2021. Lettre de carême

« ‘Vous serez comme des dieux’ est à la racine de tout péché »[i]

Les derniers événements de notre monde, traversé par une crise sanitaire que nous n’avions pas vue depuis longtemps, pose aux croyants la question de l’espérance et des attitudes qui sont justes par rapport à notre foi. Qui vient nous sauver ? Est-ce vraiment Jésus, ou les techniques médicales, ou les décisions politiques ? La question ainsi posée est abrupte et n’admet qu’une réponse d’évidence : Jésus. Néanmoins, dans les choix que nous effectuons, il faut interroger notre art de vivre et ce qui fait sens. Car, reconnaissons-le, la question première est celle du sens.

Certes, j’ai décrit l’absurdité monstrueuse d’un confinement total avec les maux économiques, socio-culturels, psychologiques, sans parler de la bêtise crasse de porter un masque, qui sert plutôt d’objet transitionnel à défaut d’une réelle utilité. Certes, aujourd’hui on admet enfin… (il était temps) que le FPP1 n’est pas efficace pour lutter contre le virus, et qu’il faut un FPP2 (comme je le disais depuis le début) ; qu’il est ridicule de porter le masque dans la rue et dans les espaces dégagés ; que cela occasionne un climat anxiogène et d’insécurité, sans parler des problèmes de santé inhérents au port du masque. Tout cela est vrai, mais en quoi cela concerne notre position de croyant. ? Il nous faut rappeler que nous sommes créés à l’image de Dieu, pour être en communion et réinventer la relation avec l’autre, qui ne peut ni être virtuel, ni dans une relation aseptisée. La foi demande un engagement avec une prise de risque, qui sans être téméraire ne doit pas être timorée. Les martyrs nous rappellent que l’engagement de notre foi va jusqu’au prix de notre vie et non une pseudo-sécurité au nom d’un principe de précaution qui devient une tyrannie de la démission. Néanmoins, les dispositions sanitaires et l’engouement presqu’irrationnel de certains à se refermer sur eux-mêmes, au nom de la peur de mourir, questionnent la vertu d’espérance et l’attente joyeuse du retour du Christ. Nous, croyants, dans une responsabilité citoyenne, nous devons illuminer nos actes de la présence du Christ et rappeler que la vérité de l’amour demande la réalité de nos actes.

Le confinement a embarqué avec lui un épuisement sociétal, un naufrage médical, avec une augmentation surréaliste des antidépresseurs et autres anxiolytique, une saturation des lits d’hôpitaux psychiatriques, sans compter les échouages d’une dérive des continents comme les jeunes étudiants ou les professionnels, notamment les indépendants, dont le désastre est encore mal évalué, ou les suicides qui n’en finissent plus, en raison d’un mal être de la société. Mais pour nous, qui sommes enracinés dans la foi au Christ, nous devons à entrer en combat pour lutter contre la culture de mort et proposer la civilisation de l’amour. Ce combat, avant d’aller à l’extérieur de nous-mêmes ou dans un mitraillage des positions des uns et des autres, doit d’abord se vivre dans l’unité de notre être. Il s’agit alors de s’armer pour le combat spirituel. « Revêtez l’équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable…Pour cela, prenez l’équipement de combat donné par Dieu ; …tenez bon, ayant autour des reins le ceinturon de la vérité, portant la cuirasse de la justice, les pieds chaussés de l’ardeur à annoncer l’Évangile de la paix, et ne quittant jamais le bouclier de la foi, qui vous permettra d’éteindre toutes les flèches enflammées du Mauvais. Prenez le casque du salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu. En toute circonstance, que l’Esprit vous donne de prier et de supplier : restez éveillés, soyez assidus à la supplication pour tous les fidèles. »[ii] Le premier combat contre l’Adversaire est de voir sa duplicité et d’analyser nos comportements à l’aune de la Parole, pour rappeler ce qu’est un vice et ne pas le transformer en pathologie[iii], ni en demande légitime d’un vivre ensemble aux contours inquiétants.

J’ai souvent parlé du démon de l’acédie parce qu’il est trop souvent ignoré, ou minoré, dans nos vies au profit de justifications de caractère ou de traits psychologiques. Il nous faut lutter contre les séductions de ce démon qui nous touche tous, même si chez les spirituels monastiques, ils connaissent une ampleur particulière. Deux ouvrages sont d’importance pour le traitement du sujet (deux thèses) : l’un de Bernard Forthomme, sur le glissement observé d’un mal spirituel à un mal psychologique, avec toutes les questions que cela pose ; sous un autre angle, par le Père Abbé JC Nault[iv] sur l’implication de l’acédie dans notre vie de tous les jours. Nous devons la débusquer, et persévérer avec fidélité, même dans la perte de sens que nous pourrions éprouver. D’ailleurs, son ouvrage s’appelle « la saveur de Dieu », rappelant l’importance, dans la liberté de nos choix, de rechercher le meilleur bien dans la fidélité à la Parole et l’engagement auprès de nos frères.

Or, nous faisons parfois, dans la demande des uns et des autres, des confusions entre une prière de délivrance, un exorcisme et ce qui dépend du combat spirituel. Lors du baptême il y a bien une prière d’exorcisme, mais une possession demande une part active de la personne à un moment donné et reste assez rare dans les faits. « Le prêtre ne devra jamais se hâter de procéder à l’exorcisme pour éviter que le fidèle ne cède à la peur ou oublie sa responsabilité et son pouvoir dans le combat spirituel. Il serait en effet commode d’imputer au démon des problèmes matériels dus à son incurie ou des tentations dues à son acédie. »[v] Là, nous avons un enjeu important du désastre de l’acédie qui se masque sous des artifices pour ne pas être démasquée, et ainsi continuer à provoquer le rejet de Dieu. Mal pernicieux par excellence qui tend à vouloir se masquer jusqu’au mot, puisqu’aujourd’hui il a disparu du vocabulaire courant (alors que, lorsqu’on parle de démon ou de péché d’orgueil par exemple, tout le monde sait de quoi il s’agit) et même de certains dictionnaires. Mais on le retrouve dans la nomenclature psychiatrique. Il y a un véritable risque à ne pas démasquer l’acédie et à se tromper de combat. En même temps, pour vaincre ce démon de l’acédie, il nous faut réfléchir aux biens spirituels, et les rechercher en toute chose avec, pour conséquence, une fuite du démon devant la splendeur de Dieu.

