2018. Lettre de l’Avent. 2/2

« Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? »

            Enfant de Dieu, créé à son image pour être appelé à lui ressembler, notre nature humaine se comprend dans le dessein de Dieu. Notre foi est redécouverte de la relation de proximité avec notre Seigneur. Hélas une vérité aussi évidente est remise en question aujourd’hui dans des pensées nihilistes où Dieu serait complètement absent, et l’homme se comprendrait comme un tas de cellules sur lesquelles le scientifique pourrait s’investir sans rendre compte à qui que ce soit du sortilège malfaisant, de tripatouillage des ADN.

            On peut parler de sortilège, car il y a en même temps quelque chose de l’irréel dans les fantasmes de modification avec des avancées acquises, et en même temps une réelle activité sur les ADN pour modifier selon les besoins et la cause, le séquençage. La finalité mise en avant, est toujours la guérison des maladies, comme l’avortement, la résolution d’enfant issu d’un viol, mais la réalité peut être toute autre, dans une forme d’eugénisme où les enfants seraient choisis en fonction des morphologies et des caractéristiques ethniques. Dans le transhumanisme il y a quelque chose de la science-fiction, dans un rapport au temps où nous pourrions rêver l’impossible et nous confronter au réveil à la froide réalité, et d’autre part, un jeu d’apprenti sorcier, sans contrôle de ce qui peut être fait, et surtout avec une vraie difficulté en cas de problème sur un retour en arrière.

            Tout cela est bien loin de la foi sinon que…. Plusieurs aspects doivent être interrogés :

  • Qu’est ce qui fait l’homme (sa nature, sa vocation, sa réalisation) ?
  • Comment prévoir les accidents lors des transformations et contenir le problème ?
  • Qu’en est-il du franchissement des barrières biologiques entre espèces et des conséquences ?
  • Est-ce un problème national ? Européen ou mondial, au même titre que la détention de l’arme nucléaire ?
  • Comment en tant que témoin du Christ je dois m’inscrire en opposition aux courants de la culture de mort et de destruction ?

La question du transhumanisme est importante pour la compréhension de ce que nous faisons, notamment dans la bioéthique et les propositions faites d’un monde « purement adéanisé » et la pensée technique qui est de la culture du rejet des différences et de la faiblesse. Oui l’heure est grave d’un point de vue politique et sociétal, toute l’espèce humaine est touchée, et ce qui se passe en Chine a des implications pour l’espèce humaine. Ce n’est donc pas qu’une question de territoire géographique que nous réfléchissons mais bien de nature de l’homme qui concerne toute l’humanité. « L’écologie humaine implique aussi quelque chose de très profond : la relation de la vie de l’être humain avec la loi morale inscrite dans sa propre nature, relation nécessaire pour pouvoir créer un environnement plus digne. Benoît XVI affirmait qu’il existe une “écologie de l’homme” parce que « l’homme aussi possède une nature qu’il doit respecter et qu’il ne peut manipuler à volonté »[i]»[ii]

Une approche irresponsable, serait un peu comme dans Manon des sources refuser de voir le problème. Pagnol raconte, qu’un homme décide de faire un barrage de sa rivière afin d’avoir une plus grande réserve d’eau. Le village en a été complètement indifférent, jusqu’à ce que la fontaine du village soit sèche. A ce moment-là un réveil des consciences s’est opéré. Pour la recherche biomédicale, et notamment le transhumanisme, nous sommes dans une lointaine idéologie étrangère à la foi. Mais les implications dans la vie de la cité peuvent se révéler désastreuses, non seulement pour le bien commun mais encore dans le rapport à l’autre et l’identité qui nous rend frères. Nous ne pouvons pas être indifférents à ce qui se passe, mais nous avons bien l’obligation morale de nous former, et d’éveiller notre conscience afin de reconnaitre le dessein de Dieu et refuser l’orgueil de l’homme par sa recherche d’autonomie stérile et mortifère

De quoi parlons-nous lorsque nous parlons de transhumanisme ou de post-humanisme pour un même concept ?

            L’appellation habituelle est le Trans humanisme, qui dans sa terminologie accompagne le changement de l’homme dans des nouvelles perspectives. Le terme post humanisme quant à lui invite à une nouvelle génération (comme passer du Neandertal à l’homo sapiens). Les deux recouvrent le même concept avec un arrière-plan philosophique bien différent, à noter, les deux mots sont utilisés parfois dans un même article sans différenciation. Pour recouvrir ce qui semble aujourd’hui le plus commun nous utiliserons le terme de Transhumanisme.

