La jeunesse française en colère-L’Église à l’écoute
Le mouvement lycéen s’est poursuivi ce jeudi 8 octobre en France, avec 71 500 personnes qui ont manifesté dans tout le pays, dont un tiers à Paris, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Les revendications pour de meilleures conditions d’études sont nombreuses, allant de la demande de remplacement des professeurs absents à la rénovation des bâtiments scolaires. Face aux angoisses de cette jeunesse en quête de sens, les aumôneries jouent d’autant plus leur rôle d’écoute et de dialogue. Sœur Cristiana di Roma, de la communauté des béatitudes, est responsable de la pastorale des 18-35 ans du diocèse de Créteil en banlieue parisienne, là où les toutes premières contestations ont démarré le 18 septembre dernier.
Comment percevez-vous ce mouvement étudiant?
Ce que je vois chez les étudiants, c’est qu’ils commencent un cursus, sans toujours parvenir au bout de ce parcours parce qu’il ne correspond pas forcément à la formation qu’ils auraient aimé suivre, (ce qui est regrettable) car ce sont ces jeunes qui vont porter la société de demain. En France, les études supérieures fonctionnent beaucoup en s’appuyant sur un système d’alternances, aussi dans les universités. Or, il est très difficile pour un jeune de trouver une alternance (une formation sur le terrain dans des entreprises qui les accueillent), en particulier dans les domaines professionnels auxquels leurs études les conduisent. Tout cela crée vraiment de la frustration pour les jeunes, qui sont toujours sous pression, que ce soit pour trouver leur stage, leur alternance, ou finaliser des études dans un domaine qu’ils aimeraient. Et c’est un peu dommage parce qu’il est certain que s’ils parvenaient à étudier et à faire quelque chose qui leur convient et pour laquelle ils sont portés, ils pourraient effectivement donner une valeur encore plus grande à la société toute entière.
Quelles sont les inquiétudes profondes et les aspirations de ces jeunes lycéens et étudiants mobilisés?
Ils s’inquiètent pour leur avenir. Déjà parce que la plupart d’entre eux n’arrivent pas à avoir les écoles qu’ils voudraient, liées aux métiers auxquels ils aspirent, là où ils voudraient s’engager. Donc, ils craignent sûrement l’avenir, de ne pas s’épanouir dans leur métier, et il y a aussi la question de l’écoute, le fait d’être entendu. Cela explique le fait qu’ils utilisent des moyens parfois un peu irrationnels et pas forcément très pacifiques, d’autant qu’il y a beaucoup d’émulation liée aux réseaux sociaux, pour faire comme les autres et voir les autres faire. Il y a très peu de distance, de recul.
Les jeunes s’imposent sur la scène politique française. Pourquoi et comment procèdent-ils?
Tous les débats qu’il y a sur les réseaux sociaux, qu’ils soient politiques ou autres, n’aident pas les jeunes à réfléchir. On remarque qu’ils suivent ce qui est populaire. Les 18-22 ans ont un élan de rébellion, car forcément les jeunes ont envie de changer le monde, donc ils se lancent dans des actions pour changer le monde, mais ils ne se posent pas de questions profondes sur le «pourquoi?»: qu’est-ce qu’on me pousse à faire? Quels sont les moyens que j’utilise? Aujourd’hui, ils ne se posent même plus la question de savoir si les moyens employés sont bons ou non. Ils agissent souvent sans raison, sans réflexion. Et donc forcément, heureusement, il y a des lieux comme les aumôneries où ils peuvent parler, réfléchir et ne pas rester dans la revendication réactionnaire.
Qu’est-ce qui est proposé au sein des aumôneries pour accompagner ces jeunes? Que viennent-ils chercher auprès de l’Église?
Ce que nous essayons de faire, surtout en tant qu’Église, c’est d’écouter. Je pense que c’est un peu le talent premier de l’Église: entendre ces revendications, comprendre d’où cela vient, comprendre les motivations…Mais nous devons aussi les faire réfléchir aux moyens qui sont utilisés pour exprimer ces revendications. En fait, nous essayons vraiment de rationaliser ce qui se passe pour qu’ils ne soient pas dans l’émotionnel.
Je le remarque à l’aumônerie. Une fois, il y a eu un débat qui s’est spontanément créé entre des jeunes lors d’un repas. Un débat qui n’était pas du tout prévu, mais il a suffi d’une parole pour que cela aboutisse à un débat sur des questions sociétales, spirituelles et morales. En fait, les jeunes d’aujourd’hui ont une aptitude à s’exprimer, mais souvent ils s’expriment entre eux. Il n’y a pas quelqu’un qui puisse les aider à réfléchir autrement ou à les pousser plus loin de leur pensée, ou aller voir les racines dans leur pensée.
Donc, le rôle de l’aumônerie consiste vraiment à les aider à réfléchir à pourquoi ils affirment certaines choses, d’où cela vient, quelles sont les racines, est-ce qu’ils connaissent aussi ce que dit l’Église dit sur ce sujet? ou est-ce le fruit de la pensée moderne? Je pense que le rôle de l’Église est vraiment de les aider à réfléchir. Il faut qu’ils sachent que dans ces lieux-là, ils peuvent vraiment s’exprimer tels qu’ils sont. Cela nous permet aussi de connaître les enjeux du monde et ce que vivent les jeunes aujourd’hui.
Cécile Mérieux-Cité du Vatican