L’expérience de la fidélité, quel que soit l’état de vie, est l’enjeu du démon de l’acédie. La fidélité à notre foi, pour témoigner en toute circonstance de la joie de la Bonne Nouvelle et ainsi réveiller le monde de sa torpeur. La fidélité de notre espérance qui voit Dieu à l’œuvre dans ce monde malgré les vents contraires, les ravins de la mort et les ténèbres épaisses qui recouvrent parfois des régions entières. La fidélité de notre charité toujours ancrée dans la contemplation de Dieu, Un et Trine, et le service de nos frères dans le don sincère de nous-mêmes. Peut-être nous faut-il rappeler que notre vie de foi est centrée sur le Christ « Chemin-Vérité-Vie », et que cela demande une participation à une vie dans l’Esprit en implorant la grâce d’agir et d’être à l’écoute des motions intérieures ? Résolument, nous ne sommes pas seuls car l’immense cortège des saints nous montrent la voie de la sagesse. Marie, en première des croyants, nous accompagne, par son exemple et sa prière, sur ce chemin de sainteté que nous devons vivre à travers le combat spirituel et le rejet de tout mal. Entrer en guerre demande d’accepter parfois de perdre des batailles, mais il ne nous faut jamais avoir une mentalité de vaincus. Au contraire, la guerre est jusqu’au bout, jusqu’au salut final obtenu à l’aune de notre zèle missionnaire, la ferveur de notre foi et l’attention aux frères dans l’amour sincère. Toute vie méditant les Ecritures et vivant de la charité, quelles que soient les errances, est inéluctablement conduite au Salut. Le combat spirituel nous attache fidèlement à une vie de prière et à une vie fraternelle, sans nous laisser contaminer par une culture du déchet, du rejet, du méfait irrémédiablement acté, en d’autres termes, la culture de mort entraînant la désespérance et l’errance humaine.

Les 7 nœuds de l’acédie

L’acédie a cette faculté de se masquer parce qu’elle opère comme un parasite, par vice interposés, dans tous les excès, pour une tiédeur et un détachement des choses spirituelles. La société de loisir actuelle peut être vue comme une société acédiaque tant la vaine recherche de loisir interroge sur ce qui compte vraiment dans la vie. Sept nœuds apparaissent comme des points de vigilance et d’interrogation. Comment vivre cette tristesse endémique, apparaissant parfois comme une paresse ? La manifestation polymorphe de l’acédie demande donc une vue d’ensemble, qui parfois se répète, mais laisse émerger un aspect toujours diffèrent d’un cheminement spirituel à opérer dans l’appréhension de ce phénomène spirituel, encore bien mal méconnu. Le mot même d’acédie, étant soit attaché à la paresse, soit attaché à la tristesse, ou alors au démon de midi, en d’autres termes la luxure, met en évidence à cet énoncé l’aspect polymorphe de ce démon spécifique. On parle de nœud pour parler des ramifications connexes d’un même mal que l’on cerne difficilement par lui-même, ce qui en fait d’ailleurs son originalité propre.

Le combat spirituel se vit à travers les épreuves, sur des vices concrets. Mais l’acédie, comme un parasite, joue sur les vices pour faire perdre cette saveur de Dieu et n’est pas reconnaissable en tant que telle, puisqu’on la confond avec le vice même. C’est pourquoi elle a été soit mise du côté de la paresse (saint Grégoire le Grand), soit de la tristesse (saint Thomas d’Aquin), sans pouvoir en même temps rendre compte du mal en lui-même. Elle est reconnaissable dans les excès, d’une part, mais aussi dans la perte du goût de Dieu d’autre part, et dans ses fruits que sont l’inconstance ou l’infidélité. Elle paraît du côté du corps, comme extérieure, mais provient d’un dysfonctionnement de l’âme, de l’intérieur. On voudrait la voir comme une pathologie, alors qu’elle est d’abord une attaque diabolique.

1.1   L’acédie mystique

L’acédie dans la vie spirituelle obère notre liberté dans une fragmentation de tout notre être dont la tristesse est un des aspects. C’est une pesanteur étrange, comme une sorte d’engourdissement empêchant de vivre pleinement nos choix et poussant vers les vices “parce que nous le valons bien”. C’est un dérèglement de l’âme qui nous fait abandonner la ferveur pour une forme de tiédeur de nos choix et un relativisme d’être. « Le démon de l’acédie, appelé aussi le démon de midi est de tous le plus pesant. »[vi] Similaire à l’ennui, elle immerge tout l’être dans une fatigue de soi. C’est une perte de repère, et un peu de soi, dans le néant d’une relation à Dieu, aux autres et au monde. Il y a bien un assentiment au point de départ, dans l’attitude, mais ensuite elle s’auto-génère comme une habitude entretenue, voire un trait de caractère. La duperie du démon de l’acédie est de ne pas forcement pousser au mal mais de décourager de tout ce qui conduit au bien. « Aussi est-ce un vice qui hors de son excès n’est point du tout reconnaissable, ne portant jamais à rien de directement contraire ou de mauvais ; mais il se coule comme tiédeur, et empêche seulement que l’âme ne s’évertue pour les grands biens. »[vii] C’est un confinement de la personne pour ne pas s’engager dans la relation et rester en retrait, comme une plante qu’on refuse d’arroser, sans pourtant porter la main sur elle, mais attendant son dessèchement total ou dans l’excès inverse de tant l’arroser que la plante pourrit noyée. La mise en relief de l’excès montre le vice et l’aspect diabolique de ce qui se produit.