Le transhumanisme est une volonté de parler de l’homme en termes de science et de techniques, en lui refusant toute idée de transcendance. L’homme amas de cellules et donc objet d’expérimentation. Aujourd’hui force est de constater les imperfections de la nature. Il s’agit alors par une évolution qui s’aide des connaissances, de promouvoir une espèce humaine exempte de toute imperfection. « L’écologie humaine est inséparable de la notion de bien commun, un principe qui joue un rôle central et unificateur dans l’éthique sociale. C’est « l’ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée »[iii]. » Il n’est pas question pour le disciple du Christ d’entrer dans cette culture de rejet qui promet désespérance et mort. Au contraire la civilisation de l’amour se vit dans une solidarité où nous sommes tous un.

Tout est dans le culte des performances grâce à une connaissance, dans la continuité du scientisme du siècle dernier et le refus des imperfections dans une culture du déchet et de la dévalorisation. L’avortement a été initiateur de ce mouvement en éradiquant certaines pathologies, et en abaissant d’autres comme la trisomie avec 97 % des naissances en moins. Nous prolongeons la culture du rejet en refusant toute vulnérabilité d’une part, et à long terme toute différenciation.

 Les questions bioéthiques d’intelligence artificielle entrent dans ce projet de tout contrôler. La modification des caractéristiques tant physiques que mentales, en dehors de tout contrôle naturel ira irrémédiablement vers l’eugénisme sur des critères qui risquent d’être fortement subjectifs. Le rêve d’avoir une jeunesse éternelle, ou le contrôle de ses émotions afin d’avoir un nouvel état de la conscience. Culture de rejet par excellence, le transhumanisme refuse toutes les faiblesses de l’homme, comme le handicap, la maladie, la vieillesse et la mort. Tout doit être amélioré pour un contrôle accru. L’aspect science-fiction comme nous l’avons signalé n’est pas loin en croyant pouvoir faire des cellules immortelles, et refuser l’échéance de la mort.

Sous le couvert des progrès nous facilitons l’avancée d’une forme d’élitisme et de refus des différences. Certes il est possible de toucher à des tares dues à l’hérédité, mais en même temps nous ne mesurons pas les conséquences. Certes une prothèse pour remplacer une jambe peut développer l’homme dans sa technique, comme nous le révèle un champion du monde de course, et en même temps nous pourrions voir surgir sous couvert de beauté, et de performance, la fabrication des castrats géniques (castrer des jeunes garçons pour qu’ils puissent garder leur voix toute leur vie) ou des monstres utilitaires. On parlera d’homme augmenté (par l’apport de la technologie), un peu comme l’homme qui valait 3 milliards. En cela la science-fiction et le défi du transhumanisme sont proches. Le nec plus ultra étant l’hybride entre l’électronique et l’organique afin d’assurer une harmonie parfaite qui puisse satisfaire à tous les désirs sans en porter les contraintes.

Intelligence Artificielle

Le transhumanisme est inter disciplinaire, puisqu’il touche à tout ce qui concerne les sciences tant le génie génétique, que l’informatique ou la biotechnologie, sans parler des sciences médicales et de la cybernétique. A travers ce large champ d’investigation, nous devons discerner ce qui correspond à l’intelligence artificielle.

La définition de l’intelligence artificielle reste très imprécise, et touche aux objets connectés et tout ce qui se rapporte à la vie de l’homme dans une forme de complémentarité (ou de subsidiarité). Un GPS fait partie de l’intelligence artificielle pour nous montrer le bon chemin et mettre au placard, les cartes IGN et les sources d’erreurs que nous pouvions rencontrer. Néanmoins, nous nous laissons guider, sans plus réfléchir sur le sens de notre route, ni sur la pertinence de la réflexion, démissionnant parfois, au lieu de déléguer, c’est-à-dire contrôler à minima.

Cependant il y a des implications médicales qui permettent de donner et d’analyser des situations et de proposer des corrections, comme les appareils d’ophtalmologie qui délivrent presque l’ordonnance pour l’achat des verres correcteurs. De même le lien entre la neuroscience et l’intelligence artificielle est une ouverture à comprendre les comportements du cerveau humain, et de trouver des parades pour certaines maladies neuronales comme les troubles compulsifs ou les dépressions. Cette amélioration positive de la relation de l’homme à lui-même et au monde, contribue à ce transhumanisme et au perfectionnement de l’homme dans une amélioration constructive. Toutefois le sujet des neurosciences peut engendrer une recherche sur la modification des relations et la maitrise des comportements afin d’induire ce qui pourrait être étranger à la conscience. Huxley, et dans la moindre mesure Orwell, nous montrent une forme de formatage de l’esprit dans une société devenue tyrannique.

