille humaine »[lxviii] La réconciliation est l’ajustement de la relation par l’amour, c’est pourquoi nous devons comprendre le pardon dans ce double mouvement qui empêche tout renfermement sur soi-même, toute forme d’égoïsme et en même temps oblige à un regard de bienveillance qui reconnait la dignité de chacun et aussi les limites du prochain dans sa propre fragilité. « La mesure que nous utilisons pour comprendre est et sera appliquée au ciel pour nous récompenser. »[lxix] C’est pourquoi le pardon est relié à l’espérance, et qu’il s’agit de bien penser à notre fin dernière pour réfléchir sur le sens de notre vie et ce que nous sommes prêts à faire pour confirmer cette union à Dieu. L’épreuve nous aguerrit dans la confirmation de cette union, et en même temps nous vivons un approfondissement dans l’amour de Dieu qui ouvre d’autres perspectives de communion plus intérieures, et moins idolâtriques. « L’âme bien pure demeure sans mélange, elle ne voit rien autour de soi, elle n’agit pas selon les hommes ; mais seule et en dehors de toutes images, à l’intérieur et dans un délicieux repos, elle converse avec Dieu ; sa connaissance est connaissance divine »[lxx].

Théologie de l’épreuve

            L’âme frappée par les vicissitudes du monde, gémit vers son Créateur. « Où t’es-tu caché Bien-Aimé, me laissant toute gémissante »[lxxi], comme si Dieu semblait nous abandonner, ou qu’Il nous punissait pour nos fautes. L’épreuve est pourtant une logique de l’amour qui se vit dans l’abandon à la volonté de Dieu et à la purification de toutes les attaches. « Si donc je souffre au sujet de choses éphémère, c’est que mon cœur aime et chérit encore les choses éphémères, que je ne suis pas encore attaché à Dieu de tout mon cœur et n’aime pas encore ce que Dieu veut que j’aime en même temps que Lui »[lxxii]. L’épreuve est comme un lieu de passage où Dieu finira par déployer sa présence, un oasis d’amour et de communion. D’ailleurs nous y verrons aussi sa mansuétude tout au long de l’épreuve en ne permettant pas que l’écharde qui accable ne soit au-delà de ce que nous pouvons supporter. Dieu présent tout au long de notre histoire, et se manifestant pour nous faire grandir dans la liberté, détient aussi le sens de la souffrance, à nous de lui faire résolument confiance. Nous comprenons alors que l’absurdité du mal, est un passage à vivre dans la fidélité au Seigneur et une profondeur dans l’amour qui embrase tout notre être dans un ajustement de plus en plus intense avec la volonté du Père à laquelle tout est ordonné. « C’est Dieu qui détient le sens de la souffrance, même s’il attend son heure pour le dévoiler »[lxxiii]. L’épreuve est là pour nous rappeler à la solidité de notre engagement, et nous révéler en même temps la solidité de son alliance dans notre histoire quoi que nous vivions. La force de la foi révèle la gratuité de l’amour en toute occasion et le courage de l’espérance qui tient, même quand tout semble perdu. « Fixez un regard tout d’amour sur Dieu sans aucune envie d’éprouver ni d’entendre de sa part quelque chose de distinct »[lxxiv]

            Un chemin de vie à travers une œuvre de purification pour renaitre en Fils de lumière, dans la nouveauté de l’Evangile où tout prend un sens nouveau. En effet, l’épreuve est déjà l’expression de l’amour jusqu’au don total qui se livre dans l’amour de Dieu, pure gratuité dans la fidélité de l’alliance. Il y a comme une angoisse vécue dans le non ajustement à la communion avec Dieu, une plaie béante de ne pas vivre pleinement la communion, une aspiration à vivre la présence de Dieu dans notre vie. Les « tortures du corps ne sont rien à leur tour auprès de l’agonie de l’âme. C’est une étreinte une angoisse, une douleur si sensible, c’est en même temps une si désespérée et si amère tristesse, que j’essaierais en vain de les dépeindre. »[lxxv] En effet l’amour est blessé lorsqu’il n’est pas reçu dans son intégralité du don. L’âme y souffre alors cette douleur de la déchirure de la non reciprocité, de l’incommunicabilité. Résultat de l’amour qui souffre dans son intégrité lorsque l’absolu du don ne reçoit que la tiédeur de la relation.