Il y a comme une lâcheté de la personne, confortant la tiédeur déjà installée, d’où une assimilation un peu trop rapide à la paresse. Cette tiédeur dans la fidélité à nos choix est alors démasquée sous le nom de démon de midi, fausse victoire d’une volonté humaine obscurcie par le relativisme de l’engagement. « La paresse acédieuse est rapprochée explicitement du caractère mélancolique, mais non comme référence caractérielle, comme humeur unique. »[viii] Elle glisse dans l’histoire comme une réalité psychologique, en occultant l’expérience spirituelle. Or l’aridité, que l’on peut connaître dans le parcours spirituel, fait partie de l’expérience du désir de Dieu et de cette liberté de Le suivre. C’est une inversion des mots, appelant nature ce qui est vice, dans cette torpeur éprouvée comme habitude. Le relâchement après le repas de midi, d’une sieste nonchalante[1] à une envie de jouer, s’oppose à l’esprit de ferveur. Une morosité fondamentale face aux œuvres de salut donne une humeur mélancolique, qui amène souvent à des accès de colère et d’apathie. Jung voit la « colère à la racine de la schizophrénie »[ix] mais nous pourrions voir aussi, dans cette mélancolie, la dureté du cœur qui ne veut pas verser de larmes (en référence au don des larmes comme moyen de conversion, tradition qui dure en Orient mais a disparu de la tradition latine). C’est être étranger à ce qui est spirituel, une forme d’asthénie qui conforte la tiédeur en lui donnant une autre cause. « L’acédie ne désire pas être pressée ; elle prend son temps, retarde, divertit »[x] comme une forme d’atermoiement du temps pour reculer l’échéance, un déraillement du recueillement perdu dans les pensées mondaines et l’urgence du quotidien, nous empêchant d’être présents à l’esprit de Dieu. C’est la baisse de la garde du cœur, qui aboutit à une tiédeur des engagements et un sentiment vague d’être là. « Venons-en à l’acédie (traduit par paresse). Ceux-ci ont du dégoût pour la spiritualité élevée et la fuient le plus qu’il leur est possible, parce qu’elle est en opposition avec leur soif des goûts sensibles »[xi] L’esprit de dévotion alors devient une malédiction pour l’esprit rempli d’acédie. Elle dégoûte de la spiritualité, parce que ce n’est pas dans l’habitude, et fait rechercher la facilité en privant du travail de la volonté. Elle empêche la montée vers Dieu et regarde avec amertume ce chemin de vérité, car elle entrave la relation par un clivage des préoccupations dites essentielles. L’unité de la personne et le sens de ce que l’on fait ramènent sur le bon chemin. Par l’humilité nous apprenons à reconnaître les signes de Dieu et à marcher avec confiance, malgré la sècheresse et toutes les désillusions. Après avoir opéré notre tâche, nous avons été des serviteurs inutiles.

Propositions

  • Tenir les objectifs fixés et garder la ferveur dans la participation à la prière communautaire et la prière personnelle
  • Suivre la lecture continue de la Bible avec ardeur
  • Rechercher les biens du Ciel dans des ouvrages et livres catéchétiques

1.2   L’acédie lyrique

C’est cette envie pressante de pleurer en toute occasion, qui entrave la relation et entraîne ce vice de la tristesse incontournable. Une tristesse prégnante, qui n’est pas de la tiédeur spirituelle ou la haine du bien, mais une détestation de la condition humaine et de nos limites. « Misère qui se nourrit d’elle-même… qui suppose l’épreuve de l’existence comme une impasse »[xii], voire une absurdité[xiii], un dégoût de la vie, en même temps qu’une peur de la mort, dans l’injonction paradoxale d’être et de ne pas être. C’est une perte de l’affectivité qui engendrerait une propension au suicide, dans l’époque romantique (moitié du XIXe siècle). « La route du désespoir est toujours ouverte, et les âmes malheureuses sont poussées vers leur perte… Je suis comme mort, mais le pire est que je prends un plaisir amer à ces larmes, et à ces souffrances. On ne m’en arrache qu’à grand-peine. »[xiv] Cela fait dire d’ailleurs dans certaines thérapies comportementalistes : qu’est-ce que j’ai à gagner de mon malheur ? Quel est le profit du jeu psychologique ?[xv] Car, dans mon malheur répétitif, il y en a toujours un, avec l’aspect répétitif de la situation, qui enclenche toujours les mêmes résultats et me plonge un peu plus dans le désarroi. L’excès de larmes est une situation infantile de l’acédie, comme un rétrécissement de l’être dans un stade régressif, comme une tragédie de la mélancolie qui demande un spectacle hystérique et l’émotion d’une folie furieuse, folie d’un déséquilibre pour ne pas trouver le point de rencontre avec son Seigneur. Le plaisir des larmes comme la complaisance d’une plainte ou d’un merveilleux malheur qui nous permet d’être en négatif sur la photo. C’est alors l’impossibilité d’être seul, mais le besoin d’avoir du monde pour le spectacle de la tragédie humaine. L’acédie pousse au désir de la gloire humaine, si bien représentée aujourd’hui par la médiatisation à outrance de l’homme ordinaire. Elle révèle en fait la problématique de l’autonomie et de la confrontation de l’homme à ses propres limites, à sa vulnérabilité, pour s’éloigner de soi dans le besoin d’être en relation au-delà du raisonnable, dans le paraître et l’imaginaire. C’est le développement d’une tristesse vicieuse, recherchée pour elle-même dans l’inclination de l’affection à voir sa fragilité et s’en repaître. La tristesse devient impossible à vaincre par la volonté et demande la grâce du Seigneur, plus que les médicaments. « Seul l’appel à l’altérité du salut gracieux – outrepassant volonté et désir mortels – ouvre encore une issue à l’impasse »[xvi].