Une des problématiques de l’intelligence artificielle est la base de sa composante que sont les algorithmes, calcul programmé pour trouver des solutions ad hoc. Reprenant le GPS si dans mes algorithmes je décide que le périphérique est trop encombré, et que je donne un chiffre de passage dissuasif, le GPS orientera vers les boulevards maréchaux beaucoup plus étroits et encombrés. Une erreur d’algorithme peut donner des erreurs d’appréciation (et la question de la responsabilité se posera inéluctablement). L’autre grande crainte est d’avoir un monde contrôlé par les robots et qui se déshumanise peu à peu. Le questionnement se fait aussi sur la forme d’intelligence, puisque l’analyse combinatoire de formule, peut-elle rendre compte de l’émotion, de la création artistique ou même de la singularité de la relation ? Sur la logique les machines peuvent battre l’homme aux échecs, mais la richesse de l’homme vulnérable est cette capacité à mettre de l’émotion dans ce qu’il vit, une forme d’émerveillement qui lui permet en même d’avancer sur d’autres horizons de rencontre. De même la conscience humaine dans sa forme existentielle, psychologique et morale, ne peut être réduite à des algorithmes aléatoires, à moins de vouloir singulariser telle machine pour qu’elle puisse avoir tel comportement, mais à cause de sa formule ne pourra qu’être dans une finitude desséchante.

La question de l’intelligence calculatoire et combinatoire des machines va-t-elle pour une amélioration de l’homme, et un accompagnement, ou peut-elle être déviée sur des buts bien moins avouables, et plus obscurs d’asservissement, ou d’idéologie ? « Précisément en raison de sa dignité unique et par le fait d’être doué d’intelligence, l’être humain est appelé à respecter la création avec ses lois internes, car « le Seigneur, par la sagesse, a fondé la terre »[iv] »[v].

L’épigénétique

            Le transhumanisme dans une recherche d’amélioration de l’homme étudie aussi l’influence entre les états psychiques et les réactions biologiques. Nous avons un cas célèbre d’insolation de roi qui conduit à la folie. Nos frères d’Afrique noire pourront dire aussi que certaines plantes peuvent engendrer des folies que l’on peut soigner par d’autres plantes. Ce qui se fait notamment en psychiatrie avec l’apport de molécules pour modifier les comportements. Plus encore la modification des gènes peut accompagner l’évolution de l’homme. L’épigénétique est alors comprise comme ce qui est au-dessus de la génétique, et qui accompagne l’évolution à travers des modifications biochimiques. Il s’agit alors de modifier de manière réversible des molécules, ou de cibler le transport chimique jusqu’aux cellules malades sans toucher les cellules saines (cas de la recherche du traitement du cancer). La réversibilité des perturbations épigénétiques ouvre des perspectives pharmacologiques et des possibilités de traitements. Sauf quand elles touchent les cellules souches et induisent d’autres mécanismes de programmation de l’ADN.

            La modification des gènes par l’épigénétique, permettrait aussi d’aborder certains troubles du système nerveux concernant des dysfonctionnements dus à l’ADN, mais n’y a-t-il pas un risque de réduire l’être humain à une étiquette génétique, dans un chiffrage où l’on pourrait, grâce à la modification chimique influer sur tel ou tel aspect ? La complexité du génome et du domaine de l’épigénétique nous demande la vertu de prudence, parce qu’il y a une responsabilité sociétale, mais aussi civilisationnelle, et qui préempte l’avenir et les possibles transmissions.

            L’épigénétique touche jusqu’au clonage, ou il y a une recherche de génétique identique, pour des finalités thérapeutiques chez l’homme. Cela se rapproche du bébé médicament (faire un frère ou une sœur pour aider par exemple à une greffe osseuse que l’on espère compatible) et en même temps s’assure d’un résultat probant.

            Ne croyons pas que l’épigénétique n’a pas de conséquences sur la personne humaine dans son domaine de gestation. En effet la reprogrammation des cellules souches (embryonnaire), influe sur le développement futur de la personne à naître. Sous l’apanage de modification substantielle et en vertu des appréciations qui peuvent se révéler personnelles et subjectives.