Pourquoi une telle réserve dans le don de soi-même ou la souffrance dans la maladie et dans tout ce que nous sommes invités à vivre devient un lieu de récrimination sur Dieu et un manque de confiance dans l’amour qu’il nous porte à chaque instant ? Pourtant Dieu nous aime de désir, il n’est pas le dieu des philosophes, mais celui de la rencontre. Il s’implique dans notre histoire pour se proposer comme bonheur à saisir dans toutes les circonstances. Il est présent dans notre histoire, même lorsque nous connaissons l’absurdité du mal, et l’épreuve de la croix. Dieu est toujours présent comme nous le rappelle Isaïe dans cette révélation de la fidélité indéfectible. « Le Seigneur m’a abandonnée, mon Seigneur m’a oubliée. » Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, je ne t’oublierai pas. » L’alliance de Dieu continue malgré l’épreuve et ces moments de solitude de tout mon être qui me fait crier « Où est Dieu », car chacun de nous a été créé pour une vocation de l’amour, selon son charisme propre « Dieu m’avait mis à part dès le sein de ma mère ; dans sa grâce, il m’a appelé ». Nous n’avons pas à être dans une forme d’indifférence à nous-mêmes mais bien d’attirance à Dieu. Il ne s’agit pas tant de faire le vide en soi que de nous remplir de Dieu. Nous ne pouvons l’accueillir comme une fatalité de la vie, suivant le carma que nous aurions, dans une temporalité cyclique des vies, mais comme un unique et personnel chemin de rencontre, avec Dieu pour compagnon, afin de vivre l’amour dans l’approfondissement de nos propres limites humaines en les confrontant à l’infini de l’amour de Dieu. La fatalité amène à l’indifférence, alors que la confiance en l’œuvre de Dieu nous ouvre le jour suivant à l’action de grâce pour cette traversée qui apporte des fruits nouveaux. Car mes nuits obscures dans l’absurdité du mal font partie de cette rencontre qui demande le dépouillement et l’abandon à la providence .C’est un renouvellement de tout notre être dans la radicalité de l’amour. Une radicalité qui se vit en toute circonstance et pas seulement quand tout va bien.

            Satan en bon maitre du soupçon essaye dans l’illusion de son murmure, de défier le Créateur en tentant sa Créature. Ancré dans l’amour le juste reste fidèle et montre que l’amour donné, même quand il semble s’éloigner est toujours là, et gagne en profondeur lorsqu’il revient à l’être aimé parce qu’il rentre un peu plus dans l’intime de nous-mêmes. « Si sublime que puisse être la connaissance qu’une âme reçoit de Dieu en cette vie, ce qu’elle perçoit n’est pas l’essence de Dieu et n’a rien de commun avec lui »[lxxvi] L’épreuve est là pour nous rappeler que ce que nous connaissons comme grâce ne peut être assimilé à Dieu même, mais n’est qu’une expression, or nous n’avons pas à nous attacher au merveilleux de sa présence, mais bien à la communion de son existence même. « Je suis Celui qui suis ». Dieu se révèle comme l’Etre, source de la vie, gratuité de l’amour, don de sa grâce. A nous, à travers le manque, de venir à sa rencontre, faire le détour nécessaire pour une relation privilégiée dans la communion qui appelle à l’union. « Le vrai visage de Dieu ne se dessine qu’en traits de paroles et Dieu seul peut l’imprimer sur le cœur de l’homme »[lxxvii] Notre histoire passe par l’amour de sa fidélité et connait les aléas de la souffrance comme lieu d’affermissement lorsque nous le passons avec Lui.

La recherche de Dieu passe alors par ce retrait que nous relions à l’absence mais qui est en fait une présence invitant à l’autonomie. Comme des parents lâchant les mains de l’enfant pour marcher seul, ce qui ne se fait pas sans perte de l’équilibre et chute. « S’Il passait devant moi, je ne Le verrais pas ; s’Il passait, je ne Le discernerais pas »[lxxviii] Nous sommes invités à passer du monde sensible (Voir, Entendre, Toucher, sentir, gouter) à un monde intelligible (volonté, mémoire, connaissance). En plus clair, ne pas s’arrêter sur l’immédiat, mais comprendre en profondeur, trouver le sens. Nous ne comprenons pas toujours ce que Dieu veut pour nous, mais la confiance que nous Lui accorderons nous fera faire des choses inimaginables, parce qu’il est aux commandes. « La puissance même de Dieu interdit de l’interroger sur les causes de sa violence »[lxxix] Le danger est bien de mettre Dieu en accusation, or l’incarnation du Christ nous montre que « Dieu seul est humain »[lxxx] et pourtant on en fait un Dieu aux demandes inhumaines.