 La tristesse est alors une perte d’appétit, de sens, comme une résurgence sempiternelle d’une histoire fermée sur elle-même. Elle peut aboutir à la mélancolie et la perte de la vie, mais elle est aussi la complaisance d’une histoire ancienne que l’on veut toujours nouvelle, comme un souvenir qui sous-tend la réalité d’aujourd’hui, sans notion de temps ni de circonstances. Une incurie spirituelle dans un manque de zèle amoureux et un amour du bien qui a manqué de se réaliser. « L’acédie comme moratoire, morosité dilatoire, s’attaque au cœur même de l’âme amoureuse, au fond amoureux de la création et du créateur ! »[xvii] C’est un désir nomade qui aboutit à une séparation de la réalité, pour vivre une double réalité à travers le miroir de la schizophrénie. Il y a en même temps une entrave de l’action et ce besoin d’être en relation, pour se faire reconnaître. L’avarice, en même temps, amasse pour soutenir des projets et refuse de dépenser afin de préserver le bien, forme de paradoxe dans la jouissance dérèglée. « C’est l’avarice qui conduit au sommeil… c’est le sommeil ou l’enlisement qui introduit à la traîtrise, au mensonge, au suicide ou à l’hérésie. »[xviii] L’acédie est un chemin d’égarement, mais n’est pas l’égarement lui-même, d’où l’aspect perfide de ce démon parasitaire des autres vices parce qu’il s’y raccroche pour mieux se cacher. « L’acédie est intimement liée à la longueur du temps mais non comme épreuve d’un temps vide, comme épreuve d’un long temps conflictuel anticipé au sein du découragement et provoquant l’abattement… autant que la senescence, c’est aussi à l’infantilisme auquel s’attache l’acédité… Tant l’épreuve de la vieillesse interminable que de la jeunesse infantile… »[xix] Une forme d’immobilisme ou alors le désir d’accélérer le temps, qui pose les questions de la colère initiale et du rapport entre la condition première d’image de Dieu et la réalisation de la vocation au moment propice. « C’est l’épreuve de la senescence qui fait gronder dans le corps du vieillard le sang de la jeunesse »[xx] que l’on a traduit par le démon de midi, cette soif d’une recherche de jeunesse perdue et l’angoisse de la vulnérabilité.

Propositions

  • Se réjouir de notre histoire et y trouver une manifestation de Dieu à chaque moment
  • Avoir une inventivité dans le zèle du témoignage, en recherchant comment l’annoncer aux hasards de nos rencontres
  • Vivre des temps d’adoration, de silence et de prière d’abandon

1.3   L’acédie catéchétique

Cette attaque du démon sur les vérités chrétiennes vise à nous diviser sur les mots afin de ne pas être en unité dans l’Eglise. Le vice des mots se déploie dans les conversations stériles et dans les critiques qui détruisent pour ne rien rebâtir. C’est parler trop, comme une verbosité, faite de curiosité malsaine et d’une forme d’indolence. Lorsque l’ennui l’emporte sur la quiétude, les débordements laissent émerger ce qui n’est pas de nous-mêmes mais extérieur à nous, ainsi les propos dépassent notre pensée. Cela nous entraîne inéluctablement dans un havre de tristesse, à travers le chaos du discours et la relativité des valeurs. Le contraire de cette acédie catéchétique est le rythme du soleil qui, imperturbablement, se lève chaque matin et parcours son trajet. Autrement dit, il nous faut être enraciné dans la connaissance de Dieu et la prière, pour lutter contre cette forme d’acédie. Or, attendre que l’horloge tourne en spectateur, sans être responsable du temps qui nous est donné, est une déviance de notre vocation à grandir comme images de Dieu. Une procrastination à nous réconcilier avec Dieu, repoussant le sacrement de confession à plus tard, ou le laissant inachevé, perturbe le rapport à notre corps, à notre âme et à tout notre être dans la conception de la vie. A quoi sert d’attendre le Salut nous dit cette acédie catéchétique, et puis cela se fait attendre depuis si longtemps, est-ce bien nécessaire de se préparer à chaque instant ?

Il y a un enjeu, dans cette forme d’acédie, à vouloir recevoir la connaissance de Dieu en refusant la médiation humaine, ou pire encore, en singeant d’autres prédicateurs pour se dire homme de science, sans avoir fait les études ad hoc permettant le déploiement de la vertu de prudence et la sagesse dans une expression étudiée dans un contexte particulier qui appelle à être vie dans nos actes quotidiens. C’est un péché de refuser de développer l’intelligence de la foi par l’accès au catéchisme et aux documents qui sont là pour nous nourrir spirituellement. Mais il y a pire, en instrumentalisant la Parole de Dieu par notre ignorance crasse : c’est blasphématoire ! L’acédie catéchétique voudra nous dispenser de trop réfléchir ou, au contraire, de croire sans poser de question. Dans les deux cas c’est pécher contre Dieu qui nous a fait libres et demande d’orienter nos choix vers le meilleur bien dans l’écoute de la Parole, l’approfondissement de la loi à travers le discernement des frères et la tradition apostolique et spirituelle. Il faut nous enraciner dans la confiance en son Salut pour chacun d’entre nous, et non pour des privilégiés à qui ce serait octroyé car cette forme d’acédie touche notre façon d’agir et la moralité de nos actes, induisant le poison de la tiédeur.