            On comprend bien que l’épigénétique se veut à travers une modification biochimique, améliorer les cellules et induire des changements cellulaires propres à restaurer selon une charte de la bonne santé. Le biorisque reste quand même à poser, et les limites de l’action dans un cadre bien défini, et non seulement règlementé, mais encore contrôlé avec efficacité pour ne pas tomber sur des expériences, et des développements hasardeux et destructeurs. Dans la protection des droits humains dans le domaine biomédical, du 4 avril 1997 à Oviedo (en Espagne), connu sous le nom de convention d’Oviedo nous lisons dans l’article 13 qu’«une intervention ayant pour objet de modifier le génome humain ne peut être entreprise que pour des raisons préventives, diagnostiques ou thérapeutiques, et seulement si elle n’a pas pour but d’introduire une modification dans le génome de la descendance ». Il nous faut rappeler que dans le domaine de la technique médicale plus ou moins élaboré, il nous faut des règles de plus en plus précises afin de continuer cette fraternité humaine. Il y a un vrai problème de vouloir contrôler, et utiliser le vivant comme lieu d’expérimentation et d’accommodation suivant des critères de bonne santé qui peuvent parfois se révéler fort subjectifs. N’y-a-t-il pas un risque d’utilitarisme de l’homme ? L’augmentation des capacités ne réduit elle pas l’humain à des performances ?

Synthèse

            La question entre la frontière du soin de l’homme pour aider à aller mieux, et l’amélioration de l’homme dans une stigmatisation de certains critères, peut porter à réflexion. Le transhumanisme essaye de combattre la vulnérabilité de l’homme et perd en même temps sa capacité d’adaptation. Il y a une unité de l’homme dans son corps et dans son âme qui ne peut être le résultat d’un calcul d’algorithme, ni celui de la production chimique sur ses cellules pour les modifier. La dignité de l’homme n’est ni une équation, ni la vapeur de substance chimique. Elle est d’abord constitutive de sa nature créée à l’image de Dieu.

            La question que l’épigénétique pose celle de l’amélioration de l’homme et de sa destination dans un environnement tant biologique que social, économique voire militaire. Les améliorations sont-elles une aide, ou une destination utilitariste ? Par exemple penser faire des hommes aux muscles importants pour un entrainement militaire intensif, oriente la vie de la personne dès l’embryon. L’intelligence artificielle avec l’apport d’implant et de système de stimulation neuronale peut accroitre le champ des possibles. C’est l’espace d’ailleurs entre ce qui est réalisable en terme d’évolution et la science-fiction qui en oublie la réalité physiologique.

            L’homme augmenté est un argument du transhumanisme pour affirmer que la technologie, et notamment les neurosciences, en partenariat avec la génétique permettent d’accroitre les possibles, jusqu’à vouloir repousser les frontières de la mort. La vanité d’une telle prétention doit sauter aux yeux de tous les croyants. Mais il nous faut faire un profond parcours de réflexion sur l’ensemble des propositions pour discerner avec prudence ce qui est propre à la dignité humaine, et ce qui est contraire. La foi chrétienne n’est pas dans l’imagination mais bien dans la foi en la réalité de la mort et de la résurrection du Christ, l’espérance dans l’attente de son retour dans la gloire, et la charité afin de reconnaitre en tout homme mon ‘égal frère’ et déployer la relation de communion afin de bâtir un monde juste. Le fait de nous mettre face au Créateur nous rappelle notre propre vulnérabilité inhérente à notre nature, et que nul ne peut outrepasser sans être dans le déni.

Les lettres sur la bioéthique sont là pour aider chacun à un discernement, en essayant de vulgariser les notions et poser les questions pour la réflexion. Ne nous contentons pas de prier, mais essayons ensemble de comprendre et d’agir pour un monde plus juste, plus humain, en relayant le constat de St Jean Paul II relayé par François. « … il a fait remarquer qu’on s’engage trop peu dans « la sauvegarde des conditions morales d’une “écologie humaine” authentique»[vi]. La destruction de l’environnement humain est très grave, parce que non seulement Dieu a confié le monde à l’être humain, mais encore la vie de celui-ci est un don qui doit être protégé de diverses formes de dégradation. »[vii]

Père Greg – Curé

Ensemble paroissial de Joinville le pont

Sources :

[i] Discours au Deutscher Bundestag, Berlin (22 septembre 2011) : AAS 103 (2011), 668.

[ii] &155 Laudato si

[iii] Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et Spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, n. 26.

[iv] Pr 3, 19

[v] &169 Laudato si

[vi] Lett. enc. Centesimus annus (1er mai 1991), n. 38 : AAS 83 (1991), 841.

[vii] &5 Laudato si

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