Synthèse

« Heureux l’homme qui supporte l’épreuve avec persévérance, car, sa valeur une fois vérifiée,

il recevra la couronne de la vie promise à ceux qui aiment Dieu »[lxxxi]

 A travers la souffrance nous pouvons avoir une vision de Dieu méconnaissable. C’est une réalité de notre vie dont nous attendons des réponses. Mais justement il nous faut dépasser le stade des questions pour vivre ce moment avec Dieu et non comme étranger à Dieu. La prière n’est pas tant le lieu de consolation, que celui de la communion, comme Jésus au mont des oliviers. Une familiarité dans la prière qui nous invite à mettre Dieu au cœur de notre expérience. « Traitez Dieu en époux, en ami, demeurez sans cesse avec lui ; vous ne faillirez point, vous saurez comme on aime, et tout ce qu’il vous faut vous arrivera à souhait »[lxxxii].

Ainsi, nous renonçons à croire le diable aussi puissant que Dieu dans une dualité gnostique,. Une vaine recherche de contradiction dans ce que le Tout Puissant (Celui qui tient notre histoire entre ses mains) nous fait vivre. Laissons-nous habiter par la confiance en renonçant à mettre Dieu en procès, ni à le croire mort dans une folie idéologique de la vanité de l’homme. A l’absurdité du mal ne rajoutons pas l’absurdité de l’homme. La sainteté de Dieu est pour nous un chemin d’espérance dans la foi d’une communion qui se laisse traverser par les affres de ce monde le regard toujours ajusté au Christ mort pour nos péchés. A travers l’épreuve, le visage de Dieu n’a pas changé, mais notre propre enracinement à sa Parole connait une autre forme de fécondité dans la profondeur de l’amour qui va jusqu’au don de soi-même et au partage de tout son être, dans ses fragilités comme dans ses richesses. « Emu par tant de souffrances, le Christ non seulement se laisse toucher par les malades, mais il fait siennes leurs misères :  » Il a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies « [lxxxiii]. Il n’a pas guéri tous les malades. Ses guérisons étaient des signes de la venue du Royaume de Dieu. Ils annonçaient une guérison plus radicale : la victoire sur le péché et la mort par sa Pâque. Sur la Croix, le Christ a pris sur lui tout le poids du mal[lxxxiv] et a enlevé le  » péché du monde « [lxxxv], dont la maladie n’est qu’une conséquence. Par sa passion et sa mort sur la Croix, le Christ a donné un sens nouveau à la souffrance : elle peut désormais nous configurer à lui et nous unir à sa passion rédemptrice. »[lxxxvi]

 Il s’agit de se mettre sous le regard de Dieu qui corrige tous les déséquilibres dans une purification qui nous amène à gouter la nuit obscure et trouver l’illumination de l’âme dans la contemplation de son Sauveur. « Tous nous devons écouter attentivement dans l’intérieur de notre âme, et tous aussi nous devons observer fidèlement cette divine parole au-dedans, aussi bien qu’au dehors »[lxxxvii]. Tout ce que nous faisons doit trouver son fondement dans la prière. Il en est de même dans la foi lorsque nous parlons d’amour c’est bien parce que l’amour de Dieu nous traverse et que nous avons à le témoigner avec zèle et audace. L’amour est une introduction à la fidélité de Dieu dans l’ajustement de notre vie, et à sa proposition permanente de venir à notre secours. La relecture de notre histoire se comprend alors dans la révélation de Dieu dans l’histoire des hommes, et dans notre propre vie. Il y a quelque chose d’universel commun à tous les hommes, et d’unique dans ma rencontre personnelle. Seigneur révèle toi à moi, et fais-moi gouter la saveur de ta présence. Telle doit être notre prière pour expérimenter l’amour et le témoigner.