Il y a un rapport sain à la nourriture : et un rapport malsain dans le fait de se passer du pain quotidien comme opposition à l’œuvre de Dieu dans notre vie, pour d’autres connaissances, soutenues par un refus de conversion. C’est l’eucharistie, le sacrement de charité, qui nous obtient le Salut par la conversion des cœurs et la venue en notre demeure du Seigneur. « L’acédiaque se révèle non seulement dans la difficulté de commencer, mais dans le retardement mis à un ouvrage déjà inauguré ! »[xxi], dans un prolongement des trois vices que sont la négligence, la nonchalance et l’imperfection (pour ne pas rendre les choses parfaites par manque de conscience dans le travail effectué – proche de la négligence et de la nonchalance, mais avec l’aspect d’un travail incomplet). C’est dans le travail manquer de passion et se contenter du sommaire. « Le vice majeur de la jeunesse serait non d’abord dans la somnolence, mais dans l’ardeur du premier jour qui croit tout emporter dès le commencement et puis qui, peu à peu, face aux difficultés ou vu l’inertie propre à la présomption, l’excès de magnificence, finit par le néant acédieux. »[xxii] Cela continue dans la vieillesse, en refusant de poursuivre sa vocation de témoignage et en demandant pourquoi le Seigneur nous laisse-t-il encore sur Terre malgré le grand âge. Toujours le même refus de vivre la grâce du temps et de la conversion nécessaire au témoignage. « Il ressort sans doute un enseignement, une catéchèse, poussant à la vigilance spirituelle, à l’espérance ou à la confiance, et particulièrement au tout début de la conversion, mais aussi tout à la fin d’une vie édifiante, tant il est vrai que la structure mélancolique se marque par la difficulté de commencer (de se lever) ou de finir (de se coucher). »[xxiii] Un regard sur le temps toujours en décalage, qui se traduit d’ailleurs par une autre approche de l’acédie qui est la pusillanimité[2], le refus de rendre compte de sa vie, et va jusqu’au suicide, marquant ainsi « la défaillance mixte corporelle et spirituelle »[xxiv], c’est-à-dire l’empêchement d’une vie meilleure et d’une possible guérison. Un regard contemplatif du Christ sur la croix occasionne la conversion nécessaire pour reconnaître l’émerveillement de notre vie pour laquelle Il s’est donné.

L’acédie devient catéchétique, lorsqu’elle permet une conversion sincère et une prise de conscience de ce qui n’est pas ajusté dans notre vie. La Parole du frère ou le dialogue de la prière font prendre conscience de ce qu’il faut vivre, et de comment il faut le vivre. Un signe d’espérance dans notre vie et de confiance dans le salut du Christ pour tous les hommes, et même pour chacun de nous. Le Verbe s’est fait chair et vient dans l’épreuve nous révéler notre vocation première.

Propositions

  • Rechercher à bien faire les choses avec application, comme si c’était pour le Christ lui-même
  • Vivre un chemin de croix dans une gratuité du temps, être là dans la ferveur de la prière
  • Vivre des moments de fraternité, où nous donnons de notre temps aux autres et nous sommes attentifs à leurs détresse ; accepter de se laisser déranger par l’ami importun et témoigner de cette disponibilité du Christ pour tous.

1.4   L’acédie pénitentielle

Le carême nous rappelle à notre vocation baptismale, dans la pénitence et la réconciliation avec Dieu, et à l’œuvre de conversion que cela opère pour recevoir pleinement le mystère de la résurrection dans l’avancement qui est le nôtre sur la voie de la sainteté. Or, l’acédie peut rendre le péché obscur et empêcher ainsi le retournement vers Dieu. C’est d’ailleurs ce que l’on dit : « j’ai péché en paroles, par action et par omission ». Le péché par omission étant d’avoir omis de pratiquer la charité, sans en être forcément conscient, ou pire encore d’omettre son péché par méconnaissance du vice. Il m’a fallu du temps pour comprendre que les jeux d’argent (loto, tiercé etc.) étaient idolâtriques. Autant l’ambiance glauque des casinos peut le faire comprendre, autant ce qui paraît plus anodin peut sembler moins suspect, mais il n’en est rien. Il ne faut pas attendre l’addiction aux jeux d’argent pour comprendre le désastre, car il y a souvent un péché d’omission à l’origine de cette forme de vice. « Rien n’est plus dangereux que le vice occulte, car rien n’est plus périlleux que d’être malade sans ressentir la maladie qui vous travaille, d’autant plus que ce genre de maladie est fort répandu. »[xxv] Une bonne interrogation pastorale et un enseignement qui rend vigilant à tous les aspects de la vie chrétienne peuvent mettre en éveil ou faire prendre conscience de la situation. Mais l’acédie concerne aussi le retard à dire tous les péchés de manière concrète, ou les résumer pour ne pas s’embarrasser ou plutôt ne pas être embarrassé et éviter de transformer sa vie. « Les questions de foi, de sorcellerie et d’usage des charmes impliquent la question de vérité »[xxvi] et nous demandent d’être attentifs à ne pas manquer de charité pour aborder les choses, en vivant une sollicitude pastorale pour aider à transformer nos cœurs et à réaménager la foi dans nos vies. Cependant une certaine négligence amène à l’incurie et parfois à une méfiance contre le don de l’Esprit Saint. L’exhortation et la sollicitude pour la personne aident à sortir de cette acédie qui touche l’acte pénitentiel dans sa part d’humilité et à percevoir le péché pour former une conscience droite.

Propositions

  • Vivre un temps de réconciliation où l’on a pu débusquer l’œuvre du Malin et vivre une conversion
  • Prier l’Esprit Saint pour qu’Il vienne nous montrer nos péchés, dans la vérité de l’amour
  • Reconnaître les négligences et notre peu d’entrain, pour marquer un certain dynamisme dans la réalisation de notre quotidien

1.5   L’acédie de la racine du désir (libido)

L’acédie qui enlève la joie est la pire des maladies nous dit saint François d’Assise. Néanmoins elle touche gravement l’affectivité et nuit à la volonté d’agir, par paresse, négligence, dégoût ou tristesse. C’est d’ailleurs ce qui laisse place à des désirs désordonnés et saint François d’Assise ne s’y est pas trompé. « Il ne voulait voir de tristesse sur les visages, car elle reflète souvent l’indifférence, la mauvaise disposition d’esprit et le frein du corps à toutes bonnes œuvres. »[xxvii] L’acédie va à l’encontre de la joie spirituelle intérieure, qui prouve la pureté du cœur et la capacité d’adorer le Seigneur, cette joie intérieure, qui n’a rien à voir avec la joie frivole ou inconséquente, mais reflète plutôt l’œuvre de l’Esprit. Il faut aussi dénoncer le rire tonitruant (malsain ou non ajusté), comme une logique d’arrogance et de manque d’humilité, saint Bernard rejoignant saint François d’Assise et saint Benoît sur ce point. Il ne faut pas pour autant manquer d’humour, car c’est plutôt le trait d’une personne qui a su vaincre l’acédie en ridiculisant la fatuité du péché.

La frivolité de la vie est souvent l’impasse du travail et la recherche d’oisiveté alors que, dans le judéo-christianisme, le travail est une bénédiction de Dieu pour l’homme afin qu’il puisse gagner en autonomie et avoir la joie au cœur. La tristesse provoquée par l’acédie est pernicieuse, car elle met en soupçon ce qui fait la vie de l’homme et le jette dans une indifférence totale, au nom même d’un « à quoi bon ? » qui déclenche une indifférence de l’esprit et du cœur. C’est le regret des oignons d’Egypte, en dehors du contexte, et un refus de la bénédiction de Dieu, la volonté de s’attacher aux commandements s’étant effacée pour l’éphémère veau d’or qui amène à l’oisiveté de la fête et dégénère en désespérance dans la vacuité du monde. Une pesanteur qui amène à une sècheresse inféconde, comme d’attendre le moment opportun et de laisser pourrir sur place. Cela entraîne à laisser vagabonder son imagination jusqu’à ne plus maîtriser son corps et se laisser aller à ses propres désirs, avec une lenteur pour prendre du recul et la distance nécessaire. Une torpeur de soi qui entraîne une mort à l’autre, dans son rapport d’utilité plutôt que d’une relation de fils d’un même Père prodigue, comme une curiosité malsaine par rapport à soi, par rapport à l’autre, qui entraîne des comportements inappropriés. « A la base de l’acédie, il n’y a donc pas que la seule inconnaissance de ce qui est digne du désir, mais parfois aussi une connaissance curieuse… qui murmure l’inexistence de Dieu. »[xxviii] Il s’agit d’une forme de séparation entre les actes disjoints entre eux et la personne qui les commet, ou un clivage de la vie de la personne, ne voulant voir qu’un aspect et ignorer le reste, sans une vision globale qui appelle au juste discernement. Une conscience endormie amène à l’inceste ou à la pratique narcissique, où l’utile est mis en avant au lieu du sens et de ce qui est bien. « Quand la volonté est désordonnée parce qu’elle refuse ce qu’elle ne devrait pas… elle le fait d’une triple façon… Ou bien elle refuse selon l’instinct de la défense, c’est la colère, … selon l’instant rationnel perverti, c’est l’envie… selon l’instinct du désir c’est l’acédie. »[xxix] Le désir apparaît alors comme un refus de se conformer à ce qui est une recherche du bien, dans un désordre des hiérarchies de valeurs, en recherchant une satisfaction passagère. La dimension affective est, sous le mode de l’appétit, vue comme lieu de luxure qui donne une joie passagère. Le travail de l’affectivité demande l’expression de la volonté de choisir une ardeur saine et non un mauvais choix. La désespérance d’une pareille situation entraîne des extrémités contraires à la vie. Le remède est de s’appuyer sur les vertus cardinales, dont la force, pour dépasser l’épreuve et de veiller avec prudence, pour développer l’esprit de piété et rester fidèle au Seigneur en toute justice. La tristesse et l’acédie amènent à tous les errements de la foi, aux hérésies et aux schismes, à cause d’un manque de ferveur dans la prière et de confiance en l’Esprit du Seigneur.

L’acédie déchaîne une tristesse sombre, touchant non seulement au bien spirituel mais au bien corporel, dans l’impossibilité de faire, paralysé par l’incapacité de prendre des décisions. Cette tristesse devient une pulsion irrépressible de s’enfermer dans la situation, comme certains états dépressifs peuvent nous le montrer. Il y a l’aspect médical de la mélancolie, mais ne retirons point l’aspect spirituel, qui peut être le mouvement de l’âme. L’acédie est une tristesse provenant d’un bien spirituel, de manière fondamentale, et non comme le regret de ses fautes.

Propositions

  • Vivre un temps avec Marie dans la prière du chapelet, pour la pureté du cœur et l’attachement au Seigneur
  • Rechercher dans nos vies toutes les situations où nous pouvons être plus humbles, et le mettre en pratique
  • Remettre à la bonne échelle la hiérarchie des valeurs, en mettant Dieu en premier.
  • Eviter les émissions ou les images qui font vagabonder nos pensées dans des voies incertaines

1.6   L’acédie et la tristesse

Nous pouvons entrevoir une convergence très forte entre l’acédie et la tristesse, faisant disparaître le terme de l’acédie au profit de la paresse et masquant ainsi la tristesse (septénaire de saint Victor) dans les 7 vices de la somme théologique. Néanmoins l’acédie est un processus, d’abord intérieur, qui diffuse vers l’extérieur cette perte de la saveur de Dieu. « L’acédie est une dissociation d’abord au sens d’un défaut de constante sollicitude et d’application persévérante de l’esprit »[xxx], comme une rupture d’attention, qui peut déclencher l’asthénie de la prière et une profonde tristesse. C’est une catalepsie de l’âme intérieure, et une dépréciation de soi, des autres et du monde, une défaillance dans l’intention et dans la régulation des logiques propres entraînant une confusion mentale. « Elle conduit au formalisme, à l’individualisme, à la démotivation de soi et à la privation d’expérience (de soi-même, de Dieu, de l’Esprit), ce qui réduit le Christ au passé et Dieu à un exemplaire moral non désiré… »[xxxi] On comprend alors que l’acédie mène à un champ de bataille et de désolation où plus rien n’a de sens, puisque tout y est étranger. L’absurdité de cette étrangeté nous met en marge, comme désemparés et démobilisés, avec un refroidissement de notre ferveur première et une atteinte de notre style de vie, comme une langueur de l’esprit qui nous donne l’expérience d’une forme de stérilité.