Père Greg – Curé

Ensemble paroissial de Joinville-le-Pont

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Sources :

  • [i] Ps 58,5
  • [ii] &1500 CEC
  • [iii] &30 Veritatis Splendor
  • [iv] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix – Cf Philip. 4,13
  • [v] &1501 CEC
  • [vi] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [vii] L’expérience de la solitude originelle de l’homme, avant le péché, n’est-elle pas non plus une forme de souffrance ontologique ? Elle ne génère pas d’angoisse, mais elle est une réalité de l’incomplétude et de relation vers le même qui ne peut se faire.
  • [viii] TDC 022/5
  • [ix] Rm 8,21-22
  • [x] Lettre de l’Avent 2016
  • [xi] &42 Haurietis Aquas – Pie XII
  • [xii] &7 Redemptor Hominis
  • [xiii] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [xiv] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [xv] . JÉRÔME, In Isaiam, prologue ; P. L. XXIV, col. 17
  • [xvi] Id. in Ephesios, prologue ; P. L., XXVI, col. 439
  • [xvii] &37 Spe salvi
  • [xviii] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [xix] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [xx] Thérèse d’Avila – Que rien ne te trouble
  • [xxi] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [xxii] &36 Spe Salvi
  • [xxiii] &57 Lumen Fidei
  • [xxiv] Maitre Eckhart, Sermon 66
  • [xxv] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [xxvi] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [xxvii] cf. Mc 15, 34
  • [xxviii] &56 Lumen Fidei
  • [xxix] Job 16,12 traduction Isabelle Cohen
  • [xxx] &33 Spe Salvi faisant reference à St Augustin Cf. In 1 Joannis 4, 6: PL 35, 2008s: SCh 75, Paris (1961), pp. 231-233.
  • [xxxi] Maitre Eckhart, Semon 6
  • [xxxii] &599 œuvres complètes, la montée du Carmel – St Jean de la croix
  • [xxxiii] P 628 op cité la montée du Carmel
  • [xxxiv] Job 29,2-3 traduction Isabelle Cohen
  • [xxxv] Jc 5,13-15
  • [xxxvi] Maitre Eckhart sermon pour la St Augustin
  • [xxxvii] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [xxxviii] Job, traduction Isabelle Cohen
  • [xxxix] Job 31,12 trd I.C.
  • [xl] Job 31,19 trd I.C.
  • [xli] Job 31,32
  • [xlii] Job 31,38-40
  • [xliii] &1 Laudato Si
  • [xliv] Job 31,1 trd. I.C.
  • [xlv] Job 31,5 trd. I.C.
  • [xlvi] Job 31,9-10
  • [xlvii] Job 31,29a
  • [xlviii] &196 CDSE
  • [xlix] Job 31,13-14a
  • [l] &201 CDSE
  • [li] &203 CDSE 
  • [lii] Job 31,21
  • [liii] Job 31,24
  • [liv] &5 CDSE
  • [lv] Job 31,26-27
  • [lvi] Job 31,33
  • [lvii] p 583Op cité La montée du Carmel
  • [lviii] &8 Redemptor Hominis
  • [lix] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [lx] &42 Fides et ratio
  • [lxi] &13 Reconciliatio et penitentiae
  • [lxii] &81 Gaudete et exsultate
  • [lxiii] & 13 Christus vivit
  • [lxiv] &264 Evangelii Gaudium
  • [lxv] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [lxvi] Sermon 42 Maitre Eckhart
  • [lxvii] Consolation divine A.H in Eric Mangin p 149
  • [lxviii] &6 Reconciliatio et penitentiae
  • [lxix] &81 Gaudete et exsultate
  • [lxx] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [lxxi] Le cantique spirituel B St Jean de la croix
  • [lxxii] Maitre Eckhart, Consolation divine
  • [lxxiii] P 184 Job ou le drame de la foi – Jean lévêque
  • [lxxiv] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [lxxv] Ste Thérèse d’Avile – Vie intérieure &32
  • [lxxvi] Cantique spirituel B p 1219 St Jean de la croix
  • [lxxvii] P 63 Job ou le drame de la foi – Jean lévêque
  • [lxxviii] Job 9,11 traduction Isabelle Cohen
  • [lxxix]  Un monde à réparer d’Isabelle Cohen -Chapitre Troisième discours de Job p 203
  • [lxxx] Bernard Bro
  • [lxxxi] Jc 1,12
  • [lxxxii] Les mots d’ordre de St Jean de la Croix
  • [lxxxiii] Mt 8, 17 ; cf. Is 53, 4
  • [lxxxiv] cf. Is 53, 4-6
  • [lxxxv] Jn 1, 29
  • [lxxxvi] &1505 CEC
  • [lxxxvii] Entretiens spirituels Maitre Eckhart

Source de l’illustration : Job et ses amis. Aquarelle sur papier du peintre russe Ievgueni Makarov. 1869