Propositions

  • Rechercher les moments de joie que nous avons vécus, même dans les épreuves, et rendre grâce au Seigneur
  • Partager la joie des autres et communier avec eux dans cette relation nouvelle
  • Reconnaître nos joies dans la simplicité de nos vies et le don de Dieu par toutes ses grâces, faire un inventaire des joies que nous ne cessons pas d’accueillir si nous ne nous refermons pas sur nous-mêmes

1.7   La duplicité de l’acédie

En fait, l’acédie concerne tous les vices, parce qu’elle les pousse à l’excès dans un sens comme dans un autre. Elle peut être vue comme une somnolence de notre devoir religieux (le fait d’arriver en retard à la messe par exemple) ou un manque d’investissement dans la vie liturgique de l’Eglise (ou de préparation des célébrations).

Elle peut se confondre avec une forme grave de dépression, masquant les vices sous le terme de caractère naturel et de pathologie. Ce qui est pathologique est ce qui sort des normes (d’où toutes les questions sur ce qu’est la norme). Cela entraîne une indifférence injuste envers Dieu, qui est toute bonté et demande une réponse à son amour, une mise en doute de l’alliance avec Dieu, laissant la personne dans une profonde solitude et une forme d’isolement qui empêche la relation vraie avec les autres. C’est une aphasie par l’exclusion des valeurs, qui entraîne une forme d’apathie pour ce qui nous entoure, une somnolence de tout notre être, incapable de s’éveiller à la joie de Dieu.

Elle peut être vue comme une oisiveté et une forme d’instabilité de l’être, une tiédeur nuisible à l’engagement, une perte de joie pour les choses spirituelles, une orientation sombre pour ne plus reconnaître la vertu de la grande espérance du Salut. « De la sont nées la somnolence, la lassitude dans les actes bons, l’instabilité, la tiédeur à l’ouvrage, l’ennui, les murmures et vains bavardages… de s’engager pas à un travail utile, ne va pas prier à l’Eglise, ne se hâte pas d’écouter la Parole de Dieu, ne fait pas d’effort pour donner l’aumône ou pour visiter un malade, ou pour venir en aide »[xxxii] à qui subit l’injustice. De là à voir l’acédie comme une maladie et non seulement comme un vice, le pas est parfois vite franchi. Il faut reconnaître le phénomène d’instabilité pour voir la dimension de l’acédie. Il y a convergence entre l’acédie et la tristesse, qui est intériorisation d’un manque. Or, pour lutter de manière efficace, il nous faut la persévérance.

Néanmoins il nous faut être vigilants sur la duplicité de l’acédie, qui transforme un enjeu de la vie spirituelle en une méconnaissance dans la vie psychique, comme si l’un est l’autre n’étaient pas liés. Pire, dans la tristesse envahissante, on a du mal à discerner ce qui est de l’ordre du combat spirituel, et on risque d’ignorer cette tristesse et de lui administrer un traitement moral. « ‘L’acédie comme anxiété cordiale est ensuite rapprochée explicitement de la tristesse »[xxxiii] au lieu d’y voir un conflit spirituel et la part de colère que peuvent susciter le contexte et l’histoire. Cette tristesse est liée à l’anxiété selon le monde et produit la mort, mais l’acédie se reconnaît dans les excès et la fuite du temps, dans une forme de dégoût pas toujours facile à distinguer du désintérêt naturel. L’acédie altère ce qui est intérieur à nous-mêmes (c’est pourquoi les moines, et notamment les ermites, sont principalement touchés car ils ont délaissé l’extérieur pour un travail intérieur). « Le paradoxe ou la ruse machinée par l’acédie consiste à s’en prendre à la lenteur des autres ou du soleil, et de masquer son propre ralentissement, son moratoire profond, sa morosité et sa procrastination, il s’agit dans le même temps de masquer sa torpeur ou sa tiédeur spirituelle »[xxxiv] pour en faire une maladie chronique, avant d’y voir un manque de ferveur et une ignorance des causes au tréfonds de soi-même.

Propositions

  • Rechercher à œuvrer pour la civilisation de l’amour dans un engagement du corps et de l’âme
  • Vivre la pénitence comme un lieu de réconciliation avec Dieu
  • Ne pas rechercher ce qui est utile dans ce que nous faisons, mais ce qui a du sens dans la foi que nous annonçons.
  • Ne pas remettre à demain ce que l’on peut faire le jour même.

Synthèse

            S’il est une lettre pastorale qui aura eu autant de mal à émerger, happé par le quotidien, c’est bien celle-ci. Mais n’est-ce pas aussi une forme d’acédie que de reporter les choses, de manquer de vigilance par rapport au calendrier, de trouver plein d’autres choses à faire pour ne pas écrire ? De plus le livret de carême mis en place pour la paroisse propose des pistes de réflexions intéressantes. Néanmoins, il nous faut aussi approfondir nos connaissances sur le combat spirituel et un de ses aspects qui est le démon de l’acédie. Parce qu’il est polymorphe, il permet d’entrevoir tous les vices, de travailler à notre conversion point par point, en nous laissant guider par la grande miséricorde du Seigneur, et d’opérer les changements nécessaire à notre Salut sous la grâce de l’Esprit Saint.

            Je n’ai pas redéveloppé les cinq points qui manifestent l’acédie[xxxv] mais, dans une relecture personnelle, ils peuvent devenir des points de vigilances pour chacun d’entre nous et de conversion nécessaire parfois :

  1. L’instabilité intérieure, ce besoin impératif de changement pour être plus moderne disent certains, mais surtout dans ce décrochage d’avec la Parole et une certaine lâcheté pour fuir la proximité avec Dieu. Le premier vagabondage que nous pouvons expérimenter est celui des pensées, capable de ruiner notre vie spirituelle.
  2. Le souci exagéré de la santé physique (et son paradoxe d’un temps à rattraper). Je suis toujours amusé de voir des gens utiliser les trottinettes électriques ou d’autres moyens pour aller plus vite, et en même temps passer une heure en salle de sport chaque jour. Il y a quand même un paradoxe ou suis-je le seul à le penser ? Cette santé physique qui demande des performances, notamment sexuelle par le démon de midi : suis-je encore séduisant ? D’ailleurs ce n’est pas bien loin de la gourmandise et des dégâts physiques que cela pose, au point de parler d’un point de vue médical d’obésité morbide. C’est toujours dans les excès que l’acédie se montre, comme une inquiétude bilieuse sur sa santé, qui peut rendre hypocondriaque.
  3. L’aversion du travail manuel peut aussi interroger, alors que celui-ci peut laisser libre pour la prière. Faire du jardinage ou des tâches ménagères peut être aussi le temps de l’émerveillement de la grâce de Dieu dans notre vie et dans ce qu’Il nous fait voir. On peut même l’assimiler à une certaine paresse, contrecarrée par un activisme infatigable, mais qui reste du domaine de l’illusion.
  4. De la paresse, nous glissons à la négligence pour faire les choses et ne pas se préoccuper de l’accomplissement des tâches que nous devons accomplir, d’autres pourront y sursoir pensons-nous, comme pour mieux relativiser le manque de conscience professionnelle et personnelle. Tentation d’exaspération qui pousse à l’abandon…
  5. Enfin le découragement général, comme lieu d’impossibilité de mener à terme sa mission. “Pécheur je suis né, la grâce du baptême ne sert à rien.” Un découragement du don de Dieu et une impossibilité à recevoir la grâce comme lieu d’accomplissement de la volonté du Seigneur. Une impuissance à se remettre debout et à continuer de faire confiance au plan de Dieu. Seule la persévérance viendra à bout de ce découragement, car Dieu fini toujours par venir au secours de notre faiblesse.

Qu’en ce temps de carême dans une époque particulière, nous sachions nous tourner vers le Seigneur et revoir notre vie à la lumière de la foi. Mais qu’il soit pour nous l’occasion de débusquer ce qui nous empêche d’avancer dans la vie spirituelle et nous tourner vers Dieu dans la joie de la rencontre. « Mets ta joie dans le Seigneur : il comblera les désirs de ton cœur. »

Père Greg – Curé St Charles Borromée, Doyenné de – Joinville le Pont – Saint Maur des Fossés – Diocèse de Créteil

Sources

  • [1] C’est-à-dire à l’excès et conduisant vers un après-midi languissant.
  • [2] Quelqu’un de pusillanime, est celui qui craint les risques et ne peut pas prendre de décision, qui fuit les responsabilités, et manque d’audace dans les décisions ou de courage, et de fermeté. C’est-à-dire qui est trop timoré. Une forme de lâcheté spirituelle dans le refus de se positionner.
  • [i] Message pour le carême 2016 du Pape François
  • [ii] Éphésiens 6, 11 18
  • [iii] De l’acédie monastique à l’anxio dépression – Histoire philosophique de la transformation d’un vice en pathologie – Collection les empêcheurs de penser en rond (thèse de doctorat sur l’acédie)
  • [iv] Thèse « La saveur de Dieu » l’Acédie dans le dynamisme de l’agir – J.C. Nault – Edition du Cerf 2001, et le livre de vulgarisation « le démon de midi ; l’acédie mal obscur de notre temps » Edition l’échelle de Jacob – 2013
  • [v] P 589 Tactiques du diable et délivrance.  JB Golfier
  • [vi] Evagre – Parctikos XII, 28 in p 246 de l’acédie monastique, op cité
  • [vii] Cassien Institut, T 103, in p 247 de l’acédie monastique op cité
  • [viii] ^p 253 de l’acédie monastique op cité
  • [ix] P 266 de l’acédie monastique op cité
  • [x] P 269 de l’acédie monastique op cité
  • [xi] La nuit Obscure L1C7/2 p 942 les œuvres complètes de saint Jean de la Croix cité p 276 de l’acédie monastique op cité
  • [xii] P 284 de l’acédie monastique op cité
  • [xiii] Mythe de Sisyphe – Camus
  • [xiv] Opéra Latin de Petrarque p 140 op cité p 286 de l’acédie monastique op cité
  • [xv] *Analyse Transactionnelle
  • [xvi] P 302 de l’acédie monastique op cité
  • [xvii] P 306 de l’acédie monastique op cité
  • [xviii] P 315 de l’acédie monastique op cité
  • [xix] P 323 de l’acédie monastique op cité
  • [xx] P 324 de l’acédie monastique op cité
  • [xxi] P 336 de l’acédie monastique op cité
  • [xxii] P 337 de l’acédie monastique op cité
  • [xxiii] P 341 de l’acédie monastique op cité
  • [xxiv] P 345 de l’acédie monastique op cité
  • [xxv] P 353 de l’acédie monastique op cité
  • [xxvi] P 358 de l’acédie monastique op cité
  • [xxvii] P 363 de l’acédie monastique op cité
  • [xxviii] &p 373 de l’acédie monastique op cité
  • [xxix] P 376-377 de l’acédie monastique op cité
  • [xxx] P 411 de l’acédie monastique op cité
  • [xxxi] P 418 de l’acédie monastique op cité
  • [xxxii] P 434 de l’acédie monastique op cité
  • [xxxiii] P 457 de l’acédie monastique op cité
  • [xxxiv] P 471 de l’acédie monastique op cité
  • [xxxv] P 53-55 la saveur de Dieu op cité

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